Joker est tout le contraire d’un film de super héros – ou de super méchants – et, malgré les clins d’œil à l’univers DC Comics, ceux qui y ont cherché un préquel de Batman en ont été pour leurs frais. Généralement, les films de super héros sont fédérateurs, construisent une union sacrée, une épopée manichéenne, gentils-bien-sous-tous-rapports contre méchants à la gueule de l’emploi, on ne peut pas se tromper. Ici, rien de tout ça. Le film installe un malaise et c’est jubilatoire. Il est clivant. Il inquiète tout le monde. Les familles des victimes de la fusillade d’Aurora, où un individu déguisé en Joker a assassiné 12 personnes le 19 juillet 2012 dans un cinéma qui diffusait The Dark Night Rises, se sont émues auprès de Warner Bros., lui demandant d’œuvrer pour une société plus saine, avec moins d’armes à feu. Des magazines comme Time ou The Guardian ont estimé que ce film était complaisant vis-à-vis des Incels, ces célibataires-malgré-eux qui expliquent la violence qu’ils manifestent envers les femmes par le rejet qu’ils essuient de leur part. Alors ? Joker, justification de la violence armée des petits mâles blancs frustrés de voir la situation leur échapper, sur l’air de Donald Trump, nous voilà ? Ou remise en question d’une société en crise totale, économique, sociale, politique, et morale ?

Ici, pas de super héros. Les super-chauves-souris font l’objet d’une boutade du présentateur d’un show télévisé, Murray Franklin (Robert De Niro) : la ville est envahie par des rats, des gros rats, des super rats ; mais le maire a une solution : des super chats. Pas besoin des analyses d’Umberto Eco sur les liens super héros / surhomme nietzschéen ; pas d’apologie d’un ordre yankee, pax americana, Superman et autres Captain America… Ici, le regard est réaliste – l’esthétique doit plus à Taxi Driver (avec De Niro, justement) et au Nouvel Hollywood qu’au kitch pompier de certains Marvel. L’invasion des rats n’est que la conséquence de la grève des éboueurs – objet d’une autre blague attribuée à son fils par l’animateur : « C’est la grève des ordures ? Mais alors, comment on va trouver toutes nos ordures ? » Cette naïveté qui l’amuse beaucoup n’est pourtant que le reflet de la sienne. Dans le monde dont il contribue à fabriquer une représentation télévisée hors-sol, les valeurs sont inversées : ceux qui nettoient sont vus avec condescendance, et les laissés-pour-compte sont traités comme des ordures (trash). Joker met en œuvre les analyses de La Société du spectacle de Guy Debord : les puissants, hommes politiques, gens de finance – Thomas Wayne (Brett Cullen), milliardaire qui brigue la mairie – contrôlent la représentation de la société, et donc la société elle-même : ils fixent les valeurs, déterminent le vrai et le faux, l’équitable et l’injuste, le drôle et le sinistre… Ils dirigent le monde, avec le bâton (la police) et la carotte (les programmes sociaux, eux-mêmes précaires, qui peuvent priver sans préavis les plus fragiles d’aide sociale – ou médicale). Ils disent qui sont les clowns, avec un tel mépris de classe que les bouffons deviennent des tueurs.

Dans ce monde clivé – monde fictif, toute similitude avec le nôtre serait malencontreuse – les riches contemplent, auto-satisfaits, leur reflet dans leur télévision – car c’est eux qui la font. Et de l’autre côté du miroir, les dominés regardent aussi leur télévision – celle des riches. Ils ont la télé en noir et blanc, mais dans la scène où le futur Joker, Arthur Fleck (Joaquin Phoenix, dont la performance, saluée par l’Oscar du meilleur acteur, est sidérante) bascule dans le Live with Murray Franklin, on a l’impression que ce monde fictif est en couleur, tant le monde réel est grisaille. Joker propose, avec le cinéma, un autre support, le grand écran – un autre point de vue que celui de ce mass media si souvent au service des représentations dominantes. Alors, pas de naïveté, ce film au budget de 55 millions de dollars, est, lui aussi, produit (DC Films, Village Roadshow Pictures) et distribué (Warner Bros.) par des majors. Abolit-il le clivage entre film d’auteur – porteur des interrogations esthétiques et politiques de l’artiste – et blockbuster – aux mains cupides du cinéma hollywoodien ? Sans doute pas. Le réalisateur et coscénariste, Todd Phillips était surtout connu pour ses comédies potaches, Very Bad Trip ou autres films de campus sans grande ambition. Le succès de Joker – critique (Oscars, Lion d’or de la Mostra de Venise, Golden Globes…) et populaire (plus d’un milliard de dollars au box-office mondial) – ne doit donc pas tant se lire comme la prise de position individuelle d’un auteur que comme le symptôme d’une société tout entière : les discours dominants expliquent, à longueur de talk-show, d’interventions politiques, de télé-réalité, que la pauvreté, c’est la faute des pauvres, le chômage, celle des chômeurs, le coût des retraites, celle des vieux, les migrations, celle des migrants, les maladies, celle des vieux migrants malades… En face, une opinion publique est en train de prendre conscience que les choses ne sont peut-être pas si simples, qu’il faut arrêter de blâmer les victimes. Ce film atteste qu’il y a un marché pour ce contre-discours, pour cette contre-culture. Il témoigne de l’évolution des mentalités, dont il est peut-être plus le révélateur que l’agent à proprement parler.

Dans ce monde pour riches, le point de vue est placé sur le pauvre Arthur Fleck, psychologiquement borderline, et qui n’aura pas besoin de beaucoup pour basculer. Qu’est-ce qu’on obtient en mettant ensemble un pauvre homme malade et une société qui le traite comme une ordure ? Il veut exister dans le regard d’autrui, des passants face à qui il se produit en qualité d’homme sandwich, de ses interlocuteurs, de Sophie (Zazie Beetz), sa jolie voisine… En quête de reconnaissance, et d’une figure paternelle à travers ces archétypes de la domination, Thomas Wayne ou Murray Franklin, il se laisse persuader facilement qu’il est le fils naturel du premier, et imagine le second lui confier qu’il serait prêt à renoncer au star system pour avoir un fils tel que lui.

Poser les yeux sur les invisibles. Prendre conscience de l’urgence médico-sociale. Si ce n’est au nom de l’impératif moral, par simple bon sens : le prix de l’incurie sera sans commune mesure avec le coût de la prise en charge. Il faut regarder la réalité en face, c’est-à-dire éduquer le regard. Construire une représentation du monde, c’est le rôle du cinéma, les mises en abyme présentes dans le film en témoignent : Wayne passe beaucoup de temps dans les salles obscures et assiste à une représentation des Temps modernes de Chaplin. C’est l’histoire d’un vagabond, mouton noir de la révolution industrielle, qui part en quête de sa dignité. Mais, traqué par la police, il devra finalement quitter la ville – et le grand écran : les temps modernes, c’est aussi ceux du cinéma parlant, et il n’y a plus sa place. Le Joker et le vagabond. Les points communs sont trop nombreux pour être fortuits : socialement inadaptés, confrontés à la crise économique, ils cherchent à s’intégrer, à jouer le jeu de l’atroce comédie sociale. Confrontés à la défaillance des services sociaux, ils deviennent les porte-drapeaux d’un mouvement politique qui les dépasse, et sont finalement rejetés.

Thomas Wayne, dans sa pratique mondaine de la culture, assiste au film sans en percevoir la portée, sans entendre la leçon muette du gentil Charlot. Alors Le Joker revient, pour la session de rattrapage. En plus bruyant, en plus féroce. C’est en sortant d’un autre cinéma, à la fin du film, que la famille Wayne se fera agresser, aux cris de You get what you fucking deserve, tu obtiens ce que tu mérites.

À nous de nous demander, en sortant de la salle, si on n’en mérite pas un peu ; si nous aussi, à notre manière, on n’enjambe pas, chaque jour, les cadavres de futurs Joker… Ces mises en abyme mettent le spectateur face à ses responsabilités. Il doit combler un certain nombre d’ellipses narratives – que devient Sophie après sa dernière entrevue avec Arthur ? Et le psychiatre qu’il consulte, avant de laisser des traces de sang dans le couloir de l’hôpital ? De la même façon, il doit conscientiser un certain nombre des enjeux du film.

En se contentant de poser ces questions, Joker évite le piège du manichéisme sociologique. Mort aux riches ! scandent les manifestants, dans le film. Facile. Mais qui sont les riches ? Les trois crétins du métro ? Ils travaillent pour Thomas Wayne ; mais Penny Fleck (Frances Conroy), la mère du Joker, le faisait aussi… On les appelle les Traders, mais ils prennent les transports publics… No one is innocent ? Tous coupables ? Ne faudrait-il pas beaucoup de mauvaise foi pour affirmer, sans rire, comme Murray Franklin : « mais moi, je suis quelqu’un de bien… » ? Et, à la sortie du cinéma, on espère ne pas tomber sur un clown, un Joker, un Gilet jaune, un foulard rouge, ou un black block…

You get what you fucking deserve. Sur le plan individuel, cette violence aveugle est injuste, et les victimes du Joker ne méritent pas leur sort. Mais le film ne fait pas, comme certains critiques l’ont affirmé, l’apologie de la violence. Il pose une question. Les psychopathes n’ont pas le sens moral. Ils peuvent commettre des crimes. C’est un fait. C’est à la collectivité, par la bienveillance et le soin, de les prendre en charge, de les protéger et de se protéger des dérives violentes. C’est ne pas le faire qui est injuste et criminel. You get what you fucking deserve. Le you est sans doute plus collectif qu’individuel, et interroge la communauté dans son ensemble. Une société qui a renoncé à se penser comme un tout, qui croit pouvoir faire l’économie du regard sur les plus fragiles, et qui tente de se faire croire qu’elle peut survivre en se pensant comme une somme d’égoïsmes auto-satisfaits, se met le doigt dans l’œil. Et ce doigt, c’est le Joker.

Cédric PEROLINI


Article publié le 24 Fév 2020 sur Monde-libertaire.fr