Juillet 16, 2022
Par Dijoncter
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.. mais pas Magellan qui, lui, s’est fait dĂ©gommer par une flĂšche empoisonnĂ©e. Une stĂšle pour l’archer, que la seule Ă©vocation de son nom fasse trembler les voyagistes !

Tout ça pour dire que..

..s’il est bien une expression qui exaspĂšre, c’est « j’ai fait Â». Au choix, derriĂšre, une destination, n’importe laquelle pourvu qu’elle soit exotique, les CĂ©lĂšbes, le Laos, l’üle de PĂąques, les Galapagos, la Birmanie etc.

L’instrumentalisation du monde via le tourisme de masse relĂšve du viol. Je me suis fait un pays, une Ăźle, une montagne, un archipel. J’ai joui et je suis parti, en quĂȘte du prochain orgasme. Cela coĂ»te le prix d’un billet d’avion pour visiter in situ des plus pauvres que soi. Ils vivent dans un guide du routard et ne s’en rendent mĂȘme pas compte, les malheureux. Heureusement, on est lĂ  pour leur rappeler. On peut se dire ensuite, une fois revenus, que l’on a tellement de chance d’ĂȘtre nĂ©s quelque part oĂč il y a des entrepĂŽts Ikea, Amazon et des centres commerciaux grands comme des villages.

J’ai pu faire partie de ce troupeau qui se prĂ©cipite dans des aĂ©roports aux premiers jours de l’étĂ©, oĂč trouver une porte d’embarquement est dĂ©jĂ  une idĂ©e de l’aventure. J’ai contemplĂ© des tableaux Ă©lectroniques oĂč s’affichent en jaune des noms de villes lointaines, Djakarta, Tokyo, Buenos-Aires. J’ai ressenti au dĂ©collage cette sensation Ă  nulle autre pareille d’ĂȘtre plaquĂ©e sur son siĂšge comme aspirĂ©e par le siphon d’une baignoire. J’ai respirĂ© des odeurs inconnues de pourriture et de chaleur, entendu des langues langoureuses ou gutturales et suis-allĂ©e-Ă -la-rencontre-de-l’autre sans lui demander son avis.

Chaque retour est dĂ©ceptif. La boĂźte Ă  images perd vite ses couleurs et dĂ©jĂ  j’achĂšte le prochain Lonely Planet qui rĂ©veillera ma libido touristique. La phrase de LĂ©vi-Strauss au dĂ©but de Tristes Tropiques ne me quitte pas depuis mon adolescence. J’ai dĂ» la mettre Ă  l’épreuve du rĂ©el pour en Ă©prouver la validitĂ©. « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancĂ©e au visage de l’humanitĂ©. Â»

LĂ©vi-Strauss a passĂ© sa vie Ă  cĂŽtoyer des femmes et des hommes de tous horizons, Ă  sillonner le monde, Ă  l’examiner selon tous les angles possibles, Ă  tenter de le faire entendre Ă  des oreilles dĂ©sespĂ©rĂ©ment sourdes. Comme une Ă©toile morte, le monde brille encore alors que la vie s’y est Ă©teinte depuis longtemps. Des chefs de meute, blancs le plus souvent, des conquĂ©rants (dĂ©jĂ  Montaigne s’en dĂ©fiait !) ont ƓuvrĂ© Ă  le transformer, Ă  le façonner Ă  leur image et Ă  chaque voyage que nous entreprenons, le rĂ©sultat est lĂ , sous nos yeux qui, depuis belle lurette, ne s’émerveillent plus.

L’aspiration Ă  l’ailleurs s’émousse au fil du temps et des enseignes Coca Cola rouillĂ©es, on se surprend Ă  faire la leçon aux imbĂ©ciles qui rĂȘvent de dĂ©part vers des contrĂ©es Ă©loignĂ©es. On oublie vite qu’un temps, on a Ă©tĂ© un de ces imbĂ©ciles.

Le voyage dĂ©niaise. En cela, il est prĂ©cieux. GrĂące Ă  lui, on prend la pleine mesure de ce qu’est l’histoire du capitalisme, de ce que cette histoire fait aux ĂȘtres humains des deux cĂŽtĂ©s de l’ocĂ©an, les visiteurs, descendants des explorateurs du passĂ© et les visitĂ©s, hier encore monstres de foire exhibĂ©s dans des expositions universelles. Il ne s’agit pas d’éprouver de la honte mais de comprendre ce que recouvrent exactement les expressions « monde occidental Â» ou « effondrement du vivant Â». Le voyage ne dĂ©payse pas et mieux vaut ne rien en attendre de ce point de vue-lĂ . Il est, en revanche, une leçon d’histoire Ă  marche forcĂ©e pour peu que l’on aime apprendre. AprĂšs la question est : que fait-on de tout ce savoir acquis de façon dĂ©sordonnĂ©e ? Comment s’en servir pour lutter contre l’uniformisation du monde induite par l’extension mĂ©tastatique d’un modĂšle unique ? Et surtout, comment se sentir vivant, Ă©veillĂ©, au milieu (en dĂ©pit ?) d’un dĂ©sastre en train d’advenir ?

La tentation est grande de jeter l’éponge, de ne plus penser, de se sentir petit et dĂ©sespĂ©rĂ©.

Le premier dĂ©fi est donc de taille. Ne pas se laisser dĂ©pouiller de son ĂȘtre, la pire des dĂ©faites. Je ne suis pas une charogne rongĂ©e par les vers ou alors si, une charogne grouillante de vie, prĂȘte Ă  renaĂźtre.

Le capitalisme s’immisce, que l’on veuille ou non, dans les veines, dĂ©truit de l’intĂ©rieur, avec mĂ©thode. On l’a en soi et mĂȘme le plus incorruptible militant ne se dĂ©finit que par son lien Ă  ce dernier. Un satellite reste un satellite. Il tourne sans fin autour d’un orbite, toujours le mĂȘme, l’humain vertueux aux cĂŽtĂ©s du patron vĂ©reux, tous ensemble, tous ensemble.

Il ne s’agit donc pas de prĂŽner la sobriĂ©tĂ© heureuse ni mĂȘme la dĂ©croissance domestique, de prĂȘcher ou de faire la leçon aux « inconscients Â» mais plutĂŽt de parvenir Ă  une rupture franche avec les outils d’asservissement du capitalisme, outils politiques, sociaux, techniques.

Vaste (vague ?) programme pour un affranchissement qui ne sera de toute façon que partiel tant l’ĂȘtre humain occidental (atteint d’hybris, bichonnĂ© ou Ă©crasĂ© par un systĂšme qui le met au centre de tout, dominant comme dominĂ©) ressemble au gĂ©ant Gulliver emprisonnĂ© au sol par des milliers de cordes. Quelques cordes rompues constituent un bon dĂ©but.

Chacun trouvera donc les cordes qu’il rompra en cohĂ©rence avec sa vie et Ɠuvrera Ă  aider son voisin Ă  en faire autant. Personne n’a une solution clĂ© en mains pour mettre un terme au capitalisme qui provoque la chute du vivant. Faire la rĂ©volution ? C’est comme faire un gĂąteau en un peu plus dur. On y croit moyen et le gĂąteau est souvent ratĂ©.

On s’accorde alors sur un constat minimum-on danse au bord du volcan- on fait le point avec soi-mĂȘme et on joue une partition qui, on l’espĂšre, sera lue par d’autres qui, Ă  leur tour, en inventeront de nouvelles.

Ne soyons ni des convertis ni des repentis, encore moins des comĂ©diens qui n’ont Ă  offrir que le spectacle de leurs souffrances devant la destruction de la planĂšte, soyons plutĂŽt de ceux qui pensent que seule la croissance de l’intelligence et de la crĂ©ativitĂ© entravera la marche mortifĂšre du capitalisme. Aucune instance supĂ©rieure, État, Famille, Morale, Religion ne protĂšge de quoi que ce soit. Ce sont mĂȘme les premiĂšres cibles Ă  foutre en l’air pour commencer Ă  respirer. Le boulot d’une vie.

Quand Ă  un an on se met debout pour marcher, on en prend pour la vie, les gadins font partie du jeu. Savoir se relever est une autre paire de manches. Beaucoup n’y parviendront jamais ou resteront d’éternels estropiĂ©s.

Vous allez oĂč cet Ă©tĂ© ? Ah ! Vous faites l’Amazonie ?

Revendre le billet, se noyer dans l’OrĂ©noque ou ne jamais revenir, telles sont les seules alternatives qui s’offrent Ă  vous. Il faut juste le savoir et choisir en connaissance de cause.




Source: Dijoncter.info