Mars 15, 2021
Par CQFD
347 visites



Illustration de Marine Summercity

Fidèle amie de Rosa Luxemburg, avec qui elle a fondé la Ligue spartakiste, ancêtre du Parti communiste d’Allemagne (KPD), Clara Zetkin a été députée au Parlement allemand de 1920 à 1933, avant de mourir en exil à Moscou. Fervente défenseure de l’accès des femmes au marché du travail, elle a également dirigé pendant vingt-cinq ans le journal Die Gleichheit (« L’Égalité »), un outil d’éducation populaire destiné aux ouvrières. En 1910, elle propose de lancer une Journée internationale des femmes en faveur du droit de vote, de l’égalité entre les sexes et du socialisme. La première est organisée le 19 mars 1911 ; elle sera ensuite fixée au 8 mars. Clara Zetkin a également contribué à la création de l’Internationale socialiste des femmes et a participé, en décembre 1920, au congrès de Tours, où elle a joué un rôle décisif dans la fondation du futur Parti communiste français. Quatre-vingt-huit ans après son décès, elle répond à nos questions.

Pardon de vous importuner jusque là où vous êtes… Pour commencer, comment allez-vous ?

« Je dois d’abord vous dire, avec tout l’égoïsme dont les morts sont capables, que je ne suis pas mécontente de ne pas vivre à votre époque. Je n’aurais pas du tout aimé qu’on m’enfonce des bâtonnets dans le nez pour un test PCR.

Pour le reste, vous avez sans conteste vécu quelques avancées par rapport à mon temps. Par exemple, les femmes accomplissent moins de tâches ménagères grâce à l’électroménager (et à quelques hommes). Mais il y a encore beaucoup de choses qui laissent franchement à désirer. Quand on voit par exemple l’état dans lequel sont vos syndicats… »

C’est vrai. Mais, parmi les rares éléments positifs, on constate que de plus en plus de gens combattent les dominations dans des luttes à la fois spécifiques et convergentes, un peu dans la lignée de ce que vous écriviez…

« Vous allez me dire que j’ai théorisé l’intersectionnalité avant tout le monde ? » [Rires.]

Pas sous ce terme, évidemment, mais quelques-uns de vos textes y font vraiment penser…

« Certes, même si je n’ai rien dit de fulgurant à ce sujet. Simplement que les oppressions s’additionnent, que les victimes de chaque type spécifique de domination doivent organiser spécifiquement leur lutte, de façon parallèle et complémentaire à la lutte des classes, qui est bien sûr importante, mais ne doit pas être considérée comme prioritaire… »

Tout ça n’est décidément pas très éloigné du discours de ceux qu’on qualifie aujourd’hui d’« intersectionnels » ou, plus traditionnellement, d’« ennemis de la luttes des classes »…

« C’est vrai. C’est vrai aussi qu’en lisant et en écoutant vos contemporains, on peine à croire que ces choses-là avancent aussi lentement, alors qu’on en parlait déjà deux siècles avant vous… Pourtant, ces combats ne sont en aucun cas antagonistes et, pour ma part, me dresser au côté des femmes ne m’a jamais détournée du combat anticapitaliste. La preuve, dans mon discours au congrès de fondation de la Deuxième Internationale à Paris, en juillet 1889, j’avais tenu à rappeler que, quand bien même les femmes se libéraient de leur dépendance économique envers leur mari en travaillant, rien n’était acquis : d’esclaves de leur homme, elles devenaient celles de leur employeur, ne changeant finalement que de maître. »

Il y a une autre chose qui date de votre époque et qui reste d’une actualité brûlante, c’est la Journée internationale des droits des femmes…

« Ça, honnêtement, je ne l’aurais pas cru. Même si, bien sûr, les revendications portées par cette journée internationale ont évolué au fil du temps. En revanche, je me suis retournée dans ma tombe quand j’ai vu ce que vous en aviez fait à Marseille : vous souvenez-vous que le 8 mars 2016, Jean-Marie Bigard y avait été invité pour inaugurer un “festival d’art et d’humour au féminin” ? À peine un an et demi avant le mouvement #MeToo… Mais je vous taquine, je sais qu’entre-temps le 8 mars a repris ses lettres de noblesse et je ne regrette pas de l’avoir inventé. »

Justement, est-ce qu’il y a des choses que vous regrettez ?

« Ne pas avoir été près de Rosa Luxemburg quand elle est morte. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais elle avait participé à l’insurrection de 1919, qu’elle jugeait pourtant prématurée, par fidélité au mouvement révolutionnaire. Elle a été tuée d’une balle dans le crâne par un militaire, sur le chemin de la prison où on l’emmenait, juste après avoir publié un article titré “L’Ordre règne à Berlin”, à propos de la répression. Ses assassins ont ensuite essayé de répandre la rumeur selon laquelle elle aurait été tuée par une foule en colère. Quel enfer ! C’était vraiment une grande dame, une amie sincère, avec qui nous partagions le même genre de convictions. »

Vous avez toutes les deux mené des vies très libres…

« On était d’accord sur le fait que la révolution, la liberté, l’égalité, la solidarité, c’était partout, tout le temps, et surtout dès maintenant. On avait une grande soif de vivre, on voulait être émancipées dans tous les aspects de notre vie, et que ce soit le cas de tous et toutes nos camarades de lutte. Je ne m’étendrai pas sur ma vie intime, mais il est vrai que je ne me suis jamais mariée avec le père de mes deux enfants. J’ai tout de même fini par épouser un autre homme, de 18 ans mon cadet. »

Il y a eu des moments où vous avez eu peur ?

« Quand j’ai prononcé mon fameux discours d’ouverture en tant que doyenne du Reichstag, une diatribe contre le fascisme, en août 1932 au Parlement allemand, devant un parterre de nazis, je n’en menais pas large. On a dû me faire sortir par une porte dérobée pour me protéger des nazillons, tellement ils étaient furieux contre moi. Je suis retournée fissa en URSS où j’ai encore pu continuer à m’opposer à Staline pendant mes derniers mois de vie terrestre… »

La ligne de crête sur laquelle vous êtes restée toute votre vie, communiste mais antistalinienne, féministe mais du côté des ouvrières, est admirable…

« Je n’en ai pas moins été balayée par l’histoire, probablement pour les raisons que vous citez, et aussi, évidemment, parce que je suis une femme. Mais je sais que mes idées continuent à infuser même sans mon nom et c’est le plus important. »

Aujourd’hui, vous auriez un message à nous faire passer ?

« Je ne voudrais pas avoir l’air d’une vieille bique, mais je voudrais vous dire de ne rien lâcher. Les choses avancent très lentement, c’est sûr, mais tout de même, un certain nombre d’entre elles bougent vrai ment. Si l’on considère que la gauche telle qu’on la connaît a émergé en 1789, ça ne fait que deux-cent-trente-deux ans, à l’échelle de l’humanité, c’est une broutille ! Et est-ce que vous vous rendez compte des siècles de barbarie, de violence qui la précèdent et auxquelles elle doit faire face ?

Je vous imagine désespérés par le contexte actuel. Mais, tant que les choses n’ont pas pris un chemin totalement irréversible, on ne sait pas ce qui peut se passer. Alors ça vaut le coup de continuer à se battre et à diffuser des idées comme je l’ai fait, parce que c’est aussi cette permanence, cette continuité, cette transmission qui permettent aux générations qui nous suivent de se dire qu’elles ont raison d’y croire. »

Vous restez sur cette note solennelle ?

« Je terminerai sur une citation de Lénine : “Patience et ironie sont des vertus révolutionnaires.” »

Propos recueillis par Simone Sittwe & Marie Hermann [1]


- Cet entretien fictif a été publié dans le numéro 196 de CQFD, en kiosque du 5 mars au 1er avril.

  • Ce numéro est disponible chez près de 3 000 marchands de journaux partout en France. Pour retrouver les points de vente près de chez vous, cliquez ici.

- Pour recevoir les prochains numéros dans votre boîte aux lettres, vous avez la possibilité de vous abonner.

Let’s block ads! (Why?)




Source: Cqfd-journal.org