Bigard président ? Ce n’est pas la semaine dernière, mais il y a plus de trois mois, et sur le plateau d’une webTV d’extrême droite, que cette idée lui a été soufflée.  

Bigard sur le plateau de TV Libertés, le 29 février 2020.

Mercredi 27 mai, sur BFM TV, alors qu’on lui demande s’il serait intéressé pour être candidat à la prochaine présidentielle, l’humoriste Jean-Marie Bigard répond : « Oui, ça pourrait m’intéresser. Si ça pouvait aider au peuple à avoir une voix sincère, qui ne ferait partie d’aucun parti politique, ça pourrait me tenter… »((Jordan Bardella, vice-président du RN, à qui des journalistes de C À Vous sur France 5 demandaient quelques jours plus tard de commenter sa possible candidature en 2022, déclara qu’il y était favorable, en ajoutant maladroitement : « ça mettrait un peu de légèreté dans la campagne » ! Sacré Jordan…)) Si cette annonce est pour l’essentiel la conséquence des différents coup de fil du président Macron et de sa femme Brigitte à l’humoriste mégalomane, cette idée d’être candidat en 2022 lui avait déjà été suggérée trois mois plus tôt sur le plateau de TV Libertés, une webTV d’extrême droite (dont nous avons déjà parlé ici), dans une émission intitulé “bistro Libertés”.

Après Campion, Bigard

Comment Bigard a-t-il atterri dans une émission plutôt confidentielle d’un média aussi clairement ancré à l’extrême droite ? Certainement par l’intermédiaire de Marcel Campion, invité 15 jours plus tôt dans une autre émission de Bild, « le zoom »[]. Campion, on s’en souvient, avait, en décembre 2017, permis à Florian Philippot d’installer le local de son tout nouveau parti « Les Patriotes » dans un bâtiment lui appartenant, preuve que l’extrême droite ne le rebute pas. Le manque de relais médiatique, en dehors d’un numéro du magazine VSD qui lui est entièrement consacré et qu’il aurait en partie financé, l’a peut-être aussi poussé à n’être pas trop regardant sur les invitations.

Bigard lui ayant apporté son soutien lors de la campagne municipales à Paris (il était deuxième sur sa liste dans le VIe arrondissement), TV Libertés a eu la judicieuse idée de l’inviter, espérant ainsi faire le buzz (finalement, la vidéo a été vu un peu moins de 100 000 fois).

Quoiqu’il en soit, ce 29 février, Bigard débarque sur le plateau de TV Libertés. Perspicace, il remarque tout de suite que « ça manque de gonzesses » : le ton est donné. Tous les hommes présents sont par ailleurs des collaborateurs à différents médias d’extrême droite plus ou moins connus.

Les animateurs de l’émission

Ainsi, Martial Bild, en plus d’être l’un des fondateurs de TV Libertés, est par ailleurs un ancien cadre national du Front national, spécialisé dans les questions de communication, et co-fondateur du groupusculaire Parti de la France, dont nous avons raconté l’histoire ici et .

Martial Bild en 2007, en campagne pour le FN. En 2013, au PArti de la France.

Présents depuis son lancement en 2014 dans son émission « le grand bistro », ses deux compères : le journaliste Jean-Émile Néaumet, alias Nicolas Gauthier, et l’écrivain et éditeur Philippe-André Duquesne, alias Philippe Randa.

Nicolas Gauthier et Philippe Randa.

Catholique et maurrassien, Gauthier a collaboré à de nombreuses publications d’extrême droite dans les années 1980 (Minute, National-Hebdo, Le Choc du Mois…) avant de se rapprocher du Front National (en particulier de sa structure jeune, le FNJ, en dirigeant sa revue Agir) et d’être la plume de Jean-Marie Le Pen dans les années 2000.

Il écrit régulièrement sur Boulevard Voltaire, soucieux de liberté d’expression essentiellement quand il s’agit de pouvoir tenir des propos racistes (Gauthier est un grand défenseur de Dieudonné). Il collabore également à Éléments, la revue du GRECE, principale représentation du courant dit de la Nouvelle Droite.

Randa, qui a commencé à militer au Parti des Forces Nouvelles, rejoint le GRECE en 1980 (il éditera plus tard plusieurs auteurs de cette mouvance) et collabore lui aussi à de nombreuses revues d’extrême droite (Minute et National-Hebdo comme Gauthier, mais aussi l’hebdomadaire antisémite Rivarol).  Randa fait partie l’extrême droite la plus radicale[]. Membre du comité de parrainage d’une revue néonazie, Militant, il a fondé plusieurs maisons d’éditions, et deux librairies sur Paris pour diffuser la propagande nationaliste la plus crue. Dans les années 2000, il écrit pour différents sites nationalistes-révolutionnaires, comme celui d’Unité radicale ou voxnr.com. Enfin, il collabore toujours à la revue Synthèse nationale et co-anime avec Roland Hélie l’émission « Synthèse » sur Radio Libertés.

Philippe Randa avec Roland Hélie et Vincent Vauclin, de la Dissidence française, lors d’une émission sur Radio Libertés.

Gauthier et Randa se connaissent depuis longtemps : dans les années 1990, Gauthier était le rédacteur en chef du mensuel Pas de panique à bord, proche du FN, et fondé par Randa, et dans les années 2000, du journal Flash, également fondé par Randa et Alain Soral. Ils ont même écrit ensemble une biographie de Jacques Mesrine et un abécédaire politique. Bref, de vieilles connaissances !

Dieudonné et Soral faisant la promo de Flash. En “une” du n°58, les noms de Gauthier et Randa…

Autour de la table se trouve également le journaliste anticommuniste Francis Bergeron : c’est un ami de Randa, à qui il demande en 2004 de venir rejoindre l’équipe du quotidien national-catholique Présent que Bergeron est en train de reprendre (alors même que Randa est un néopaïen convaincu). Dans la même catégorie “France rance”, le royaliste Philippe Ménard fait lui aussi partie de l’équipe : rédacteur en chef de Politique magazine,  autoproclamé « mensuel de combat pour la réinformation », il est aussi rédacteur en chef de L’Action Française 2000.

Enfin, le petit jeune de la bande, Pierre Gentillet, vient compléter le tableau : ancien président des Jeunes de la Droite populaire, le mouvement de Thierry Mariani avec qui il partage le rêve d’une fusion des droites autour du RN, et également président du cercle Pouchkine, Gentillet s’était fait remarquer en septembre 2013 en tweetant : « La laïcité chez Peillon c’est de prénommer ses enfants : Salomé, Maya, Élie et Isaak ».

On le voit, il y en a pour tous les goûts, ou presque !

Bigard chez les fafs, la franche rigolade

Tout au long d’une émission de près de deux heures, ces hommes tristes et guindés vont essayer d’en placer une, faisant des efforts pathétiques pour respecter la « tradition grivoise » comme ils disent, en se laissant aller à quelques blagues pas drôles à caractère sexuel : beaucoup de moments embarrassants, comme par exemple quand Bergeron essayait de proposer des vannes à Bigard, qui les refuse poliment. On peut cependant lui reconnaitre d’avoir osé rappeler que Campion était « fraudeur comme Balkany », laissant Bigard pour une fois sans voix.

Francis Bergeron et Philippe Randa.

S’ils ont échoué à faire rire, ils ont en revanche parfois réussi à faire venir leur invité sur leur terrain, et à lui faire dire ce qu’ils voulaient, ou presque.

Dès les premières minutes de l’émission, Martial Bild attaque sur l’opportunité d’une candidature de Bigard, scandant toute honte bue « Bigard président », et reviendra à la charge plusieurs fois pendant l’émission. À celui qui déclare sur les réseaux sociaux « rien à foutre de la politique », Bild assène : « Vous faites de la politique, vous êtes candidat sur une liste politique » en faisant allusion à la campagne pour les municipales ; il lui demande même carrément pourquoi il n’a pas « pris la tête » du mouvement des Gilets jaunes. « Pour garder ma liberté » répond Bigard qui a certes soutenu verbalement les Gilets jaunes, mais a aussi dit qu’il « méprise ceux qui dépavent la plus belle avenue du monde », déclare “je suis prêt à la faire, cette révolution des lance-pierres” tout en dénonçant les “casseurs“, qu’ils considèrent comme “des enculés“(sic). Dans une interview récente à Valeurs Actuelles (cf. infra), Bigard précise sa vision du mouvement : « Les “Gilets jaunes” ne sont ni des clochards, ni des immigrés. Ce sont des gars qui bossent, qui paient des impôts et qui n’y arrivent plus. » Tout est dit…

De son appartement parisien en face du Bon Marché, on imagine qu’il a dû suivre les manifs à la télé, et, en parvenu qu’il est, s’identifier aux prolétaires en colère qui défilaient dans les rues. Mais dans son esprit, c’est l’inverse qu’il imagine, persuadé d’incarner « le peuple », parce qu’il a rempli le Stade de France et qu’il a un million d’abonnés sur Facebook. Avec ce type de raisonnement, c’est plutôt David Guetta ou, dans la catégorie humour, Rémi Gaillard qui a 9 fois plus de fans virtuels que Bigard, qui devrait être le prochain président français… Ce populisme (faussement ?) naïf de Bigard a dans tous les cas été à la fois flatté et savamment entretenu, grisant l’humoriste qui n’a de cesse durant l’émission de répéter que beaucoup de gens l’aiment, comme s’il avait besoin d’en être convaincu.

Pierre Gentillet, Nicolas Gauthier et Philippe Ménard.

Mais l’émission ne s’est pas toujours déroulé comme prévu. Ainsi, lancé par Gauthier sur l’affaire Griveaux, Bigard affirme que Poutine met son nez dans les affaires des autres, et aurait pu être à l’origine de l’affaire Griveaux : « c’est très facile de salir quelqu’un (…) je vois pas pourquoi les Russes, enfin Poutine, s’embêteraient de salir quelqu’un comme ça, pour de l’extérieur, manipuler les gens ». On imagine que le pro-Poutine Pierre Gentillet, collaborateur pour les médias Sputnik et RT France, aura apprécié !

Dans une longue interview dans le numéro du 2 février 2020 de Valeurs actuelles, citée par Bild sur le plateau, Bigard, qui ne digère pas ses déboires télévisuels, se lâche : « j’ai l’impression de vivre en 1940, sous l’occupation allemande », traite Murielle Robin de “collabo”, parle du milieu médiatique comme d’une « mafia », évoque Beppe Grillo.

Pas moins de 7 pages consacré à Bigard dans le Valeurs actuelles du 6 février 2020.

À ces mots, les animateurs de TVLIbertés frétillent, et Randa d’enchaîner : « Aujourd’hui la censure, c’est la pensée unique, c’est la bien-pensance ». Poussé par Philippe Ménard, Bigard lâche « C’est terrible qu’un mec comme moi soit censuré alors qu’un rappeur dit absolument ce qu’il veut », oubliant au passage que, depuis des années, de nombreux rappeurs (NTM, Akhenaton, La Rumeur, Sniper, Youssoupha, Rémy, Jo le Phéno…) ont été poursuivis pour les paroles de leurs chansons. Au mépris donc de toute vérité[], tout ce petit monde opine du chef, trop heureux de pouvoir opposer l’humour franchouillard « de souche » aux éructations de ces « jeunes » des quartiers populaires qui osent critiquer la police et la France.

Gauthier, de son côté, peut tranquillement citer Pierre-Jean Vaillard, chansonnier du théâtre des Deux-Ânes mais aussi collaborateur régulier dans les années 1960 au journal Minute, déjà à l’époque proche de l’extrême droite. Puis, vers la fin de l’émission, le même Gauthier se lâche, évoque, parmi les grands persécutés de la liberté d’expression, Dieudonné puis Jean-Marie Le Pen, enhardi par le hochement de tête approbateur de Bigard, qui conclue par : « Je suis entièrement d’accord avec toi, Nicolas. T’as vu, je me rappelle que tu t’appelles Nicolas ! » Et Gauthier de répliquer : « Et vous c’est Jean-Marie, comme Le Pen ! » Qu’est-ce qu’on se marre.

Qu’en conclure ?

Alors, Bigard a-t-il fait son coming out ? Pas vraiment. S’il partage clairement avec la fine équipe de TV Libertés un sexisme éculé et un certain conformisme réactionnaire, en particulier sur la question de la liberté d’expression, il semble trop préoccupé par sa petite personne pour s’inscrire dans un projet politique. Il savait probablement où il mettait les pieds, mais il y a fort à parier qu’il s’en foute, tout simplement. Pourtant, quand on veut faire de la politique, il faut adopter des idées, et choisir un camp : il est alors affligeant de constater que Bigard semble à l’aise dans celui des Bild et consorts…

Après l’émission, Bigard a même pu rencontrer quelques militant·e·s de la Cocarde étudiante. La classe !

Mais l’inverse est-il vrai ? Du côté de Gauthier, on feint de s’extasier devant Bigard, mais sur son site Boulevard Voltaire, on taxe l’humoriste de  « crétinerie vulgaire et racoleuse d’un “populisme” de bas étage » (28/05/2020). Et on imagine mal un catho tradi comme Bergeron et ou un royaliste coincé comme Ménard se taper les cuisses en écoutant le “lâcher de salopes” (un des succès de Bigard), mais il ne faut jurer de rien.

Ce que la présence de Bigard sur TV Libertés révèle vraiment, c’est à quel point l’extrême droite désespère d’attirer à elle des personnalités susceptibles de la sortir de son ghetto culturel, et à quel point elle est prête pour cela à bien des renoncements.

La Horde


Article publié le 05 Juin 2020 sur Lahorde.samizdat.net