Avril 19, 2021
Par Lundi matin
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La vivisection publique d’un chien Ă  Londres au tout dĂ©but du XXe siĂšcle, l’enlĂšvement d’un bĂ©bĂ© singe rendu aveugle dans un laboratoire de recherche californien en 1985, l’escapade d’une vache et de son veau, Ă©chappĂ©s d’une bĂ©taillĂšre, sur la rocade de Charleville-MĂ©ziĂšres en 2014. Avec ces trois rĂ©cits, Joseph Andras interroge l’ambiguĂŻtĂ© de nos relations avec le vivant, sous l’égide du progrĂšs [1].


En 1903, sous la coupole de l’University College London, un professeur pratique une expĂ©rience sur un bĂątard croisĂ© terrier de six kilos, Ă©ventrĂ©, cou incisĂ©, exposant Ă  la vue des Ă©tudiants nerfs et glandes, pour prouver au monde entier que la pression salivaire est indĂ©pendante de la pression artĂ©rielle. L’avocat qui a Ă©bruitĂ© l’affaire, sera condamnĂ© aprĂšs un procĂšs trĂšs mĂ©diatisĂ©. Une statue du chien, de plus de deux mĂštres de haut, Ă©rigĂ©e dans le district de Battersea, « au nom des intĂ©rĂȘts de l’humanitĂ© et du monde animal Â», contre les dĂ©rives de la science, sera visĂ©e par des manifestations d’étudiants soucieux de dĂ©fendre l’honneur de leur universitĂ©. Les suffragettes seront accusĂ©es d’ĂȘtre de mĂšche avec le chien, Â« et ce n’est pas tout Ă  fait faux car les femmes qui se battent pour voter ne comprennent souvent pas pourquoi dĂ©clarer les guerres, fabriquer les lois et violer les femmes, cela ne suffit pas Ă  contenter les hommes, pourquoi il leur faut de surcroĂźt dĂ©membrer les animaux qu’ils croisent ; ce que nombre d’entre elles comprennent, par contre, c’est que la force mĂąle qui meurtrit le corps des femmes et celui des bĂȘtes est la mĂȘme, que cette force dit de la femme qu’elle est une chienne et des bĂȘtes qu’elles sont autant de biens, que cette force dĂ©crĂšte ce qui mĂ©rite ou non de vivre et surtout Ă  quelle place, que cette force conquiert la viande par son fusil ou par son sexe droit. Â» L’émeute gagne et « Londres se dresse contre le chien qui a dĂ©fiĂ© l’ordre du monde en tas Â». « Ce qui se joue ici n’est rien d’autre que la lutte entre l’émancipation des femmes et la domination des hommes. Et elle dira : le progrĂšs social, la cause des femmes, le refus de manger la chair morte et celui d’armer les nations au front, tout cela marche d’un mĂȘme pas. Â»




À l’universitĂ© de Riverside, Californie, on Ă©tudie le dĂ©veloppement comportemental et neuronal des animaux Ă©levĂ©s avec un dispositif de substitution sensorielle. On aveugle Ă  leur naissance des macaques Ă  face rouge, les Ă©quipe d’un sonar Ă©lectronique pour Ă©tudier les zones visuelles, auditives et motrices de leur cortex. Mais le Front de libĂ©ration des animaux dĂ©cide de les exfiltrer. Au-delĂ  de la restitution fidĂšle des faits, l’auteur cherche Ă  nouveau Ă  saisir les racines de cette violence qui se doit d’ĂȘtre justifiĂ©e : « Faire le mal pour soigner le mal. Â» Loin d’ĂȘtre « vite oubliĂ©e, classĂ©e dĂ©saxĂ©e, jobarde, Ă©chappĂ©e des Petites Maisons Â», cette idĂ©e fut adoptĂ©e comme valeur morale. Il raconte comment « les humains Ă  la peau blanche avaient dĂ©nichĂ© comme une idĂ©e propre au gĂ©nie : il y a dans le monde la Nature, qui grouille et fait dans la nuit des histoires incertaines, et l’Homme, qui dit la mesure de toute chose. Â» Et ceux qui rĂ©vĂšlent « le crime de la loi Â» sont accusĂ©s : « Terroriste, c’est un mot plein d’astuces. Â» Le « pays de la libertĂ© (
) rĂ©clame Ă  grands cris la libertĂ© de tuer. On aspire Ă  faire avancer la raison, la modernitĂ© et le progrĂšs. Â» Mais « tant que l’on fera aux animaux ce que les humains n’osent faire Ă  leurs ennemis par temps de guerre, le Front ne saurait prendre fin. Â»

Dans la ville vomit par Rimbaud en son temps, une vache fuit « les flics, les flingues les matraques et tout ce que l’État dĂ©ploie pour demeurer l’État Â». « Elle ne veut pas qu’un humain lui mette Ă  nouveau la main dessus, non, elle ne veut pas de sa sagesse, de son gĂ©nie, de ses Ă©clats de rire, sĂ»r qu’elle n’a que faire de la peinture Ă  l’huile du bon Dieu de la pile Ă  combustible, sĂ»r qu’elle n’a pas inventĂ© la fibre nylon ni le code-barres ni ce monde au sol gris, sĂ»r qu’elle ne sait pas qu’un type du nom de Kant a lancĂ© que les bĂȘtes comme elle n’ont nulle conscience d’elles-mĂȘmes, qu’elle ne sait pas qu’un type du nom de Hegel a Ă©crit que sa voix est vide de sens, qu’elle ne sait pas qu’un type au nom imprononçable a dit qu’elle ne dit rien, sĂ»r, oui, qu’elle ignore tout de ces pensĂ©es bien troussĂ©es bien ordonnĂ©es bien alignĂ©es sur du papier : elle sait seulement en cet instant, ses sabots martelant le bitume, quelle s’échappe et qu’on veut l’en empĂȘcher. Â» Si on ne saisira jamais les raisons qui l’ont poussĂ©e, alors qu’elle « ignorait, Ă  l’instant de sauter, qu’elle aurait dĂ» ĂȘtre rĂ©duite en bouillie dans nos intestins grĂȘles et finir au fond des chiottes Â», mais « on peut jurer que Descartes Ă©tait un con : la vache n’a rien d’une horloge, pas plus que son petit qui la suit quelques pas en arriĂšre. Â» Joseph Andras questionne l’amour sincĂšre de l’éleveur pour ses bĂȘtes, le sang planquĂ© des abattoirs, « toute cette cruautĂ©, toute cette saloperie Â» que la sociĂ©tĂ© n’aime guĂšre.

Joseph Andres raconte dans une langue puissante, prĂ©cise et dense. En tout dĂ©but de rĂ©cit il brosse, par exemple, en quelques lignes fulgurantes et ramassĂ©es, une brĂšve mais Ă©poustouflante histoire de l’humanitĂ© que nous vous incitons vivement Ă  aller dĂ©couvrir et savourer (sans vous arrĂȘter nĂ©cessairement Ă  cette premiĂšre page !). Ses rĂ©flexions bousculent et dĂ©rangent cette humanitĂ© qui s’est affranchie de la Nature, pour la soumettre, la dominer, la dĂ©vorer et la dissĂ©quer. « Un livre, ce n’est pas grand-chose, un peu de papier rĂȘvant d’îter la crasse au coin des lĂšvres, mais ce pas grand-chose-lĂ , quand les mots ne disent plus rien de ce qu’ils devraient dire, quand perdition se dit progrĂšs, quand sĂ©vices se dit savoir, c’est un peu de lumiĂšre. Â»

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier




Source: Lundi.am