Novembre 3, 2020
Par Lundi matin
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Je regrette mon premier confinement ; ces beaux vieux temps, au printemps. Je regrette mon angoisse, ma peur, ma stupeur, ma surprise, mon incrĂ©dulitĂ©, ma haine, que j’ai partagĂ©es avec tant, tant d’autres. Je regrette la rage, la violence, le changement qu’il a reprĂ©sentĂ©, ce confinement. Je regrette le vocabulaire dĂ©placĂ© – la guerre – je regrette les hĂ©ros, les applaudissements. On y croyait – enfin, pas moi, mais peu importe -, certains y croyaient et s’y retrouvaient, dans ce discours, dans leur dĂ©possession.

Ils Ă©taient lĂ , ensemble, Ă  20h, le soir sur les balcons. Et c’était bien. Maintenant on ne les entend plus. C’est peut-ĂȘtre parce qu’il fait un peu froid
mais finalement, pas tant que ça. Peut-ĂȘtre bien qu’il y a quelque chose, quelque chose d’autre, qui s’est tiĂ©die ? Je ne sais pas. Je sais que je le regrette. Je le regrette, mon premier confinement. Je regrette les queues de quinze minutes Ă  la boulangerie, les pannes de farine – maintenant les rayons sont pleins ! Je regrette le silence, les corbeaux, l’absence de sens que l’on dĂ©couvrait – maintenant, elle est partout. Je regrette que l’on regrette le temps d’avant. Maintenant on ne regrette rien, et en plus, on est presque contents. De plus en plus, on se contente, et de miettes. Oui, ça va. Ça va mieux et je regrette. Je regrette le soulagement que j’ai eu Ă  l’époque. Je me disais qu’au moins, on n’était plus obsĂ©dĂ©s avec l’islam. Mais ce temps-lĂ  il est passĂ©. Maintenant on a les deux. Se confiner est tellement banal que l’on peut le faire sans rien changer, en bien gardant nos vieilles obsessions. ConfinĂ©s, on ne les oublie pas, au contraire. Peut-ĂȘtre mĂȘme que se confiner permet de les solutionner ? Peut-ĂȘtre que, confinĂ©s, on sera plus “protĂ©gĂ©s” ? Je n’ose mĂȘme pas y rĂ©pondre. Mais je le regrette. Je regrette le premier confinement. Oui, on le dit souvent, et c’est vrai : on a bien ratĂ© le dĂ©confinement. Mais ce n’est pas trĂšs grave : on l’a ratĂ© pour bien le rĂ©ussir, le reconfinement. Et iI est bien lĂ , il arrive, il est tout doux, il est comme un soulagement. Il est la voie bĂ©nie, en fin d’annĂ©e. C’est celui que l’on attendait, c’est notre Messie. Et nous r’voilĂ  rĂ©signĂ©s, assignĂ©s Ă  la maison. Mais maintenant on n’a plus grande chose Ă  foutre, maintenant on s’en fiche. On ne le respecte mĂȘme plus tellement ce confinement, il est devenu Ă  notre maniĂšre. On s’adapte. Et la vie continue. Et elle est presque belle. Et elle est presque bien. Elle est presque comme avant. Oui, il est Ă  regretter, lui. Et je le regrette. Je regrette ce premier confinement. Maintenant, il n’y a plus de surprise. C’est juste : on se confine. Et bof. Il n’y a plus ces tonnes d’écrivains et de philosophes avec leurs thĂ©ories de ceci ou de cela. Plus les optimistes qui disent que l’on se dĂ©couvre Ă  la maison, ou bien ceux qui nous voient en 1984, ou pire encore, et que Foucault ceci, que Foucault cela, et le numĂ©rique et blabla. Non, nous ça va, on est bien lĂ , en tĂ©lĂ©travail. Au moins les gosses vont Ă  l’école. On ne cultive plus le potager, on ne fait plus le pain, et on ne voit pousser que notre bide. Plus d’impro au reconfinement, maintenant c’est du sĂ©rieux, et on sait faire. C’est du confinement “normal”. On vit comme on voulait, sans changer. Je le regrette, bon Dieu. Je le regrette, bon sang. Je le regrette, putain ! Oh, comme je le regrette, mon premier confinement. Va savoir, mais les vents sifflent que les parcs resteront ouverts, vous imaginez cela ? On pourra mĂȘme y aller Ă  notre pause cafĂ©. CafĂ© Ă  emporter. Oui, il y en a. Oui, c’est trop bien. Et il ne faut pas qu’une Hidalgo ou un Lallement nous gĂąchent tout, car “eux”, en haut, ils l’ont bien rĂ©ussi. Ils ont bien rĂ©ussi ce reconfinement. Et moi je regrette. Je regrette mon premier confinement. Laissons-nous tranquilles. Laissons-nous tranquilles Ă  la maison. On est bien parti pour y rester. Merci, Macron, merci Castex. AprĂšs l’affaire des masques, aprĂšs les Ă©lections, vous entendre dire “on ne va pas reconfiner” c’était presque comme entendre une promesse. Des vƓux d’amour pervers que l’on murmure Ă  notre oreille. Ah, les coquins, c’est notre petit jeu
et vous avez bien tenu Ă  nous donner ce plaisir, cet Ă©clair de luciditĂ© terminale pendant l’étĂ© et les premiers mois de la rentrĂ©e : un regain d’énergie comme celle qui arrive aux moribonds pour mieux y passer. Et ça a Ă©tĂ© trop bien de l’avoir aperçue. Oui, on l’a vue, la libertĂ©. On s’est rappelĂ© de sa beauté et c’était comme un rĂȘve. C’était bon, c’était trĂšs bon. Au soleil
et vous pouvez y aller, faites-moi autant de reproches que vous voulez, car je l’avoue : avec d’autres, c’est bien vrai, je l’ai baisĂ©e Ă  fond. Oui, on a jouit ! Et nous avons aussi vu, nous avons bien vu qu’elle ne nous appartenait pas. Elle ne nous appartient plus. La vĂ©ritĂ© est qu’on ne savait plus vraiment comment s’y prendre. MasquĂ©s, et tout, couvre feu, et tout, distance, un mĂštre, deux siĂšges, il faut, il ne faut pas, tout ça, bof. C’était bizarre. On a eu du mal Ă  s’y plonger, quoi. Parce qu’on le savait bien dĂ©jĂ . On savait que c’était fini pour nous et on n’y a pas vraiment cru. On n’était plus au niveau. On Ă©tait maladroits. Mais peu importe. Finalement, c’est mieux comme ça. On est devenu trop laids, trop moches. Trop glauques. On pue. Moi, maintenant, depuis, je pue. Mieux vaut lui dire adieu, Ă  la vie, et s’adapter. Faire comme vous voulez. On ne sait plus rien et on sait que vous n’avez pas raison. Mais on s’en fout. Au moins vous nous laissez encore un peu respirer. Et rĂȘver. Et se rappeler. Moi, je me rappelle. Et je le regrette. Je regrette mon premier confinement. Je la regrette encore, la naĂŻvetĂ© de mon premier confinement.

PĂ©rola Milman est directrice de recherche en physique quantique au CNRS.

Illustration : BĂątiment Condorcet, UniversitĂ© de Paris, 10 rue Alice Domon et LĂ©onie Duquet, 75013 Paris, vendredi 30 octobre, premier jour de reconfinement, Ă  11h du matin.




Source: Lundi.am