Collage Nadia Von Foutre {JPEG}

« J’aime bien quand je suis Ă  quatre pattes, que mon mec est derrière moi et me tient par les cheveux ou me met une fessĂ©e. Â» Levrettes claquĂ©es, cou enserrĂ©, mains maĂ®trisĂ©es… Tranquillement installĂ©e chez elle, Julie [1] nous explique comment, Ă  27 ans, elle commence Ă  savoir ce qui la fait vibrer. Une femme qui assume ses dĂ©sirs et revendique son plaisir tout en le trouvant dans des pratiques qui caressent dans le sens du poil la domination patriarcale ? Assez pour faire « buguer le système du fĂ©minisme Â», comme le dit avec tact la journaliste Claire Richard.

En 2019, c’est Ă  un sujet aux allures d’impensĂ© qu’elle s’attaque avec Soumission impossible [2], un documentaire sonore dans lequel elle interroge les rapports complexes entre fĂ©minisme et dĂ©sir de soumission. Un an après la diffusion de sa crĂ©ation radiophonique, la thĂ©matique a toujours quelque chose du caillou dans la chaussure : « Le fĂ©minisme appelle Ă  la revendication et la conquĂŞte par les femmes d’une posture active. Et ça, c’est a priori difficilement conciliable avec le fait de se dĂ©pouiller de sa puissance d’agir, d’autant plus quand on la met entre les mains de l’oppresseur historique. Â»

Une femme hĂ©tĂ©ro qui attend d’un homme qu’il la domine ? On est effectivement bien loin de la portĂ©e potentiellement subversive des jeux de domination entre lesbiennes ou de ceux, très codifiĂ©s, du milieu BDSM [3]. Pour Manon Garcia, philosophe et autrice de l’essai On ne naĂ®t pas soumise, on le devient (Ă©d. Climats, 2018), si l’idĂ©e fait grincer, c’est aussi parce qu’ Â» on vit dans une sociĂ©tĂ© libĂ©rale, d’un point de vue philosophique, dans laquelle la libertĂ© est le plus important. Une sociĂ©tĂ© qui considère que c’est une faute morale d’y renoncer [4] Â».

Prise de pouvoir et intériorisation des normes

Mais le mot soumission rime-t-il forcĂ©ment avec aliĂ©nation ? Ă€ entendre Julie, ce serait plutĂ´t l’inverse : « C’est un peu comme dans un bateau sur lequel le capitaine confierait la barre au matelot : le matelot va pouvoir dĂ©cider d’aller Ă  bâbord ou Ă  tribord mais finalement, s’il est Ă  l’écoute, il mènera le navire oĂą le capitaine veut. Â» Un sentiment partagĂ© par Charlotte, 37 ans, qui en connaĂ®t un rayon question dĂ©sir de soumission : « Paradoxalement, en me soumettant, c’est moi qui dirige et qui dĂ©finis mes fantasmes. L’autre ne fait que s’y conformer. Â» Analyse proche du cĂ´tĂ© de Claire Richard : « Il s’agit finalement de sujets qui dĂ©cident de se remettre entre les mains d’autres sujets. Â»

La soumission, une simple prise de pouvoir dĂ©guisĂ©e ? L’idĂ©e est confortable. Sauf que l’histoire est autrement plus complexe, comme le soulève la journaliste : « Nos dĂ©sirs sont façonnĂ©s par les normes sociales patriarcales qui nous apprennent Ă  dĂ©sirer en fantasmant sur des images de femmes entravĂ©es. Â» Le social, c’est Ă©vident, influe sur la sexualitĂ©. Mais la relation inverse existe-t-elle aussi ? Charlotte le pense : « Se faire traiter de “petite salope” dans une chambre a forcĂ©ment une incidence sur l’image que tu as de toi-mĂŞme et donc sur ta vie entière. Â»

Politisation de l’intime

Après s’être longuement penchĂ©e sur son rapport Ă  la soumission, la trentenaire a dĂ©cidĂ© d’arrĂŞter de faire de ses parties de jambes en l’air des sĂ©ances de lutte. Cette rĂ©solution n’aura tenu qu’un an : avec la plupart de ses amants, Charlotte ressentait moins de plaisir. Alors elle a fait machine arrière : « Le plus important Ă©tait quand mĂŞme de bien jouir. Â»

Parce que le simple fait qu’une femme jouisse a une dimension sĂ©ditieuse, dĂ©cider que l’essentiel est de prendre du plaisir – qu’importe ce par quoi nos fantasmes sont façonnĂ©s – serait une manière de politiser l’intime. « C’est aussi profondĂ©ment libĂ©rateur et potentiellement subversif de pleinement habiter son dĂ©sir mĂŞme quand il est dĂ©rangeant. De dire et d’assumer que le mot “salope” t’excite Â», estime Claire Richard.

Suffisant pour faire de « jouir entravĂ©e Â» un parti-pris fĂ©ministe ? Char lotte rappelle que lĂ  encore, les choses ne sont peut-ĂŞtre pas si simple : « Il y a cette thĂ©orie selon laquelle c’est parce qu’en tant que femme on n’a pas le droit de prendre du plaisir qu’on n’est capable d’en prendre que quand on n’est pas responsable : on jouirait dans la soumission parce qu’entravĂ©e on n’aurait plus le choix. On peut poser la question comme ça… ou on peut aussi dĂ©cider de laisser sa sexualitĂ© tranquille : tu passes toutes tes journĂ©es Ă  t’épuiser Ă  engueuler le monde, Ă  essayer d’agir contre le patriarcat, et Ă  un moment tu souffles. Â» Mettre parfois son militantisme sur pause le temps d’un orgasme ? Une libertĂ© que Char lotte revendique.

« Le dĂ©sir est aussi en lien avec la transgression Â»

D’après Julie, le plaisir pris dans la soumission a aussi une dimension cathartique : « C’est de l’ordre du jeu de rĂ´le qui me permet d’évacuer quelque chose Ă  l’intĂ©rieur. Â» « C’est une manière de surjouer ces rapports de domination et donc de les faire exploser ou de les pervertir Â», ajoute Charlotte. Claire Richard : « Le dĂ©sir est aussi en lien avec la transgression et en tant que fĂ©ministe, quand tu te soumets Ă  un mec, tu es pile-poil dedans : une sexualitĂ© pas casher politiquement, je constate que je trouve ça très excitant. Â»

Contrairement Ă  Charlotte, Julie ou Claire, Lisa dĂ©barque tout juste dans le « game Â» – Ă  33 ans. Il lui a d’abord fallu nourrir son fĂ©minisme avant que son dĂ©sir de soumission apparaisse : « Quand j’avais vingt ans, ce n’était pas possible pour moi de me soumettre, dans la mesure oĂą je subissais une forme de domination dans mes relations qui s’exerçait bien au-delĂ  de mon lit. Aujourd’hui, j’y trouve du plaisir parce que je montre bien aux mecs que je ne me rĂ©sume pas Ă  cette image de femme soumise. Â»

Injonctions contradictoires

Dans les chambres de Julie et Lisa, la donne change au rythme des envies et des partenaires : il arrive aussi que ce soient elles qui dominent et eux qui se soumettent. Des jeux de rĂ´le avec lesquels Charlotte a plus de mal : « Je n’ai pas envie de m’au to-convaincre que ça m’excite de dominer ou de pĂ©nĂ©trer un mec parce que politiquement c’est bien. Pour moi, c’est tout aussi asphyxiant que les magazines fĂ©minins qui te disent qu’il faut que tu fasses attention Ă  ce dont tu as l’air pendant que tu baises. Â» Claire Richard fait un constat similaire : « Faire circuler l’acte de pĂ©nĂ©tration, se dĂ©focaliser de cette pratique… je suis d’accord, sauf que chez moi ça a tendance Ă  se transformer en nouvelle injonction. C’est certainement mieux si ces injonctions viennent du cĂ´tĂ© queer [5] que du patriarcal, mais je prĂ©fère suivre la pente de mon dĂ©sir plutĂ´t que d’essayer de le rĂ©former Ă  la machette. Â»

La journaliste met tout de mĂŞme un bĂ©mol : « Peut-ĂŞtre qu’on a tellement appris Ă  fantasmer sur des trucs patriarcaux que ce que tu prends pour un manque de dĂ©sir face Ă  des pratiques qui cassent ces schĂ©mas est en fait un moment de transition : peut-ĂŞtre que le dĂ©sir reviendrait une fois la soumission des hommes Ă©rotisĂ©e. On touche lĂ  encore Ă  la question de l’intĂ©riorisation des normes. Â»

« Dilemme impossible Â»

« Je n’ai pas l’impression de laisser le patriarcat ouvrir mes cuisses mais il y a sans doute du patriarcat dans mes draps : c’est une nĂ©gociation permanente de toute façon Â», soupire Lisa. « Moi, je passe mon temps Ă  me dire “Laisse tomber, tu seras jamais assez radicale, jamais assez fĂ©ministe !”, j’ai tendance Ă  culpabiliser Â», explique Claire Richard. Avant de conclure : « C’est bien le propre du patriarcat que de mettre les femmes dans des situations de dilemme impossible. Â»

Tiphaine Guéret

La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est un extrait d’un dossier de 17 pages consacrĂ© aux sexualitĂ©s, publiĂ© sur papier dans le numĂ©ro 189 de CQFD, en kiosque du 3 juillet au 3 septembre. Voir le sommaire du journal.

  • Ce numĂ©ro est disponible chez près de 3 000 marchands de journaux partout en France. Pour retrouver les points de vente près de chez vous, cliquez ici.
  • Pour recevoir les prochains numĂ©ros dans votre boĂ®te aux lettres, vous avez la possibilitĂ© de vous abonner.

Article publié le 17 Juil 2020 sur Cqfd-journal.org