Novembre 8, 2021
Par Lundi matin
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« C’est dur en ce moment avec le petit, me confie une collègue de français, il pleure tout le temps quand il va à l’école. Il veut pas y aller. En plus, nous on est profs, alors t’imagine ! »

J’imagine plutôt bien. J’ai beau être prof d’anglais depuis cinq ans en lycée, je sens aussitôt une fraternité s’établir avec ce petit être en bout de chaîne, qui gémit d’être avalé par l’institution. Il va être digéré pendant une quinzaine d’années, ces années de jeunesse triomphante qui, une fois perdues, ne se rattrapent jamais.

— C’est normal, dis-je à celle que je vais nommer Lorraine, c’est une grosse rupture pour les gosses.

J’ai pas envie de lui dire qu’il va s’habituer. Mais c’est ce qui va arriver. Ils finissent tous et toutes par s’habituer aux cadences industrielles de ce lieu coupé du monde vivant. Où l’on essaye de faire croire qu’une idée, l’écoledelarépublique [1], prend forme alors que partout ça sent désespérément l’humain. Il y a les odeurs de transpiration dans les salles de classe. Le délicat fumet de bouffe réchauffée au micro-ondes dans la salle des profs. Les relents de chiottes dans les couloirs. Et puis, il y a tous ces instants d’humanité pas encore cadrée. Des gamins qui échappent à la maîtresse pendant la pause pipi et courent joyeusement dans les couloirs, le cul à l’air. Mon élève Fatma qui hurle à une fenêtre et se prend deux heures de colle, tiens, ça lui apprendra à ne pas respecter l’écoledelarépublique. Une pizza que l’on essaye d’introduire dans mon cours de BTS et à laquelle je m’oppose vigoureusement parce que quand même, quelle indignité ! C’est un endroit grotesque, un pot-pourri de monastère et d’usine, en bunkerisation galopante depuis les attentats. Chaque année, au sein de cette superstructure, nous, un million d’enseignants, les accueillons, eux, près de douze millions d’élèves. Pour être plus factuel, je dirais la chose suivante : chaque année, un million d’êtres humains diplômés, construits comme savants, accueille douze millions de petits humains considérés comme ignorants. Tout n’est désormais qu’affaire de ruissellement. L’enseignant est une fontaine de savoir à laquelle les élèves vont s’abreuver et ceux et celles qui n’ont pas soif, et bien tant pis pour eux. Ils sont de mauvaise volonté. Ils ne comprennent pas leur métier d’élève, écrivent certains de mes collègues sur leurs appréciations. Bande de sagouins, vous avez pas honte ? On vous offre le savoir sur un plateau et vous faites les difficiles ? Je sais pas trop ce que recoupe le métier d’élève mais je me rappelle assez bien de mon vécu d’élève : lever à 7 heures pour commencer de grosses journées, une semaine rythmée par un emploi du temps d’usinier, l’attente larvée de la sonnerie parce que Mme Philo, elle est sympa mais j’ai quand même envie de me barrer, l’anxiété provoquée par les notes, surtout les mauvaises notes en math, implacable rappel de ma nullité et surtout le regard des autres, la compétition avec eux et la question toujours appréhendée, t’as eu combien toi ? Il a raison le fils de Lorraine de pas vouloir entrer dans cette valse d’évaluations qui va accaparer un tiers de sa vie. Et le préparer à l’autre tiers. En compagnie des N+1 qui reprennent les manettes de l’infantilisation par la note. Excellents résultats. Motivée et sérieuse. Cette appréciation aurait pu être écrite indifféremment par un prof ou un manager. Eh bien, moi de tout ça, j’en ai ma claque. Il a raison de chialer le gamin de Lorraine, de trainer les pieds et de vouloir rester peinard chez lui, sans que la maîtresse vienne l’emmerder avec les maths et la lecture. Parfois, pendant mes cours, quand la classe est occupée par un devoir ou un travail de groupe, je me demande ce que je fais là, debout au milieu de ces enfants du prolétariat nord-africain.

D’abord, si je suis là, c’est parce qu’une institution me paye, de moins en moins bien, à faire parler de jeunes êtres en anglais, la langue de la finance débridée et accessoirement, de Shakespeare. Pour faire mes leçons, en général un peu foutraques, boursouflées, j’utilise pas les manuels conçus par agrégés et inspecteurs, la crème anglophone de l’écoledelarépublique. Pour une raison toute simple : à chaque page triomphe le consensus mou de la bourgeoisie libérale. I am a sneakerhead. Génial, de la pub gratuite pour des pompes produites par des enfants vietnamiens exploités par Nike, une grande compagnie un peu vilaine. The World Wide Web. Internet, c’est génial mais faîtes attention à vos données. Choose Ireland. L’Irlande, c’est un pays formidable avec une identité diverse et variée. A Man’s World ? Les femmes ont le droit aussi d’être flexibilisées au travail, c’est une belle conquête. Quand j’ai la flemme ou je suis en panne d’inspiration, je choisis la moins pire. Mais en général, j’essaye de faire dérailler le script et de refourguer l’air de rien de la critique radicale à mes élèves. Je leurs sors mon best-of personnel de gauchiste : Portraits of the Working Class, Black Lives Matter, Punk Rock in the UK…. Cela me permet de faire dériver la conversation sur des sujets autrement plus urgents que la phonétique du prétérit et le present perfect. Si je romps souvent le tout anglais prôné par nos supérieurs, c’est parce que je suis épuisé de jouer le rôle du prof débordant d’énergie qui parle anglais avec un bel accent et mène sa classe comme un orchestre. Malheureusement, mes activités contrebandières sont minuscules face à l’essence occulte du métier, à l’origine du fameux malaise enseignant. Si Saint Jules Ferry, notre tueur de communards national, notre archange colonisateur, décida de mettre des adultes dans des salles de classe, face à des jeunes, c’est bien parce qu’il fallait dompter cette jeunesse. Il fallait lui faire intérioriser la contrainte étatique, l’accoutumer pour plusieurs générations à la température du bain hiérarchique. Et la grande majorité des élèves se laisse plier, quoi qu’en disent les journaux de droite. Ou du moins, ils jouent le jeu sans trop énerver les arbitres. Mais il y en a qui résistent. Il suffit de quelques corps agités pour foutre un bordel pas possible. Le prof a l’habitus d’un capitaine de navire qui redoute la mutinerie, cherche sans cesse à la déjouer et traque les récalcitrants. S’il les attrape, gare à eux. Nous, les cadres de l’écoledelarépublique, nous avons l’institution de notre côté et nous l’utiliserons pour briser vos désirs débordants. Vos amusements minables. Votre arrogance déplacée. Moi-même, il m’arrive d’éprouver une pointe de plaisir quand je crois appliquer la juste sanction. Pour moi, c’est là que se noue la dissonance que ressent chaque enseignant dans l’exercice de son métier. On te raconte que tu vas transmettre ton savoir de manière enrichissante et parfois, tu te retrouves à enfiler ton casque de CRS et tu mates les indisciplinés. Deux heures de colle, un coup de fil aux parents et qu’on ne les y reprenne plus. L’éducation, c’est surtout de la pacification des jeunes foules. Cela m’épuise mentalement et quelques fois, j’ai envie de leur dire. Allez-y, partez. Vous avez le droit de plus venir. Aussitôt, j’entends dans mon oreillette un collègue de gauche qui maugrée :

— On a besoin de l’éducation, moi j’ai pas envie de vivre dans une société où les gens sont pas éduqués. Et pour ça, il faut de la contrainte.

Imaginez un quart de seconde le camouflet démocratique qui serait infligé à l’écoledelarépublique si on levait l’obligation d’assister aux cours. Les salles de classe seraient désespérément vides. Les profs éplorés verraient leurs élèves décamper aussi sec. Ou peut-être qu’ils resteraient. Quand on a passé une bonne partie de sa vie entre les murs de l’école, il paraît difficile de s’en passer. Ou peut-être qu’il n’y aurait plus que les bons élèves, les vainqueurs du système, les collections de bonnes notes. Le départ de leurs camarades insoumis serait pour eux l’occasion d’accumuler un surplus de savoir, qu’ils investiraient dans des diplômes prestigieux. Ils convertiraient ces derniers en un petit actionnariat sympatoche dans le système capitaliste. Revenons au fils de Lorraine. Il a beau pleurnicher tous les matins, il ne commence pas perdant le bougre, avec ses deux parents profs. Depuis Bourdieu et Passeron, nous savons que l’école avantage les enfants dotés d’un fort capital culturel qui très souvent, sont les rejetons de la bourgeoisie. Les futurs dominants se bardent de diplômes pour s’innocenter de l’exploitation qu’ils feront subir. S’ils se retrouvent au sommet, c’est parce qu’ils ont bataillé pour recevoir l’onction méritocratique. Mais déjà, pour une salle des profs lambda, l’idée que l’écoledelarépublique puisse trier socialement les enfants au lieu d’en faire des citoyens illuminés par la connaissance, c’est dur à avaler. Bourdieu reste en travers de la gorge de pas mal de mes confrères. Il n’y a pas si longtemps, une collègue d’histoire me faisait remarquer que la reproduction sociale n’opérait pas dans notre lycée. L’établissement est situé à Vaulx-en-Velin, dans une banlieue déshéritée de l’agglomération lyonnaise, habitée principalement par des prolétaires d’origine nord-africaine.

— Tu vois, ils sont un peu tous au même niveau ici, me disait-elle. Donc, ils ont à peu près tous les mêmes chances.

Sauf que pas vraiment. Les dominés ne constituent pas une mosaïque uniforme, ils viennent en plusieurs modèles, n’en déplaisent aux fâcheux qui trouvent la lutte des classes binaire. Il y a tout de même une sacrée différence entre Meryem, première de la classe, reine autoproclamée en anglais, aux parents propriétaires d’une petite boutique dans l’enclave prospère de Vaulx et Wassim, qui encaisse les mauvaises notes et qui crèche dans les cités HLM du Mas du Taureau. Comment je sais ça ? Confidences naïves d’enfants qui ne se doutent pas que leur prof est un sociologue du dimanche. Meryem et Nassim, bien qu’issus du même environnement, vont être séparés par l’institution. L’une obtiendra son bac sauce Blanquer haut la main, l’autre s’est traîné au collège et ne terminera peut-être pas le lycée. L’une se hissera tant bien que mal vers le sommet mais avec un nom d’origine algérienne, les obstacles et les humiliations seront nombreux. L’autre ira grossir les rangs des exploités, du lumpenprolétariat aurait dit Karl Marx. Vaulx-en-Velin est connue pour avoir été une cité émeutière dans les années 90, c’est précisément pour cela que les pouvoirs publics ont construit un lycée en 1995 afin de contenir les envies légitimes de tout faire cramer. Et diviser la population contre elle-même. Avant Meryem et Wassim auraient pu s’unir pour lutter au sein d’un mouvement populaire, aujourd’hui, ils se regardent en chiens de faïence, demain, ils ne se reconnaîtront plus. Diviser pour une meilleure gouvernementalité, c’est une recette aussi fameuse que le tacos lyonnais.

Quand j’évoque tout cela, j’ai perdu 95% de mes collègues. Soit ils renouvellent de manière véhémente leur confiance dans le prêche de l’église républicaine ou alors ils ne m’écoutent plus que d’une oreille polie que l’on réserve aux personnes un peu excentriques. Aux fous de théorie. C’est ce que fait ma collègue d’anglais Béatrice, une agrégée qui a commencé le métier à ses 23 ans et a maintenant une quarantaine d’années. Je lui pardonne bien volontiers car elle a fort à faire en ce moment la pauvre, avec sa classe de BTS technico-commercial, ce groupe de trente-cinq humiliés scolaires, qui la bordélise pour se venger d’avoir été relégué dans cette formation de la dernière chance. Ou possiblement pour le plaisir de faire sortir de ses gonds une figure d’autorité. Elle en pleurait l’autre jour et n’avait certainement pas envie que je lui serve ma rhétorique libertaire. Je l’ai réconforté en croisant les doigts pour ne jamais les avoir. J’ai déjà donné. Je sais donc ce qu’elle voulait. Rétablir l’ordre. Y en a marre de ces petits cons, faut exclure les plus turbulents, ça fera réfléchir les autres. Ne plus accepter les retardataires en cours, surtout s’ils sont boursiers, au bout de trois absences, leur maigre pécule est sucré par le CROUS. La perspective de perdre ses revenus, ça incite à se tenir tranquille. Voilà ce que l’institution nous fait faire, voilà dans quel état d’esprit policier elle nous met. Elle place judicieusement des êtres dans une situation qui ne peut qu’engendrer de la violence sociale et des colères mal dirigées. La prof en a plus qu’assez de ces emmerdeurs. Les dits-emmerdeurs veulent la faire craquer. Comment sortir de la spirale ? Je suis persuadé que des fois, Béatrice, comme le fils de Lorraine, elle a pas envie d’aller à l’école. Ou plus envie, dans son cas. Moi, c’est pareil. Je ne continue d’y aller que pour le maigre salaire, la sécurité de l’emploi et les vacances.

Je dis que je n’ai plus envie d’aller à l’école car il fût un temps où cela m’attirait. Je voulais échapper au marché du travail, comme tant d’autres et faire un métier avec du sens, sans avoir saisi toutes ces implications. Aujourd’hui serviteur d’un état bourgeois, je compte les jours qui me séparent de la rentrée. Je n’arrive pas à voir de porte de sortie, surtout en ce moment, avec Jean-Michel Blanquer, notre grand démolisseur qui finit de dérouler sa réforme inégalitaire sur nos gueules consternées. Quand je discute avec mes collègues de gauche sur ce qu’ils changeraient dans l’école actuelle, ils me répondent qu’il faudrait déjà lui donner plus de moyens. Créer des postes pour alléger les classes. Pour que tout le monde ait les mêmes chances de s’émanciper. Ensuite, ils généraliseraient l’autogestion dans tous les établissements de France et de Navarre afin que tout le personnel puisse participer à la prise de décisions. Je leur pose alors une question :

— Et les élèves ? Ils auraient voix au chapitre ou pas ?

Fin de non-recevoir. Il y a des limites à ne pas dépasser, monsieur. A la rigueur, on peut leur donner un petit rôle dans l’administration des choses mais faut pas déconner. Ce sont des adolescents. Ils sont immatures, ils ne savent pas ce qui est bon pour eux. Moi : je pense qu’il faudrait que les gens puissent décider ce qu’ils apprennent. Eux : non, il faut que les programmes soient décidés par le haut et appliqués uniformément sur tout le territoire. Moi, inquiet : mais alors ça sera pareil qu’avant finalement ? Eux, indignés : non, ça sera différent. Il y aura plus de démocratie, simplement les programmes ne peuvent pas être élaborés par des gens qui n’y connaissent rien. Je manque de capituler mais comme nous sommes dans mon bar préféré et que j’ai déjà une pinte au compteur, j’insiste :

— Mon modèle pour une autre école, c’est plutôt Ivan Illich. Je sais pas si vous voyez qui c’est.

— Ah oui. Il est contre l’école.

Nouvelle fin de non-recevoir. Quelle sinistre crapule, cet Illich. Il propose une société sans école, rien que ça. Et comment vont faire les prolos ? Le capitalisme est trop fort, si l’on parvient à le renverser, il nous faudra bien éduquer les gens à ne plus y regoûter à cette saloperie. Nos jeunes de Vaulx, ils vendraient père et mère pour une Playstation 5 alors est-il vraiment avisé de leur donner tant de pouvoir ? Dans leurs têtes, Illich se range avec Jean-Michel Blanquer et d’autres fâcheux personnages qui voudraient en finir avec l’écoledelarépublique. Il est d’autant plus impardonnable qu’il est censé être de notre côté. Ainsi, ce vil faquin voudrait se débarrasser des bijoux de famille. Saborder un patrimoine public qui nous a été transmis par nos augustes ancêtres. Je grossis un peu le trait mais le fait qu’une grande partie de la gauche enseignante se bouche le nez à la simple mention d’Illich m’exaspère. N’est-il pas plaisant d’imaginer des maisons des savoirs où les gens viendraient librement et choisiraient ce qu’ils veulent apprendre ? Ne serait-il pas mieux pour tout le monde que les profs ne soient plus des hussard noirs juchés sur leurs estrades mais de simples animateurs ? Je ne me sens pas de reconduire cette institution patiemment façonnée par la bourgeoisie pour la perpétuer. Je suspecte que mes camarades de gauche redoutent la démocratisation de la transmission du savoir car cela les priverait de leur magistère et les confronterait au jugement brutal des apprenants. Je le crains aussi mais pas au point de reculer. Je m’imagine assez bien dans ma maison des savoirs vaudaise à m’occuper de l’éveil linguistique des enfants de la commune quand soudain, je recevrais une notification m’informant qu’un groupe a réservé une séance d’anglais avec moi. Je les attendrais patiemment dans ma salle et ils viendraient. Il y aurait des jeunes et des moins jeunes. Nous parlerions ensemble de ce qu’il voudrait apprendre en anglais. Pas de texte chiant à lire sur la gentrification de Brooklyn. Pas de vidéo relou sur les feux de forêts en Californie. De la musique, tiens, on pourrait commencer par ça. Je leur proposerais d’écouter les Clash. Non, me répondraient-ils. Montero (Call me by your name) de Lil Nas X. Cela ne m’enchante guère mais je dirais ok. Et nous essayerions ensemble de décrypter ce que dit ce rappeur qui fait une lapdance au diable. La voilà ma porte de sortie. Voilà la manière de désamorcer le triste conflit entre Béatrice et ses BTS. De redonner envie au fils de Béatrice d’aller à l’école. Là, moi aussi, je voudrais bien y aller. Et je parie que je ne serais pas le seul.

Hugo Dorgere

Illustration : Jean Paul Louis Martin des Amoignes, La Classe, 1886




Source: Lundi.am