Juillet 16, 2021
Par Demain Le Grand Soir
306 visites


J’ai connu Jean Jacques Reboux il y a 20 ans. À l’époque, on Ă©tait tous les deux invitĂ©s dans les mĂȘmes salons du livre, en particulier celui de Gaillac, ville du pinard dans le Tarn. On passait au moins deux ou trois jours ensemble chaque annĂ©e. On allait grailler chez Pascal Dugommier-Polisset avec les anarchistes et gauchistes les moins frĂ©quentables du salon. On buvait des coups avec Michel Grossin, notre libraire local qui Ă©tait comme un frĂšre pour nous. On discutait, on signait, on chantait, on allait pisser exprĂšs Ă  l’heure oĂč passait les politiciens pour nous serrer la pogne. On vendait bien, vu que le public local commençait Ă  bien nous connaitre et qu’on Ă©tait de “bons gars” (sauf de l’avis des notables). Et puis on repartait Ă  la fin du salon avec un carton de bouteilles chacun, Ă  l’effigie de l’affiche de l’annĂ©e. Je crois que c’était dĂ©but octobre, aprĂšs les vendanges.

Dans notre bande, il y avait aussi l’inĂ©narrable Jean-Bernard Pouy et d’autres auteurs de polar, mais aussi des visiteurs du mĂȘme tonneau au grĂ© de leurs sorties de bouquins, comme Magyd Cherfi des Zebda (cf. photo du salon 2008, je crois).

On se moquait des auteurs qui mettaient leur cul sur la table pour vendre : ils haranguaient le chaland ou parlaient trĂšs fort, comme, une annĂ©e, le frĂšre de Galabru qui, ayant la mĂȘme voix que l’acteur cĂ©lĂšbre, s’en servait pour fourguer ses gribouillis aux passants venus lĂ  un peu par hasard (“c’est quoi que vous vendez lĂ  ? des cartes postales ?”).

Heureusement qu’on Ă©tait entre copains, parce que les salons du livre, ça ressemble souvent Ă  IKEA : le public tourne en rond dans un labyrinthe et nous, les auteurs, on joue un peu le rĂŽle des meubles en exposition ! De temps Ă  autre, il y avait aussi des dĂ©bats, souvent animĂ©s par Pascal ou Jean-Jacques. Perso, je m’y collais aussi sur mes sujets prĂ©fĂ©rĂ©s : l’amour et la rĂ©volution (ben oui, je suis un peu obsessionnel).

Dans les annĂ©es 2010, j’ai cessĂ© brutalement d’ĂȘtre invitĂ© du Salon du Livre de Gaillac. Les cordons de la bourse Ă©tait tenus par le PrĂ©sident du Conseil GĂ©nĂ©ral du Tarn et ce dernier m’avait vraiment dans le nez Ă  cause de ma participation Ă  des actions contre lui, surtout Ă  l’époque de la rĂ©sistance contre le barrage de Sivens sur la ZAD du Testet. Je lui avais notamment dĂ©diĂ© une chanson reprise dans les manifs : “Monsieur le prĂ©sident du Conseil GĂ©nĂ©ral” (chantĂ©e ici par l’ami Guillaume Barraband : https://www.youtube.com/watch?v=PbCVXYuv_M4 ) sur l’air du dĂ©serteur de Boris Vian. Et puis, je refusais publiquement de lui serrer sa pogne. Bref, c’était trop : liste noire, Youlountas ! Finies les retrouvailles annuelles avec Jean-Jacques et les autres !

Jean-Jacques Ă©tait un bon vivant, gai, souriant, vaillant, insoumis, rieur, attachĂ© plus que tout Ă  sa libertĂ© et, plus largement, Ă  la nĂŽtre. En particulier la libertĂ© de se moquer des puissants, des flics, des chefs, des prĂ©sidents et autres affreux jojos. Il avait fondĂ© le Collectif pour une dĂ©pĂ©nalisation du dĂ©lit d’outrage (Codedo) et Ă©crit plusieurs bouquins sur le sujet : “Lettre ouverte Ă  Nicolas Sarkozy, ministre des libertĂ©s policiĂšres” (2006), puis “Lettre au garde des sceaux pour la dĂ©pĂ©nalisation du dĂ©lit d’outrage” (2008, avec Romain Dunand). Jean-Jacques Ă©tait surtout un poĂšte et un auteur de polars, notamment plusieurs “poulpes”, et de “L’esprit BĂ©nuchot”, une belle histoire comme il aimait nous en raconter.

Il y a deux ans, il m’avait recontactĂ© pour venir avec nous en convoi solidaire en GrĂšce, action qu’il soutenait, alors qu’il Ă©tait complĂštement fauchĂ©. Car Jean-Jacques, c’était ça aussi : un humain altruiste et gĂ©nĂ©reux, sans tambour ni trompette, sans cravate ni paillettes, un type chouette, un vrai de vrai, qui, parmi de nombreux actes forts dans sa vie, a hĂ©bergĂ© des sans papiers et a luttĂ© inlassablement contre l’injustice.

Jean-Jacques se disait anar. Je pense qu’il l’était, mĂȘme si aucun anar ne parvient rĂ©ellement Ă  incarner cette idĂ©ologie exigeante qui prĂŽne le refus absolu de toute autoritĂ© et qui se dĂ©cline dans plein de domaines. Dans une sociĂ©tĂ© comme la nĂŽtre, oĂč foisonnent serrures et clĂ©s, fric et portefeuilles, urnes et bulletins de vote, flics et automobilistes, patrons et salariĂ©s, difficile de suivre en tous temps et en tous lieux la ligne pure qui serait de tout envoyer balader pour vivre enfin libre : dĂ©barrassĂ© de ces turpitudes du vieux monde qui nous pĂšsent tellement !

Finalement, Jean-Jacques ne viendra jamais avec nous en GrĂšce. Alors qu’on attendait la fin de la pandĂ©mie pour en reparler, il est tombĂ© malade. Le 27 juin dernier, son tout dernier message concernait sa chimio alors qu’il essayait de sauver son foie et tout le reste avec.

Finalement, en bon anar qui se respecte, dans la lignĂ©e du vieux LĂ©o, Jean-Jacques est mort un 14 juillet. Lui qui dĂ©testait les dĂ©filĂ©s militaires et les parades prĂ©sidentielles, il leur aura tournĂ© le dos une bonne fois pour toutes ! Un dernier acte de dĂ©sobĂ©issance pour notre ami disparu Ă  l’ñge de 62 ans.

Comme beaucoup d’écrivains, Jean-Jacques adorait les chats, mais il avait aussi une passion moins courante pour les poules ! Par contre, il dĂ©testait les poulets đŸ˜‰

Si vous n’avez pas eu la chance de connaĂźtre Jean-Jacques Reboux, lisez-le ! C’est tout ce qui nous reste de lui, avec les souvenirs et son envie contagieuse de dire m… Ă  tous ceux qui veulent nous faire plier ! Avec toi, Jean-Jacques, Ă  jamais contre les chefs et leurs valets en uniformes !

Yannis Youlountas


La dĂ©dicace du livre qu’il avait envoyĂ© au Collectif Contre La Venue du Pape Ă  Tours, en 1996.




Source: Demainlegrandsoir.org