Septembre 5, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Hommage à quelqu’un de lumineux

JosĂ© Torres, sculpteur et militant anarchiste nĂ© en Catalogne en 1926, nous a quittĂ©s le mois dernier. Il vivait Ă  DarnĂ©tal, prĂšs de Rouen, depuis les annĂ©es 80, avec sa compagne Marie-Cath. Son enterrement a Ă©tĂ© un moment important et l’occasion de me remĂ©morer les conditions dans lesquelles je l’avais rencontrĂ©. Les tĂ©moignages de ses proches ont permis de connaĂźtre un peu mieux son histoire singuliĂšre, marquĂ©e par la guerre d’Espagne, le combat antifranquiste, son mĂ©tier dans l’orfĂšvrerie, la sculpture, mais Ă©galement par l’enlĂšvement de l’un de ses fils photographe-reporter en Syrie en 2013.

JosĂ© Torres est entrĂ© un jour de 2006 dans la librairie l’Insoumise que nous avions ouverte Ă  Rouen. Il avait rĂ©pondu Ă  notre invitation pour une prĂ©sentation et un dĂ©bat sur la RĂ©volution espagnole (nous refusions de l’intituler guerre d’Espagne) en compagnie de trois autres espagnols (Lucio Urtubia, Antonio Sanchez et mon pĂšre, Francisco Benito Saez).

Chacun son tour a racontĂ© une partie de son vĂ©cu, livrĂ© son analyse. JosĂ©, lui, avait surtout militĂ© dans les groupes antifranquistes d’aprĂšs la guerre. Son rĂ©cit enthousiaste fourmillait d’anecdotes qu’il ne voulait pas prĂ©senter comme des exploits, plutĂŽt des « coups ratĂ©s ». Pourtant, on pouvait imaginer que derriĂšre sa modestie, il y avait des actions importantes comme la fois oĂč il avait transportĂ© des armes de la France vers l’Espagne.
D’emblĂ©e, JosĂ© nous est apparu comme quelqu’un d’érudit et passionnĂ©, connaissant bien le mouvement anarchiste, et mĂȘme s’il Ă©tait affiliĂ© au groupe de Fontenys et pas Ă  la FA de Joyeux, il n’était jamais dĂ©daigneux ou mĂ©prisant envers nous. De mĂȘme, pour nos actions bien « inoffensives » Ă  cĂŽtĂ© de ce qu’il avait vĂ©cu, il n’était jamais dans l’arrogance. Par la suite, fidĂšle, il est revenu souvent Ă  la librairie (pour des dĂ©bats, des expositions ou la foire Ă  tout annuelle).
Je l’ai revu Ă  l’occasion d’expos de ses sculptures ou de rĂ©unions du SEL (SystĂšme d’Echange Local) auquel lui et sa compagne Ă©taient adhĂ©rents. Souriant, chaleureux, aimant la discussion. Notre derniĂšre conversation portait sur l’inspiration dans l’art. Il disait que parfois, c’était la sculpture qui dĂ©cidait pour lui et guidait ses doigts.

« 
 Ce tĂ©moignage d’une personne profondĂ©ment humaine et d’une blessure jamais refermĂ©e
 »

Un rĂ©cit m’a frappĂ©e le jour de son enterrement : un rĂ©cit de sa voix enregistrĂ©e et qui, mal-grĂ© la mauvaise qualitĂ© du son, nous le rendait bien prĂ©sent, lĂ , dans le petit cimetiĂšre de Roncherolles sur le Vivier, oĂč une foule se pressait autour du cercueil.

VoilĂ  retranscrit ce que j’ai entendu et prĂ©cisĂ© avec l’aide Marie-Cath :
« Le pĂšre de JosĂ© Ă©tait brillant, un jeune instituteur qui, obligĂ© de travailler dans une Ă©cole catholique, a un jour Ă©tĂ© renvoyĂ© pour avoir refusĂ© de faire dĂ©filer les enfants pour Les PĂąques. AprĂšs avoir rencontrĂ© le milieu anarchiste dans un thĂ©Ăątre Ă  Barcelone, il crĂ©e sa propre Ă©cole « libre et laĂŻque » avec sa compagne Guadalupe. Le couple a trĂšs peu d’argent. Ils ont un fils JosĂ©. Cette annĂ©e-lĂ , celui-ci reçoit de son pĂšre, qui avait vendu ses livres Ă  cet effet, un pauvre cadeau pour le nouvel an, un pauvre cadeau qui n’était pas Ă  la hauteur des attentes du petit. JosĂ© a dĂ» manifester son dĂ©sappointement d’une façon ou d’une autre car il a vu son pĂšre dĂ©fait, convaincu qu’il resterait toujours pauvre. En repensant Ă  cet Ă©vĂ©nement, JosĂ© tĂ©moigne que c’est Ă  ce moment qu’il a compris ce qu’était la lutte des classes.
Par la suite, le pĂšre s’engage dans l’armĂ©e française et est dĂ©portĂ© Ă  Mathausen puis fina-lement assassinĂ© dans le chĂąteau de Hartheim. JosĂ© ne l’a jamais revu. De nombreuses an-nĂ©es plus tard, il dira : « Mon plus grand regret est de ne jamais lui avoir dit que j’étais de son cĂŽtĂ©. Il Ă©tait mort trop tĂŽt.
»

VoilĂ  JosĂ©, ce tĂ©moignage d’une personne profondĂ©ment humaine et d’une blessure jamais refermĂ©e, celle d’une Espagne pas complĂštement dĂ©barrassĂ©e du Franquisme, d’une rĂ©volu-tion ratĂ©e, et d’une guerre qui lui a volĂ© son pĂšre.
Une personne lumineuse qui, aprĂšs tous ses combats, Ă©tait devenu, avec son Ă©pouse Marie–Cath, un compagnon de route pour ceux et celles des lieux collectifs de l’agglomĂ©ration rouennaise comme la Ferme des 400 goĂ»ts, le Diable au corps et la librairie l’Insoumise.

Salut l’ami !

Virginie, Groupe de Rouen de la FA

José Torres, un artiste et un militant parmi les humbles

Difficile d’oublier une personne telle que JosĂ© Torres, un sculpteur sur mĂ©tal, un humaniste, un personnage truculent qui vous raconte des anecdotes sur son mĂ©tier, sa militance, sa passion pour les animaux et surtout un anarchiste aguerri comme il en reste peu. C’est comme cela qu’il s’est prĂ©sentĂ© en 2004, alors que j’exposais au marchĂ© de la crĂ©ation Ă  Bastille tous les samedis. Il est arrivĂ© vers moi, car il connaissait mes convictions militantes anarchistes. Je lui ai demandĂ© de quel bord il Ă©tait, j’ai aperçu son sourire malicieux et ses yeux brillants et d’une voix douce et tendre, il m’a rĂ©pondu « del lado de los mejores » (du cĂŽtĂ© des meilleurs), j’ai souri Ă  mon tour en entendant sa rĂ©ponse, Ă  partir de ce jour, nous sommes toujours restĂ©s en contact. J’ai pu par la suite profiter de son hospitalitĂ©, de sa gĂ©nĂ©rositĂ© et de celle de toute sa famille, Marie-Catherine sa compagne, de Pierre et de Charles ses fils jumeaux. Il m’a souvent Ă©voquĂ© la Guerre d’Espagne, la Retirada (la retraite), l’exil rĂ©publicain espagnol en 1939, lors de la traversĂ©e des PyrĂ©nĂ©es-Orientales, accompagnĂ© de sa mĂšre dans le camp de concentration d’ArgelĂšs-sur-Mer. Ce camp oĂč il a vu mourir son peuple, du typhus, de faim et de froid, de suicide comme l’image de cette personne qui s’enfoncera au loin dans la mer jusqu’à la noyade. Quant Ă  son pĂšre, dĂ©portĂ© Ă  Mauthausen en Haute-Autriche, le fameux « Camp des Espagnols » oĂč pĂ©rirent prĂšs de 5 000 d’entre eux sur les 7 500., il fera partie de ces victimes de la barbarie nazie.

Comme bagage un pistolet muni d’une dizaine de balles, 100 pesetas et des tracts…
Lorsqu’il s’agissait de parler de la rĂ©volution espagnole nous conversions tout naturellement en castillan, c’était plus authentique, il pouvait mieux appuyer ses sentiments et ses arguments Ă  l’égard du combat contre le franquisme (combat qu’il mena dĂšs la sortie de la Seconde Guerre mondiale), et des compagnon.ne.s mort.e.s pour un idĂ©al de libertĂ© et pour un autre futur. Il avait bien connu la famille SabatĂ©, une fratrie de militants, surtout le cĂ©lĂšbre et lĂ©gendaire Francisco nommĂ© « El Quico » avec qui il fera les 400 coups. Il ne cessera de militer jusqu’à la mort de Franco en 1975. Je me rappelle qu’il Ă©voquait avec beaucoup d’humour la fois oĂč il traversa les PyrĂ©nĂ©es pour la Ă©niĂšme fois avec comme bagage un pistolet muni d’une dizaine de balles, 100 pesetas et de tracts militants pour informer de la situation dans le milieu anarchiste espagnol en France. Un compagnon espagnol l’invita Ă  boire un verre dans un bar truffĂ© de phalangistes et de franquistes. Notre bon JosĂ© n’en menait pas large ce jour-lĂ  et se garda bien de faire le malin, ce qui ne l’empĂȘcha pas de sermonner par la suite le compagnon qui l’avait embarquĂ© dans cette situation absurde et cocasse. Un autre exemple de ses voyages, en 1974, un an avant la mort du Caudillo, des militant.e.s espagnol.e.s l’avaient invitĂ© en Espagne pour parler de syndicalisme rĂ©volutionnaire, Ă  ce propos il publia ensuite une brochure en espagnol sur la maniĂšre de monter un syndicat.

Capter le mouvement dans sa légÚreté
Mais loin s’en faut, nous parlions aussi d’art et d’artisanat, de peinture et de sculpture. Il m’emmenait dans son antre oĂč des multitudes de sculptures se cĂŽtoyaient les unes les autres, un vrai bestiaire, le cheval (qui Ă©tait son animal prĂ©fĂ©rĂ©), l’ñne, le chien, l’élan, le coq, le singe, une quantitĂ© d’oiseaux de toutes sortes.

C’était la caverne d’Ali Baba, je me sentais redevenir un enfant devant tant de merveilles. Nous ne comptions plus les heures, nous Ă©tions dans un autre espace-temps. Pour chaque sculpture, il avait une histoire. Il insistait sur le mouvement, le dĂ©placement des animaux. Une sculpture Ă©tait rĂ©ussie et « vivante » seulement si l’artiste avait capturĂ©, captĂ© le mouvement dans sa lĂ©gĂšretĂ©. C’était un vrai bonheur que de l’écouter parler de tous les sujets. Il est de ces ĂȘtres qui ont une capacitĂ© Ă  philosopher sans jamais avoir fait d’études au prĂ©alable dans cette matiĂšre. Un homme plein de bon sens, d’une intelligence hors pair extrĂȘmement aiguĂ«, doublĂ© d’une mĂ©moire Ă©lĂ©phantesque et livresque.

José était un fidÚle compagnon en amitié et un fervent artiste avec une imagination bienveillante, éclatante et débordante. En somme un compañero inoubliable.

Juan Chica Ventura groupe anarchiste Salvador-SeguĂ­




Source: Monde-libertaire.fr