D’où ce constat brutal qui m’apparaît soudain comme une évidence : nous pouvons lutter tant que nous voulons, « les femmes » seront toujours inférieures aux « hommes ». Car la domination est intrinsèque à cette division sexuelle des êtres humains. Car les catégories d’ « homme » et de « femme » n’existent qu’ensemble, l’une par rapport à l’autre, dans un rapport d’opposition ET de hiérarchisation. Complémentaires comme les catégories de maître et d’esclave. C’est pourquoi les améliorations de nos conditions de vie n’anéantiront pas notre oppression. Or, on ne peut pas vouloir aménager l’oppression.

Dans ces conditions, est-ce que je peux encore être « une femme » ?

Euh… non.

Je refuse d’être constamment dévalorisée, invisibilisée, silenciée, objectivée et harcelée.

Je refuse de penser que je ne suis pas capable parce qu’on m’a nommée « femme ».

Je refuse d’avoir peur du monde.

Je refuse d’avoir peur d’être violée.

Je refuse d’être violée.

Je refuse d’être battue et tuée par mon (ex)compagnon.

Je refuse de prendre soin, physiquement et émotionnellement, de ce compagnon, ainsi que de mes parents, de mes frères et sœurs, de mes enfants, etc. pour que mes pères, mes maris, mes frères, mes fils, mes amis puissent agir dans le monde.

Je refuse d’avoir un compagnon.

Je refuse qu’enfanter, élever, nourrir, soigner soit mon mode d’accomplissement dans le monde.

Je refuse de reproduire la nation et sa force de travail capitaliste.

Je refuse de travailler gratuitement ou pour un salaire inférieur.

Je refuse la double journée de travail, au nom de ma propre libération.

Je refuse que mon corps soit livré aux commentaires dès qu’il entre dans l’espace public.

Je refuse de faire souffrir mon corps en l’affamant, en l’épilant, en le talonnant, etc. pour qu’il soit « présentable ».

Je refuse d’occuper mon temps et mon cerveau à juger et discipliner mon corps.

Je refuse d’avoir honte de mon corps.

Je refuse d’être aimable, patiente et douce.

Je refuse de jouir comme ils veulent quand ils veulent.

Je refuse de limiter mes possibles, mes désirs et mes capacités d’action dans le monde.

Je refuse de mutiler la multiplicité de ce que je pourrai être.

Je refuse d’être une femme.

A partir de maintenant, le monde et moi, c’est iel

iel est un pronom permettant de désigner une personne

de manière non genrée (à la place de elle ou il)

C’est à ce moment là de mes réflexions que j’ai rencontré la pensée de Wittig. Electrochoc. Ce qui me traversait était là, déjà là, sous mes yeux. Enoooorme.

« La catégorie de sexe est une catégorie totalitaire […]. Elle forme l’esprit tout autant que le corps puisqu’elle contrôle toute la production mentale. Elle possède nos esprits de telle manière que nous ne pouvons pas penser en dehors d’elle. C’est la raison pour laquelle nous devons la détruire et commencer à penser au-delà d’elle si nous voulons commencer à penser vraiment, de la même manière que nous devons détruire les sexes en tant que réalités sociologiques si nous voulons commencer à exister. » (« La catégorie de sexe », 1982) « Et cela ne peut s’accomplir que par la destruction [du] système social basé sur l’oppression et l’appropriation des femmes par les hommes et qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes pour justifier cette oppression. » (« La pensée straight », 1980)

J’ai tremblé en lisant ces textes. Parce que mon refus d’être catégoriséx par le genre agit effectivement.

Me nommer iel, parler en iel, c’est faire exister le monde et me faire exister dans le monde de manière nouvelle, non genrée, hors du genre. Hors de cette détermination de nos êtres, qui nous marque dès notre naissance comme caractéristique primordiale de nous-mêmes et qui se réaffirme à chaque instant de notre vie dans chaque phrase que l’on dit. Un espace qui s’ouvre dans la représentation de soi et du monde.

Et dans le corps. Cette sortie du genre n’est pas seulement rhétorique ou mentale. Elle s’incorpore. Ma perception de mon corps. Mes « seins » qui ne sont plus des seins. Mon corps dans la rue. Son déploiement, son rythme, sa forme, sa justesse. L’impression physique persistante de me débarrasser de couches de frusques qui n’étaient pas à moi.

Prise de conscience terrifiante de la puissance de la matrice de genre.

Et jubilation du voyage qui commence – explorer, défaire, réinventer, circuler…

Voyage que je me réjouis de partager.

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Refusons l’assignation de genre. Refusons d’être des femmes, refusons d’être des hommes parce que c’est comme ça qu’on nous a nomméxs. Refusons d’être définixs socialement, politiquement, physiquement, émotionnellement, etc. par la forme de nos organes génitaux.

Rejoignons les rangs des transfuges de genre. Inventons de nouvelles manières de nous penser, de nous vivre et de nous dire, chacunx et ensemble.

Soyons les champignons de l’ordre sexué.

Explosons la taxinomie de la domination.

Soyons fierxs d’être inclassables.

Soyons fabuleuxes !


Article publié le 21 Nov 2019 sur Renverse.co