Octobre 22, 2020
Par Les mots sont importants
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1. Il y a d’abord eu, en apprenant la nouvelle, l’horreur, la tristesse, la peur, devant le crime commis, et des pensĂ©es pour les proches de Samuel Paty, ses collĂšgues, ses Ă©lĂšves, toutes les communautĂ©s scolaires de France et, au-delĂ , toute la communautĂ© des humains bouleversĂ©s par ce crime. Puis s’y est mĂȘlĂ©e une rage causĂ©e par tous ceux qui, d’une maniĂšre ou d’une autre, et avant mĂȘme d’en savoir plus sur les tenants et aboutissants qui avaient menĂ© au pire, se sont empressĂ©s de dĂ©gainer des kits thĂ©oriques tendant Ă  minimiser l’atrocitĂ© du crime ou Ă  dissoudre toute la responsabilitĂ© de l’assassin (ou possiblement des assassins) dans des entitĂ©s excessivement extensibles (que ce soit « l’islamisation Â» ou « l’islamophobie Â») – sans compter ceux qui instrumentalisent l’horreur pour des agendas qu’on connait trop bien : rĂ©tablissement de la peine de mort, chasse aux immigrĂ©.e.s, chasse aux musulman.e.s.

2. Il y a ensuite eu une peur, ou des peurs, en voyant repartir tellement vite, et Ă  la puissance dix, une forme de rĂ©action gouvernementale qui a de longue date fait les preuves de son inefficacitĂ© (contre la violence terroriste) et de sa nocivitĂ© (pour l’état du vivre-ensemble et des droits humains) : au lieu d’augmenter comme il faut les moyens policiers pour enquĂȘter plus et mieux qu’on ne le fait dĂ©jĂ , pour surveiller, remonter des filiĂšres bien ciblĂ©es et les dĂ©manteler, mais aussi assurer en temps rĂ©el la protection des personnes qui la demandent, au moment oĂč elles la demandent, on fait du spectacle avec des boucs Ă©missaires.

Une sourde apprĂ©hension s’est donc mĂȘlĂ©e Ă  la peine, face au dĂ©ferlement d’injures, de menaces et d’attaques islamophobes, anti-immigrĂ©s et anti-tchĂ©tchĂšnes qui a tout de suite commencĂ©, mais aussi face Ă  l’éventualitĂ© d’autres attentats qui pourraient advenir dans le futur, sur la prĂ©vention desquels, c’est le moins que je puisse dire, toutes les Ă©nergies gouvernementales ne me semblent pas concentrĂ©es.

3. Puis, au fil des lectures, une gĂȘne s’est installĂ©e, concernant ce que, sur les rĂ©seaux sociaux, je pouvais lire, « dans mon camp Â» cette fois-ci – c’est-Ă -dire principalement chez des gens dont je partage plus ou moins une certaine conception du combat antiraciste. Ce qui tout d’abord m’a gĂȘnĂ© fut le fait d’énoncer tout de suite des analyses explicatives alors qu’au fond on ne savait Ă  peu prĂšs rien sur le dĂ©tail des faits : quel comportement avait eu prĂ©cisĂ©ment Samuel Paty, en montrant quels dessins, quelles interactions avaient eu lieu aprĂšs-coup avec les Ă©lĂšves, avec les parents, qui avait protestĂ© et en quels termes, sous quelles forme, qui avait envenimĂ© le contentieux et comment s’était produit l’embrasement des rĂ©seaux sociaux, et enfin quel Ă©tait le profil de l’assassin, quel Ă©tait son vĂ©cu russe, tchĂ©tchĂšne, français – son vĂ©cu dans toutes ses dimensions (familiale, socio-Ă©conomique, scolaire, mĂ©dicale), sa sociabilitĂ© et ses accointances (ou absences d’accointances) religieuses, politiques, dĂ©linquantes, terroristes ?

J’étais gĂȘnĂ© par exemple par le fait que soit souvent validĂ©e a priori, dĂšs les premiĂšres heures qui suivirent le crime, l’hypothĂšse que Samuel Paty avait « dĂ©connĂ© Â», alors qu’on n’était mĂȘme pas certain par exemple que c’était le dessin dĂ©goutant du prophĂšte cul nu (j’y reviendrai) qui avait Ă©tĂ© montrĂ© en classe (puisqu’on lisait aussi que le professeur avait dĂ©posĂ© plainte « pour diffamation Â» suite aux accusations profĂ©rĂ©es contre lui), et qu’on ne savait rien des conditions et de la maniĂšre dont il avait agencĂ© son cours.

4. Par ailleurs, dans l’hypothĂšse (qui a fini par se confirmer) que c’était bien ce dessin, effectivement problĂ©matique (j’y reviendrai), qui avait servi de dĂ©clencheur ou de prĂ©texte pour la campagne contre Samuel Paty, autre chose me gĂȘnait. D’abord cet oubli : montrer un dessin, aussi problĂ©matique soit-il, obscĂšne, grossier, de mauvais goĂ»t, ou mĂȘme raciste, peut trĂšs bien s’intĂ©grer dans une dĂ©marche pĂ©dagogique, particuliĂšrement en cours d’histoire – aprĂšs tout, nous montrons bien des caricatures anti-juives ignobles quand nous Ă©tudions la montĂ©e de l’antisĂ©mitisme, me confiait un collĂšgue historien, et cela ne constitue Ă©videmment pas en soi une pure et simple perpĂ©tuation de l’offense raciste. Les deux cas sont diffĂ©rents par bien des aspects, mais dans tous les cas tout se joue dans la maniĂšre dont les documents sont prĂ©sentĂ©s et ensuite collectivement commentĂ©s, analysĂ©s, critiquĂ©s. Or, sur ladite maniĂšre, en l’occurrence, nous sommes restĂ©s longtemps sans savoir ce qui exactement s’était passĂ©, et ce que nous avons fini par appendre est que Samuel Paty n’avait pas eu d’intention maligne : il s’agissait vraiment de discuter de la libertĂ© d’expression, autour d’un cas particuliĂšrement litigieux.

5. En outre, s’il s’est avĂ©rĂ© ensuite, dans les rĂ©cits qui ont pu ĂȘtre reconstituĂ©s (notamment dans LibĂ©ration), que Samuel Paty n’avait fait aucun usage malveillant de ces caricatures, et que les parents d’élĂšves qui s’étaient au dĂ©part inquiĂ©tĂ©s l’avaient assez rapidement et facilement compris aprĂšs discussion, s’il s’est avĂ©rĂ© aussi qu’au-delĂ  de cet Ă©pisode particulier, Samuel Paty Ă©tait un professeur trĂšs impliquĂ© et apprĂ©ciĂ©, chaleureux, blagueur, il est dommage que d’emblĂ©e, il n’ait pas Ă©tĂ© martelĂ© ceci, aussi bien par les inconditionnels de l’ « esprit Charlie Â» que par les personnes lĂ©gitimement choquĂ©es par certaines des caricatures : que mĂȘme dans le cas contraire, mĂȘme si le professeur avait « dĂ©connĂ© Â», que ce soit un peu ou beaucoup, que mĂȘme s’il avait manquĂ© de prĂ©cautions pĂ©dagogiques, que mĂȘme s’il avait intentionnellement cherchĂ© Ă  blesser, bref : que mĂȘme s’il avait Ă©tĂ© un « mauvais prof Â», hautain, fumiste, ou mĂȘme raciste, rien, absolument rien ne justifiait ce qui a Ă©tĂ© commis.

Je me doute bien que, dans la plupart des rĂ©actions Ă  chaud, cela allait sans dire, mais je pense que, dans le monde oĂč l’on vit, et oĂč se passent ces horreurs, tout dĂ©sormais en la matiĂšre (je veux dire : en matiĂšre de mise Ă  distance de l’hyper-violence) doit ĂȘtre dit, partout, mĂȘme ce qui va sans dire.

En d’autres termes, mĂȘme si l’on juge nĂ©cessaire de rappeler, Ă  l’occasion de ce crime et des discussions qu’il relance, qu’il est bon que tout ne soit pas permis en matiĂšre de libertĂ© d’expression, cela n’est selon moi tenable que si l’on y adjoint un autre rappel : qu’il est bon aussi que tout ne soit pas permis dans la maniĂšre de limiter la libertĂ© d’expression, dans la maniĂšre de rĂ©agir aux discours offensants, et plus prĂ©cisĂ©ment que doit ĂȘtre absolument proscrit le recours Ă  la violence physique, a fortiori au meurtre. Nous sommes malheureusement en un temps, je le rĂ©pĂšte, oĂč cela ne va plus sans dire.

6. La remarque qui prĂ©cĂšde est, me semble-t-il, le grand non-dit qui manque le plus dans tout le dĂ©bat public tel qu’il se polarise depuis des annĂ©es entre les « Charlie Â», inconditionnels de « la libertĂ© d’expression Â», et les « pas Charlie Â», soucieux de poser des « limites Â» Ă  la « libertĂ© d’offenser Â» : ni la libertĂ© d’expression ni sa nĂ©cessaire limitation ne doivent en fait ĂȘtre posĂ©es comme l’impĂ©ratif catĂ©gorique et fondamental. Les deux sont plaidables, mais dans un espace de parole soumis Ă  une autre loi fondamentale, sur laquelle tout le monde pourrait et devrait se mettre d’accord au prĂ©alable, et qui est le refus absolu de la violence physique.

Moyennant quoi, dĂšs lors que cette loi fondamentale est respectĂ©e, et expressĂ©ment rappelĂ©e, la libertĂ© d’expression, Ă  laquelle Samuel Paty Ă©tait si attachĂ©, peut et doit impliquer aussi le droit de dire qu’on juge certaines caricatures de Charlie Hebdo odieuses :

- celles par exemple qui amalgament le prophĂšte des musulmans (et donc – par une inĂ©vitable association d’idĂ©es â€“ l’ensemble des fidĂšles qui le vĂ©nĂšrent) Ă  un terroriste, en le figurant par exemple surarmĂ©, le nez crochu, le regard exorbitĂ©, la mine patibulaire, ou coiffĂ© d’un turban en forme de bombe ;

- celle Ă©galement qui blesse gratuitement les croyants (et les croyants lambda, tolĂ©rants, non-violents, tout autant voire davantage que des « djihadistes Â» avides de prĂ©textes Ă  faire couler le sang), en reprĂ©sentant leur prophĂšte cul nul, testicules Ă  l’air, une Ă©toile musulmane Ă  la place de l’anus ;

- celle qui animalise une syndicaliste musulmane voilĂ©e en l’affublant d’un faciĂšs de singe ;

- celle qui reprĂ©sente la joueuse roumaine Simona Halep, gagnante de Roland-Garros, en rom au physique disgracieux, brandissant la coupe et criant « ferraille ! ferraille ! Â» ;

- celle qui nous demande d’imaginer « le petit Aylan Â», enfant de migrants kurdes retrouvĂ© mort en mĂ©diterranĂ©e, « s’il avait survĂ©cu Â», et nous le montre devenu « tripoteur de fesses en Allemagne Â» (suite Ă  une sĂ©rie de viols commis Ă  Francfort) ;

- celle qui reprĂ©sente les esclaves sexuelles de Boko Haram, voilĂ©es et enceintes, en train de gueuler aprĂšs leurs « allocs Â» ;

- celle qui fantasme une invasion ou une « islamisation Â» en forme de « grand remplacement Â», par exemple en nous montrant un musulman barbu dont la barbe dĂ©mesurĂ©e envahit toute la page de Une, malgrĂ© un minuscule Macron luttant « contre le sĂ©paratisme Â», armĂ© de ciseaux, mais ne parvenant qu’à en couper que quelques poils ;

- celle qui alimente le mĂȘme fantasme d’invasion en figurant un Macron, dĂ©clarant que le port du foulard par des femmes musulmanes « ne le regarde pas Â» en tant que prĂ©sident, tandis que le reste de la page n’est occupĂ© que par des femmes voilĂ©es, avec une lĂ©gende digne d’un tract d’extrĂȘme droite : « La RĂ©publique islamique en marche Â».

Sur chacun de ces dessins, publiĂ©s en Une pour la plupart, je pourrais argumenter en dĂ©tail, pour expliquer en quoi je les juge odieux, et souvent racistes. Bien d’autres exemples pourraient d’ailleurs ĂȘtre Ă©voquĂ©s, comme une couverture publiĂ©e Ă  l’occasion d’un attentat meurtrier commis Ă  Bruxelles en mars 2016 et revendiquĂ© par Daesh (ayant entraĂźnĂ© la mort de 32 personnes et fait 340 blessĂ©s), et figurant de maniĂšre pour le moins choquante le chanteur Stromae, orphelin du gĂ©nocide rwandais, en train de chanter « Papaoutai Â» tandis que voltigent autour de lui des morceaux de jambes et de bras dĂ©chiquetĂ©s ou d’oeil exorbitĂ©. La liste n’est pas exhaustive, d’autres unes pourraient ĂȘtre Ă©voquĂ©es – celles notamment qui nous invitent Ă  rigoler (on est tentĂ© de dire ricaner) sur le sort des femmes violĂ©es, des enfants abusĂ©s, ou des peuples qui meurent de faim.

On a le droit de dĂ©tester cet humour, on a le droit de considĂ©rer que certaines de ces caricatures incitent au mĂ©pris ou Ă  la haine raciste ou sexiste, entre autres griefs possibles, et on a le droit de le dire. On a le droit de l’écrire, on a le droit d’aller le dire en justice, et mĂȘme en manifestation. Mais – cela allait sans dire, l’attentat de janvier 2015 oblige dĂ©sormais Ă  l’énoncer expressĂ©ment – quel que soit tout le mal qu’on peut penser de ces dessins, de leur brutalitĂ©, de leur indĂ©licatesse, de leur mĂ©chancetĂ© gratuite envers des gens souvent dĂ©munis, de leur racisme parfois, la violence symbolique qu’il exercent est sans commune mesure avec la violence physique extrĂȘme que constitue l’homicide, et elle ne saurait donc lui apporter le moindre commencement de justification.

On a en somme le droit de dĂ©noncer avec la plus grande vigueur la violence symbolique des caricatures quand on la juge illĂ©gitime et nocive, car elle peut l’ĂȘtre, Ă  condition toutefois de dire dĂ©sormais ce qui, je le rĂ©pĂšte, aurait dĂ» continuer d’aller sans dire mais va beaucoup mieux, dĂ©sormais, en le disant : qu’aucune violence symbolique ne justifie l’hyper-violence physique. Cela vaut pour les pires dessins de Charlie comme pour les pires rĂ©pliques d’un Zemmour ou d’un DieudonnĂ©, comme pour tout ce qui nous offense – du plutĂŽt douteux au parfaitement abject.

Que reste-t-il en effet de la libertĂ© d’expression si l’on dĂ©fend le droit Ă  la caricature mais pas le droit Ă  la critique des caricatures ? Que devient le dĂ©bat dĂ©mocratique si toute critique radicale de Charlie aujourd’hui, et qui sait de de Zemmour demain, de Macron aprĂšs-demain, est d’office assimilĂ©e Ă  une incitation Ă  la violence, donc Ă  de la complicitĂ© de terrorisme, donc proscrite ?

Mais inversement, que devient cet espace dĂ©mocratique si la dĂ©nonciation de l’intolĂ©rable et l’appel Ă  le faire cesser ne sont pas prĂ©cĂ©dĂ©s et tempĂ©rĂ©s par le rappel clair et explicite de l’interdit fondamental du meurtre ?

7. Autre chose m’a gĂȘnĂ© dans certaines analyses : l’interrogation sur les « vrais responsables Â», formulation qui laisse entendre que « derriĂšre Â» un responsable « apparent Â» (l’assassin) il y aurait « les vrais responsables Â», qui seraient d’autres que lui. Or s’il me parait bien sĂ»r nĂ©cessaire d’envisager dans toute sa force et toute sa complexitĂ© l’impact des dĂ©terminismes sociaux, il est problĂ©matique de dissoudre dans ces dĂ©terminismes toute la responsabilitĂ© individuelle de ce jeune de 18 ans – ce que la sociologie ne fait pas, contrairement Ă  ce que prĂ©tendent certains polĂ©mistes, mais que certains discours peuvent parfois faire.

Que chacun s’interroge toujours sur sa possible responsabilitĂ© est plutĂŽt une bonne chose Ă  mes yeux, si toutefois on ne pousse pas le zĂšle jusqu’à un « on est tous coupables Â» qui dissout toute culpabilitĂ© rĂ©elle et arrange les affaires des principaux coupables. Ce qui m’a gĂȘnĂ© est l’enchaĂźnement de questions qui, en rĂ©ponse Ă  la question « qui a tuĂ© ? Â», met comme en concurrence, Ă  Ă©galitĂ©, d’une part celui qui a effectivement commis le crime, et d’autre part d’autres personnes ou groupes sociaux (la direction de l’école, la police, le pĂšre d’élĂšve ayant lancĂ© la campagne publique contre Samuel Paty sur Youtube, sa fille qui semble l’avoir induit en erreur sur le dĂ©roulement de ses cours) qui, quel que soit leur niveau de responsabilitĂ©, n’ont en aucun cas « tuĂ© Â» – la distinction peut paraitre simple, voire simpliste, mais me parait, pour ma part, cruciale Ă  maintenir.

8. Ce qui m’a gĂȘnĂ©, aussi, et mĂȘme Ă©coeurĂ© lorsque l’oubli Ă©tait assumĂ©, et que « le systĂšme Â» nĂ©olibĂ©ral et islamophobe devenait « le principal responsable Â», voire « l’ennemi qu’il nous faut combattre Â», au singulier, ce fut une absence, dans la liste des personnes ou des groupes sociaux pouvant, au-delĂ  de l’individu Abdoullakh Abouyezidovitch, se partager une part de responsabilitĂ©. Ce qui me gĂȘna fut l’oubli ou la minoration du rĂŽle de l’entourage plus ou moins immĂ©diat du tueur – qu’il s’agisse d’un groupe terroriste organisĂ© ou d’un groupe plus informel de proches ou de moins proches (via les rĂ©seaux sociaux), sans oublier, bien entendu, l’acolyte de l’irresponsable « pĂšre en colĂšre Â» : un certain Abdelhakim Sefrioui, entrepreneur de haine pourtant bien connu, dĂ©masquĂ© et ostracisĂ© de longue date dans les milieux militants, Ă  commencer par les milieux pro-palestiniens et la militance anti-islamophobie.

Je connais les travaux sociologiques qui critiquent Ă  juste titre l’approche mainstream, focalisĂ©e exclusivement les techniques de propagande des organisations terroristes, et qui dĂ©placent la focale sur l’étude des conditions sociales rendant audible et « efficace Â» lesdites techniques de propagande. Mais justement, on ne peut prendre en compte ces conditions sociales sans observer aussi comment elles pĂšsent d’une façon singuliĂšre sur les individus, dont la responsabilitĂ© n’est pas Ă©vacuĂ©e. Et l’on ne peut pas Ă©carter, notamment, la responsabilitĂ© des individus ou des groupes d’ « engraineurs Â», surtout si l’on pose la question en ces termes : « qui a tuĂ© ? Â».

9. Le temps du choc, du deuil et de l’amertume « contre mon propre camp Â» fut cela dit parasitĂ© assez vite par un vacarme mĂ©diatique assourdissant, charriant son lot d’infamie dans des proportions autrement plus terrifiantes. Samuel Gontier, fidĂšle « au poste Â», en a donnĂ© un aperçu glaçant :

- des panels politiques dans lesquels « l’équilibre Â» invoquĂ© par le prĂ©sentateur (Pascal Praud) consiste en un trio droite, droite extrĂȘme et extrĂȘme droite (LREM, Les RĂ©publicains, Rassemblement national), et oĂč les diffĂ©rentes familles de la gauche (Verts, PS, PCF, France insoumise, sans mĂȘme parler de l’extrĂȘme gauche) sont tout simplement exclues ;

- des « dĂ©bats Â» oĂč sont mis sĂ©rieusement Ă  l’agenda l’expulsion de toutes les femmes portant le foulard, la dĂ©chĂ©ance de nationalitĂ© pour celles qui seraient françaises, la rĂ©ouverture des « bagnes Â» « dans Ăźles Kerguelen Â», le rĂ©tablissement de la peine de mort, et enfin la « criminalisation Â» de toutes les idĂ©ologies musulmanes conservatrices, « pas seulement le djihadisme mais aussi l’islamisme Â» (un peu comme si, Ă  la suite des attentats des Brigades Rouges, de la Fraction ArmĂ©e Rouge ou d’Action Directe, on avait voulu criminaliser, donc interdire et dissoudre toute la gauche socialiste, communiste, Ă©cologiste ou radicale, sous prĂ©texte qu’elle partageait avec les groupes terroristes « l’opposition au capitalisme Â») ;

- des « plateaux Â» sur lesquels un Manuel Valls peut appeler en toute conscience et en toute tranquillitĂ©, sans causer de scandale, Ă  piĂ©tiner la Convention EuropĂ©enne des Droits Humains : « S’il nous faut, dans un moment exceptionnel, s’éloigner du droit europĂ©en, faire Ă©voluer notre Constitution, il faut le faire. Â», « Je l’ai dit en 2015, nous sommes en guerre. Si nous sommes en guerre, donc il faut agir, frapper. Â».

10. Puis, trĂšs vite, il y a eu cette offensive du ministre de l’IntĂ©rieur GĂ©rald Darmanin contre le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France), dĂ©nuĂ©e de tout fondement du point de vue de la lutte anti-terroriste – puisque l’association n’a Ă©videmment pris aucune part dans le crime du 17 octobre 2020, ni mĂȘme dans la campagne publique (sur Youtube et Twitter) qui y a conduit.

Cette dĂ©nonciation – proprement calomnieuse, donc – s’est autorisĂ©e en fait d’une montĂ©e en gĂ©nĂ©ralitĂ©, en abstraction et mĂȘme en « nĂ©bulositĂ© Â», et d’un grossier sophisme : le meurtre de Samuel Paty est une atteinte aux « valeurs Â» et aux « institutions Â» de « la RĂ©publique Â», que justement le CCIF « combat Â» aussi – moyennant quoi le CCIF a « quelque chose Ă  voir Â» avec ce crime et il doit donc ĂȘtre dissous, CQFD. L’accusation n’en demeure pas moins fantaisiste autant qu’infamante, puisque le « combat Â» de l’association, loin de viser les principes et les institutions rĂ©publicaines en tant que telles, vise tout au contraire leur manque d’effectivitĂ© : toute l’activitĂ© du CCIF (c’est vĂ©rifiable, sur le site de l’association aussi bien que dans les rapports des journalistes, au fil de l’actualitĂ©, depuis des annĂ©es) consiste Ă  combattre la discrimination en raison de l’appartenance ou de la pratique rĂ©elle ou supposĂ©e d’une religion, donc Ă  faire appliquer une loi de la rĂ©publique. Le CCIF rĂ©alise ce travail par les moyens les plus rĂ©publicains qui soient, en rappelant l’état du Droit, en proposant des mĂ©diations ou en portant devant la Justice, institution rĂ©publicaine s’il en est, des cas d’atteinte au principe d’égalitĂ©, principe rĂ©publicain s’il en est.

Ce travail fait donc du CCIF une institution prĂ©cieuse (en tout cas dans une rĂ©publique dĂ©mocratique) qu’on appelle un « contre-pouvoir Â» : en d’autres termes, un ennemi de l’arbitraire d’État et non de la « RĂ©publique Â». Son travail d’alerte contribue mĂȘme Ă  sauver ladite RĂ©publique, d’elle-mĂȘme pourrait-on dire, ou plutĂŽt de ses serviteurs dĂ©faillants et de ses dĂ©mons que sont le racisme et la discrimination.

Il s’est rapidement avĂ©rĂ©, du coup, que cette offensive sans rapport rĂ©el avec la lutte anti-terroriste s’inscrivait en fait dans un tout autre agenda, dont on avait connu les prĂ©misses dĂšs le dĂ©but de mandat d’Emmanuel Macron, dans les injures violentes et les tentatives d’interdiction de Jean-Michel Blanquer contre le syndicat Sud Ă©ducation 93, ou plus rĂ©cemment dans l’acharnement haineux du dĂ©putĂ© Robin RĂ©da, censĂ© diriger une audition parlementaire antiraciste, contre les associations de soutien aux immigrĂ©s, et notamment le GISTI (Groupe d’Information et de Soutien aux ImmigrĂ©s). Cet agenda est ni plus ni moins que la mise hors-jeu des « corps intermĂ©diaires Â» de la sociĂ©tĂ© civile, et en premier lieu des contre-pouvoirs que sont les associations antiracistes et de dĂ©fense des droits humains, ainsi que les syndicats, en attendant le tour des partis politiques – confĂšre, dĂ©jĂ , la brutalisation du dĂ©bat politique, et notamment les attaques tout Ă  fait inouĂŻes, contraires pour le coup Ă  la tradition rĂ©publicaine, de GĂ©rald Darmanin contre les Ă©cologistes (Julien Bayou, Sandra Regol et Esther Benbassa) puis contre la France insoumise et son supposĂ© « islamo-gauchisme qui a dĂ©truit la rĂ©publique Â», ces derniĂšres semaines, avant donc le meurtre de Samuel Paty.

Un agenda dans lequel figure aussi, on vient de l’apprendre, un combat judiciaire contre le site d’information Mediapart.

11. Il y a eu ensuite l’annonce de ces « actions coup de poing Â» contre des associations et des lieux de culte musulmans, dont le ministre de l’IntĂ©rieur lui-mĂȘme a admis qu’elles n’avaient aucun lien avec l’enquĂȘte sur le meurtre de Samuel Paty, mais qu’elles servaient avant tout Ă  « adresser un message Â», afin que « la sidĂ©ration change de camp Â». L’aveu est terrible : l’heure n’est pas Ă  la dĂ©fense d’un modĂšle (dĂ©mocratique, libĂ©ral, fondĂ© sur l’État de Droit et ouvert Ă  la pluralitĂ© des opinions) contre un autre (obscurantiste, fascisant, fondĂ© sur la terreur), mais Ă  une rivalitĂ© mimĂ©tique. À la terreur on rĂ©pond par la terreur, sans mĂȘme prĂ©tendre, comme le fit naguĂšre un Charles Pasqua, qu’on va « terroriser les terroristes Â» : ceux que l’on va terroriser ne sont pas les terroristes, on le sait, on le dit, on s’en contrefout et on rĂ©pond au meurtre par la bĂȘtise et la brutalitĂ©, Ă  l’obscurantisme « religieux Â» par l’obscurantisme « civil Â», au chaos de l’hyper-violence par le chaos de l’arbitraire d’État.

12. On cible donc des mosquĂ©es alors mĂȘme qu’on apprend (notamment dans la remarquable enquĂȘte de Jean-Baptiste Naudet, dans L’Obs) que le tueur ne frĂ©quentait aucune mosquĂ©e – ce qui Ă©tait le cas, dĂ©jĂ , de bien d’autres tueurs lors des prĂ©cĂ©dents attentats.

On s’attaque au « sĂ©paratisme Â» et au « repli communautaire Â» alors mĂȘme qu’on apprend (dans la mĂȘme enquĂȘte) que le tueur n’avait aucune attache ou sociabilitĂ© dans sa communautĂ© – ce qui lĂ  encore a souvent Ă©tĂ© le cas dans le passĂ©.

On prĂ©conise des cours intensifs de catĂ©chisme laĂŻque dans les Ă©coles, des formations intensives sur la libertĂ© d’expression, avec distribution de « caricatures Â» dans tous les lycĂ©es, alors que le tueur Ă©tait dĂ©scolarisĂ© depuis un moment et n’avait commencĂ© Ă  se « radicaliser Â» qu’en dehors de l’école (et lĂ  encore se rejoue un schĂ©ma dĂ©jĂ  connu : il se trouve qu’un des tueurs du Bataclan fut Ă©lĂšve dans l’établissement oĂč j’exerce, un Ă©lĂšve dont tous les professeurs se souviennent comme d’un Ă©lĂšve sans histoires, et dont la famille n’a pu observer des manifestations de « radicalisation Â» qu’aprĂšs son bac et son passage Ă  l’universitĂ©, une fois qu’il Ă©tait entrĂ© dans la vie professionnelle).

Et enfin, ultime protection : GĂ©rald Darmanin songe Ă  rĂ©organiser les rayons des supermarchĂ©s ! Il y aurait matiĂšre Ă  rire s’il n’y avait pas pĂ©ril en la demeure. On pourrait s’amuser d’une telle absurditĂ©, d’une telle incompĂ©tence, d’une telle disjonction entre la fin et les moyens, si l’enjeu n’était pas si grave. On pourrait sourire devant les gesticulations martiales d’un ministre qui avoue lui-mĂȘme tirer « Ă  cĂŽtĂ© Â» des vĂ©ritables coupables et complices, lorsque par exemple il ordonne des opĂ©rations contre des institutions musulmanes « sans lien avec l’enquĂȘte Â». On pourrait sourire s’il ne venait pas de se produire une attaque meurtriĂšre atroce, qui advient aprĂšs plusieurs autres, et s’il n’y avait pas lieu d’ĂȘtre sĂ©rieux, raisonnable, concentrĂ© sur quelques objectifs bien dĂ©finis : mieux surveiller, repĂ©rer, voir venir, mieux prĂ©venir, mieux intervenir dans l’urgence, mieux protĂ©ger. On pourrait se payer le luxe de se disperser et de discuter des tenues vestimentaires ou des rayons de supermarchĂ© s’il n’y avait pas des vies humaines en jeu – certes pas la vie de nos dirigeants, surprotĂ©gĂ©s par une garde rapprochĂ©e, mais celles, notamment, des professeurs et des Ă©lĂšves.

13. Cette futilitĂ©, cette frivolitĂ©, cette bĂȘtise serait moins coupable s’il n’y avait pas aussi un gros soubassement de violence islamophobe. Cette bĂȘtise serait innocente, elle ne porterait pas Ă  consĂ©quence si les mises en dĂ©bat du vĂȘtement ou de l’alimentation des diverses « communautĂ©s religieuses Â» n’étaient pas surdĂ©terminĂ©es, depuis de longues annĂ©es, par de trĂšs lourds et violents stĂ©rĂ©otypes racistes. On pourrait causer lingerie et rĂ©gime alimentaire si les us et coutumes religieux n’étaient pas des stigmates sur-exploitĂ©s par les racistes de tout poil, si le refus du porc ou de l’alcool par exemple, ou bien le port d’un foulard, n’étaient pas depuis des annĂ©es des motifs rĂ©currents d’injure, d’agression, de discrimination dans les Ă©tudes ou dans l’emploi.

Il y a donc une bĂȘtise insondable dans cette mise en cause absolument hors-sujet des commerces ou des rayons d’ « alimentation communautaire Â» qui, dixit Darmanin, « flatteraient Â» les « plus bas instincts Â», alors que (confĂšre toujours l’excellente enquĂȘte de Jean-Baptiste Naudet dans L’Obs) l’homme qui a tuĂ© Samuel Paty (comme l’ensemble des prĂ©cĂ©dents auteurs d’attentats meurtriers) n’avait prĂ©cisĂ©ment pas d’ancrage dans une « communautĂ© Â» – ni dans l’immigration tchĂ©tchĂšne, ni dans une communautĂ© religieuse localisĂ©e, puisqu’il ne frĂ©quentait aucune mosquĂ©e.

Et il y a dans cette bĂȘtise une mĂ©chancetĂ© tout aussi insondable : un racisme sordide, Ă  l’encontre des musulmans bien sĂ»r, mais pas seulement. Il y a aussi un mĂ©pris, une injure, un piĂ©tinement de la mĂ©moire des morts juifs – puisque parmi les victimes rĂ©centes des tueries terroristes, il y a prĂ©cisĂ©ment des clients d’un commerce communautaire, l’Hyper Cacher, choisis pour cible et tuĂ©s prĂ©cisĂ©ment en tant que tels.


Telle est la vĂ©ritĂ©, cruelle, qui vient d’emblĂ©e s’opposer aux Ă©lucubrations de GĂ©rald Darmanin : en incriminant les modes de vie « communautaires Â», et plus prĂ©cisĂ©ment la frĂ©quentation de lieux de culte ou de commerces « communautaires Â», le ministre stigmatise non pas les coupables de la violence terroriste (qui se caractĂ©risent au contraire par la solitude, l’isolement, le surf sur internet, l’absence d’attaches communautaires et de pratique religieuse assidue, l’absence en tout cas de frĂ©quentation de lieux de cultes) mais bien certaines de ses victimes (des fidĂšles attaquĂ©s sur leur lieu de culte, ou de courses).

14. Puis, quelques jours Ă  peine aprĂšs l’effroyable attentat, sans aucune concertation sur le terrain, auprĂšs de la profession concernĂ©e, est tombĂ©e par voie de presse (comme d’habitude) une stupĂ©fiante nouvelle : l’ensemble des Conseils rĂ©gionaux de France a dĂ©cidĂ© de faire distribuer un « recueil de caricatures Â» (on ne sait pas lesquelles) dans tous les lycĂ©es. S’il faut donner son sang, allez donner le vĂŽtre, disait la chanson. Qu’ils aillent donc, ces Ă©lus, distribuer eux-mĂȘmes leurs petites bibles rĂ©publicaines, sur les marchĂ©s. Mais non : c’est notre sang Ă  nous, petits profs de merde, mĂ©prisĂ©s, sous-payĂ©s, insultĂ©s depuis des annĂ©es, qui doit couler, a-t-il Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© en haut lieu. Et possiblement aussi celui de nos Ă©lĂšves.

Car il faut se rendre Ă  l’évidence : si cette information est confirmĂ©e, et si nous acceptons ce rĂŽle de hĂ©ros et martyrs d’un pouvoir qui joue aux petits soldats de plomb avec des profs et des Ă©lĂšves de chair et d’os, nous devenons officiellement la cible privilĂ©giĂ©e des groupes terroristes. À un ennemi qui ne fonctionne, dans ses choix de cibles et dans sa communication politique, qu’au dĂ©fi, au symbole et Ă  l’invocation de l’honneur du ProphĂšte, nos dirigeants rĂ©pondent en toute irresponsabilitĂ© par le dĂ©fi, le symbole, et la remise en jeu de l’image du ProphĂšte. À quoi doit-on s’attendre ? Y sommes-nous prĂȘts ? Moi non.

15. Comme si tout cela ne suffisait pas, voici enfin que le leader de l’opposition de gauche, celui dont on pouvait espĂ©rer, au vu de ses engagements rĂ©cents, quelques mises en garde Ă©lĂ©mentaires mais salutaires contre les amalgames et la stigmatisation haineuse des musulmans, n’en finit pas de nous surprendre ou plutĂŽt de nous consterner, de nous horrifier, puisqu’il s’oppose effectivement Ă  la chasse aux musulmans, mais pour nous inviter aussitĂŽt Ă  une autre chasse : la chasse aux TchĂ©tchĂšnes :

« Moi, je pense qu’il y a un problĂšme avec la communautĂ© tchĂ©tchĂšne en France Â».

Il suffit donc de deux crimes, commis tous les deux par une personne d’origine tchĂ©tchĂšne, ces derniĂšres annĂ©es (l’attentat de l’OpĂ©ra en 2018, et celui de Conflans en 2020), plus une mĂ©ga-rixe Ă  Dijon cet Ă©tĂ© impliquant quelques dizaines de TchĂ©tchĂšnes, pour que notre homme de gauche infĂšre tranquillement un « problĂšme tchĂ©tchĂšne Â», impliquant toute une « communautĂ© Â» de plusieurs dizaines de milliers de personnes vivant en France.

« Ils sont arrivĂ©s en France car le gouvernement français, qui Ă©tait trĂšs hostile Ă  Vladimir Poutine, les accueillait Ă  bras ouverts Â», nous explique Jean-Luc MĂ©lenchon. « Ă€ bras ouverts Â», donc, comme dans un discours de Le Pen – le pĂšre ou la fille. Et l’on a bien entendu : le motif de l’asile est une inexplicable « hostilitĂ© Â» de la France contre le pauvre Poutine – et certainement pas une persĂ©cution sanglante commise par ledit Poutine, se dĂ©clarant prĂȘt Ă  aller « buter Â» lesdits TchĂ©tchĂšnes « jusque dans les chiottes Â».

« Il y a sans doute de trĂšs bonnes personnes dans cette communautĂ© Â» finit-il par concĂ©der Ă  son intervieweur interloquĂ©. On a bien lu, lĂ  encore : « sans doute Â». Ce n’est donc mĂȘme pas sĂ»r. Et « de trĂšs bonnes personnes Â», ce qui veut dire en bon français : quelques-unes, pas des masses.

« Mais c’est notre devoir national de s’en assurer Â», s’empresse-t-il d’ajouter – donc mĂȘme le « sans doute Â» n’aura pas fait long feu. Et pour finir en apothĂ©ose :

« Il faut reprendre un par un tous les dossiers des TchĂ©tchĂšnes prĂ©sents en France et tous ceux qui ont une activitĂ© sur les rĂ©seaux sociaux, comme c’était le cas de l’assassin ou d’autres qui ont des activitĂ©s dans l’islamisme politique (…), doivent ĂȘtre capturĂ©s et expulsĂ©s Â».

LĂ  encore, on a bien lu : « tous les dossiers des TchĂ©tchĂšnes prĂ©sents en France Â», « un par un Â» ! Quant aux suspects, ils ne seront pas « interpellĂ©s Â», ni « arrĂȘtĂ©s Â», mais « capturĂ©s Â» : le vocabulaire est celui de la chasse, du safari. Voici donc oĂč nous emmĂšne le chef du principal parti d’opposition de gauche.

16. Enfin, quand on Ă©crira l’histoire de ces temps obscurs, il faudra aussi raconter cela : comment, Ă  l’heure oĂč la nation Ă©tait invitĂ©e Ă  s’unir dans le deuil, dans la dĂ©fense d’un modĂšle dĂ©mocratique, dans le refus de la violence, une violente campagne de presse et de tweet fut menĂ©e pour que soient purement et simplement virĂ©s et remplacĂ©s les responsables de l’Observatoire de la laĂŻcitĂ©, Nicolas CadĂšne et Jean-Louis Bianco, pourtant restĂ©s toujours fidĂšles Ă  l’esprit et Ă  la lettre des lois laĂŻques, et que les deux hommes furent Ă  cette fin accusĂ©s d’avoir « dĂ©sarmĂ© Â» la RĂ©publique et de s’ĂȘtre « mis au service Â» des « ennemis Â» de ladite laĂŻcitĂ© et de ladite rĂ©publique – en somme d’ĂȘtre les complices d’un tueur de prof, puisque c’est de cet ennemi-lĂ  qu’il Ă©tait question.


Il faudra raconter que des universitaires absolument irrĂ©prochables sur ces questions, comme Mame Fatou Niang et Éric Fassin, furent mis en cause violemment par des tweeters, l’une en recevant d’abjectes vidĂ©os de dĂ©capitation, l’autre recevant des menaces de subir la mĂȘme chose, avec dans les deux cas l’accusation d’ĂȘtre responsables de la mort de Samuel Paty.

Il faudra se souvenir qu’un intellectuel renommĂ©, invitĂ© sur tous les plateaux, profĂ©ra tranquillement, lĂ  encore sans ĂȘtre recadrĂ© par les animateurs, le mĂȘme type d’accusations Ă  l’encontre de la journaliste et chroniqueuse Rokhaya Diallo : en critiquant Charlie Hebdo, elle aurait « poussĂ© Ă  armer les bras des tueurs Â», et « entrainĂ© Â» la mort des douze de Charlie hebdo.

Il faudra se souvenir qu’au sommet de l’État, enfin, en ces temps de deuil, de concorde nationale et de combat contre l’obscurantisme, le ministre de l’Éducation nationale lui-mĂȘme attisa ce genre de mauvaise querelle et de mauvais procĂšs – c’est un euphĂ©misme – en dĂ©clarant notamment ceci :

« Ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages, il fait des ravages Ă  l’universitĂ©. Il fait des ravages quand l’UNEF cĂšde Ă  ce type de chose, il fait des ravages quand dans les rangs de la France Insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-lĂ  et s’affichent comme tels. Ces gens-lĂ  favorisent une idĂ©ologie qui ensuite, de loin en loin, mĂšne au pire. Â»

Il faudra raconter ce que ces sophismes et ces purs et simples mensonges ont construit ou tentĂ© de construire : un « consensus national Â» fondĂ© sur une rage aveugle plutĂŽt que sur un deuil partagĂ© et un « plus jamais ça Â» sincĂšre et rĂ©flĂ©chi. Un « consensus Â» singuliĂšrement diviseur en vĂ©ritĂ©, excluant de maniĂšre radicale et brutale tous les contre-pouvoirs humanistes et progressistes qui pourraient tempĂ©rer la violence de l’arbitraire d’État et apporter leur contribution Ă  l’élaboration d’une riposte anti-terroriste pertinente et efficace : le mouvement antiraciste, l’opposition de gauche, la sociologie critique… et incluant en revanche sans le moindre Ă©tat d’ñme une droite rĂ©publicaine radicalisĂ©e comme jamais, ainsi que l’extrĂȘme droite lepĂ©niste.

Je ne sais comment conclure, sinon en redisant mon accablement, ma tristesse, mon dĂ©sarroi, ma peur – pourquoi le cacher ? – et mon sentiment d’impuissance face Ă  une brutalisation en marche. La brutalisation de la vie politique s’était certes enclenchĂ©e bien avant ce crime atroce – l’évolution du maintien de l’ordre pendant tous les derniers mouvements sociaux en tĂ©moigne, et les noms de Lallement et de Benalla en sont deux bons emblĂšmes. Mais cet attentat, comme les prĂ©cĂ©dents, nous fait Ă©videmment franchir un cap dans l’horreur. Quant Ă  la rĂ©ponse Ă  cette horreur, elle s’annonce dĂ©sastreuse et, loin d’opposer efficacement la force Ă  la force (ce qui peut se faire mais suppose le discernement), elle rajoute de la violence aveugle Ă  de la violence aveugle – tout en nous exposant et en nous fragilisant comme jamais. NaĂŻvement, avec sans doute un peu de cet idĂ©alisme qui animait Samuel Paty, j’en appelle au sursaut collectif, et Ă  la raison.

Pour reprendre un mot d’ordre apparu suite Ă  ce crime atroce, je suis prof. Je suis prof au sens oĂč je me sens solidaire de Samuel Paty, oĂč sa mort me bouleverse et me terrifie, mais je suis prof aussi parce que c’est tout simplement le mĂ©tier que j’exerce. Je suis prof et je crois donc en la raison, en l’éducation, en la discussion. Depuis vingt-cinq ans, j’enseigne avec passion la philosophie et je m’efforce de transmettre le goĂ»t de la pensĂ©e, de la libertĂ© de penser, de l’échange d’arguments, du dĂ©bat contradictoire. Je suis prof et je m’efforce de transmettre ces belles valeurs complĂ©mentaires que sont la tolĂ©rance, la capacitĂ© d’indignation face Ă  l’intolĂ©rable, et la non-violence dans l’indignation et le combat pour ses idĂ©es.

Je suis prof et depuis vingt-cinq ans je m’efforce de promouvoir le respect et l’égalitĂ© de traitement, contre tous les racismes, tous les sexismes, toutes les homophobies, tous les systĂšmes inĂ©galitaires. Et je refuse d’aller mourir au front pour une croisade prĂ©tendument « rĂ©publicaine Â», menĂ©e par un ministre de l’IntĂ©rieur qui a commencĂ© sa carriĂšre politique, entre 2004 et 2008, dans le girons de l’extrĂȘme droite monarchiste (auprĂšs de Christian Vanneste et de Politique magazine, l’organe de l’Action française). Je suis prof et je refuse de sacrifier tout ce en quoi je crois pour la carriĂšre d’un ministre qui en 2012, encore, militait avec acharnement, aux cĂŽtĂ©s de « La manif pour tous Â», pour que les homosexuels n’aient pas les mĂȘmes droits que les autres – sans parler de son rapport aux femmes, pour le moins problĂ©matique, et de ce que notre grand rĂ©publicain appelle, en un dĂ©licat euphĂ©misme, sa « vie de jeune homme Â».

Je suis prof et j’enseigne la laĂŻcitĂ©, la vraie, celle qui s’est incarnĂ©e dans de belles lois en 1881, 1882, 1886 et 1905, et qui n’est rien d’autre qu’une machine Ă  produire plus de libertĂ©, d’égalitĂ© et de fraternitĂ©. Mais ce n’est pas cette laĂŻcitĂ©, loin s’en faut, qui se donne Ă  voir ces jours-ci, moins que jamais, quand bien mĂȘme le mot est rĂ©pĂ©tĂ© Ă  l’infini. C’est au contraire une politique liberticide, discriminatoire donc inĂ©galitaire, suspicieuse ou haineuse plutĂŽt que fraternelle, que je vois se mettre en place, sans mĂȘme l’excuse de l’efficacitĂ© face au terrorisme.

Je suis prof, et cette vraie laĂŻcitĂ©, ce goĂ»t de la pensĂ©e et de la parole libre, je souhaite continuer de les promouvoir. Et je souhaite pour cela rester en vie. Et je souhaite pour cela rester libre, maĂźtre de mes choix pĂ©dagogiques, dans des conditions matĂ©rielles qui permettent de travailler. Et je refuse donc de devenir l’otage d’un costume de hĂ©ros ou de martyr taillĂ© pour moi par des aventuriers de la politique sans jugeote, sans cƓur et sans principes – ces faux amis qui ne savent qu’encenser des profs morts et mĂ©priser les profs vivants.




Source: Lmsi.net