DĂ©cembre 14, 2020
Par Expansive
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Jaune et le haricot magique – Petit conte de la fin d’un monde

A toustes les camarades GJ confiné.es et leurs enfants qui comptent les heures

Il Ă©tait une fois une grande ville, dans cette grande ville une grande tour, et dans cette grande tour un petit appartement. Le plus petit, le plus en bas, qui se confondait presque avec le sol.

LĂ  vivaient Jaune et son pĂšre.

La mĂšre Ă©tait morte au travail l’annĂ©e passĂ©e et le pĂšre ayant sombrĂ© en dĂ©pression aprĂšs le dĂ©cĂšs, son auto-entreprise de livraison en trottinette Ă©lectrique s’était effondrĂ©e. Depuis, la famille surnageait plus durement encore dans la pauvretĂ©. Mais dans tout ce malheur, Jaune arrivait toujours Ă  faire Ă  mauvais sort joyeux visage. Le destin s’en vexa et mit en place un confinement autoritaire, sous prĂ©texte d’épidĂ©mie
 Ainsi arrivait le printemps, et dĂ©jĂ  le souvenir des rĂ©sistances passĂ©es se couvrait du bruit des bottes.

***

Depuis la faillite, il ne restait plus au pĂšre qu’une seule trottinette, et le moment vint oĂč il fallu la vendre pour s’assurer de quoi manger. Jaune s’apprĂȘtait Ă  se connecter sur Voltazon pour la brader en ligne, quand des hurlements aux balcons voisins l’attirĂšrent Ă  sa fenĂȘtre. Un pauvre colporteur couvert de bric et de broc se faisait huer depuis les hauteurs. Et dĂ©jĂ  d’assassines sirĂšnes retentissaient au loin.

Jaune avait vu trop des siens partir pour le commissariat et finir dans la tombe
 Une solidaritĂ© bien classe lui dicta alors de jeter sa trottinette par la fenĂȘtre. Celle-ci tomba aux pieds de l’homme qui bondit dessus sans demander son reste, et passant les vitesses, disparu au coin de la rue, ne laissant derriĂšre lui qu’un sourire et un petit paquet, que Jaune s’empressa d’aller chercher.

« Haricots Mansonto Â» pouvait-on lire dessus, ce qu’un rapide coup de marqueur corrigea vite en « Haricots Magiques Â».

Le soir, le pĂšre de Jaune fut bien déçu d’entendre que leur derniĂšre trottinette avait Ă©tĂ© offerte Ă  un homme sans autre contrepartie marchande qu’un sourire et un paquet de haricots gribouillĂ© au marqueur. Vaincu comme Ă  l’ordinaire par un systĂšme qui broie jusqu’à l’ñme des hommes, mĂ©prisant les rĂȘves de Jaune, il se contenta de jeter ceux-ci par la fenĂȘtre d’un geste las, avant d’éteindre la lumiĂšre
 « Qui dort dĂźne Â». Et Jaune dormit mais ne dĂźna point.

***

Le lendemain, le soleil se fit attendre, pour finalement ne mĂȘme pas venir. C’est vers midi que Jaune et son pĂšre se dĂ©cidĂšrent Ă  aller voir Ă  la fenĂȘtre quel Ă©trange mystĂšre se produisait. Une immense tige avait brisĂ© l’habituel bĂ©ton du trottoir et partait Ă  l’assaut du ciel, cachant le soleil sous de larges feuilles.

Tandis que son pĂšre, terrifiĂ© par tant de verdure se replongeait dans ses contemplations internet, Jaune refusa d’oublier le merveilleux, et commença Ă  escalader la tige, grimpant de feuilles en feuilles jusqu’à ce que la rue en dessous disparaisse dans les brumes polluĂ©es de la ville. L’énorme plante semblait ne pas avoir de fin, jusqu’à ce que, soudain, le bleu d’un azur jamais vu si pur Ă©blouisse Jaune.

Plus aucun immeuble ne se dressait encore alentour, sauf celui oĂč habitait Jaune, qui se finissait manifestement sur un immense dĂŽme transparent, abritant un merveilleux jardin. La derniĂšre et plus haute feuille du haricot gĂ©ant s’étirait justement jusqu’à une fenĂȘtre ouverte de ce dĂŽme, et Jaune franchit d’un bon courageux le vide jusqu’au rĂȘve.

***

A peine les pieds de Jaune touchaient-ils la terre ferme, que dĂ©jĂ  un homme venait Ă  sa rencontre, et l’apostrophait d’une voix rauque :

« Je suis Jordan, le jardinier, et je te souhaite la bienvenue dans le jardin suspendu d’une des multiples rĂ©sidences de l’ogre. J’ai du accepter d’ĂȘtre confinĂ© ici plutĂŽt que dans le monde d’en bas pour pouvoir continuer Ă  envoyer de l’argent Ă  ma famille, mais elle me manque. Je suis content de voir quelqu’un de mon monde, car il y a fort Ă  faire ici. Depuis le temps que l’ogre mange la vitalitĂ© des gens qu’il fait travailler dans ses nombreuses usines, il fallait bien qu’un jour vienne la revanche. Prends ce sac, et va jusqu’à la gloriette lĂ -bas, tu y trouveras un robot qui gĂ©nĂšre des lingots d’or, extraits directement de l’énergie volĂ©e aux prisonniers et prisonniĂšres des industries de l’ogre. Ce robot, ramĂšne-le en bas, et utilise le au moins pour rendre aux pauvres les richesses de leurs vies exploitĂ©es. Si tu rĂ©ussis, je n’aurais plus peur pour ma famille car un monde sans misĂšre est la plus grande sĂ©curitĂ© dont je puisse rĂȘver pour elle… Â»

L’homme, comme tous les hommes, parlait trop, et dĂ©jĂ  Jaune s’élançait en direction de la gloriette oĂč devait se trouver le robot promis.

***

A travers les fleurs aux effluves enivrantes et les plantes Ă©tonnantes qui parsemaient le jardin – un jardin tel que Jaune n’en avait jamais imaginĂ©, le chemin se perdit peu Ă  peu, au fil des pas, des tours et des dĂ©tours que fit Jaune dans la beautĂ© de ce nouveau monde.

Mais bientĂŽt le souvenir de ses amis d’en bas et de son pĂšre souffrant revint, et ce monde-jardin ne lui parut plus si beau, tant il Ă©tait vide de chaleur humaine. Quittant alors les rĂȘves de cet Eden, Jaune hĂąta ses pas vers la gloriette, et y entra Ă  bonne allure, pour tomber nez Ă  nez avec une femme semblable Ă  celles des livres d’Histoire. Celle-ci Ă©tait en effet couverte de tant de magnifique parures qu’on aurait difficilement pu imaginer plus solides chaĂźnes dorĂ©es.

Elle Ă©touffa un petit cri surjouĂ© en l’apercevant, avant de se reculer prudemment de l’entrĂ©e jusqu’à s’asseoir sur un banc ouvragĂ©, laissant Jaune discerner dans la gloriette une belle poule bien ronde qui trĂŽnait au milieu d’un tapis de fleurs exotiques.

« Vous
 Vous n’ĂȘtes pas membre du personnel de mon mari
 Ceci est une effraction ! Oh il voudrait sĂ»rement que je prĂ©vienne les drones policiers, s’exclama la bourgeoise effrayĂ©e au plus haut point. Quittez cet endroit sur le champ, oĂč, en rentrant, il vous attrapera, ses bras vous frapperont, sa bouche vous jugera et vous finirez vos jours dans l’infĂąme prison de son estomac ! Â»

Il n’y avait guĂšre de robot sous la gloriette, et les menaces paniquĂ©es de cette femme manifestement dĂ©possĂ©dĂ©e de toute autonomie poussĂšrent Jaune Ă  s’adresser Ă  elle avec empathie : « Pardonnez cette intrusion Madame, je ne cherche point Ă  vous nuire mais bien Ă  rĂ©cupĂ©rer le fruit du labeur que l’ogre, votre mari, vole, aux gens que ses usines exploitent, aux monde que ses usines mangent. Des que cela sera fait, je promets de partir et de vous laisser en paix dans votre triste routine. Car en effet il faut avoir bien peu le goĂ»t de vivre pour s’acoquiner durablement Ă  un ogre et faire sa vie comme une plante parmi d’autres dans le jardin de celui-ci. Â»

La femme eut un petit hoquet indignĂ©, et commença Ă  rĂ©pondre Ă  Jaune : « Se moquer est facile pour vous qui avez la libertĂ© de vagabonder. Moi, cette vie, on ne m’a jamais dit que je pouvais la refuser, on ne m’a jamais laissĂ© le choix, ni demandĂ© mon avis. Mon pĂšre avant l’ogre dĂ©cidait tout Ă  ma place… Â»

Mais rapidement un bruit assourdissant se mit Ă  retentir. Elle reprit d’un ton plus affirmĂ© « L’hĂ©licoptĂšre de mon mari vient de se poser, il sera la dans quelques instant, disparaissez tant que vous le pouvez encore ! Â»

Mais Jaune ne pouvait pas partir ainsi, et resta lĂ , immobile, entre horreur et fascination. Alors la femme, qui venait de se dĂ©couvrir un cƓur aprĂšs des annĂ©es de soumission aveugle Ă  l’ogre, cacha Jaune sous un banc et s’assit dessus, couvrant le tout de ses grands jupons richement colorĂ©s.

Et la vitesse de sa rĂ©action sauva Jaune car la minute d’aprĂšs l’ogre entrait dans la gloriette.

***

« Fee-fi-fo-fum !

Je renifle le sang d’un pauvre,

Qu’il soit vivant, ou qu’il soit mort,

J’exploiterai jusqu’au dernier os de sa carcasse dans mon entreprise. Â»

Et sa femme de lui rĂ©pondre : « Mais non mon doux, c’est bien Jordan le jardinier qui a encore toussĂ© ici ce matin, car il est de plus en plus usĂ© ! Â»

L’ogre sembla trouver l’explication pertinente, et grommelant son mĂ©pris Ă  l’égard de Jordan – qu’il comptait bientĂŽt remplacer par un jardinier robot, il oublia son intuition initiale et s’approcha de la poule qui trĂŽnait au centre de la gloriette pour lui presser vigoureusement la tĂȘte.

COT
 COT
 COT
 CODETTT !

Tandis que les yeux de la poule lançait des lasers et qu’un nuage de vapeur sortait de son bec, celle-ci relĂącha une douzaine d’Ɠufs en or massif dans le nid floral oĂč elle reposait. L’ogre s’en empara et quitta la piĂšce sans un regard pour sa femme, qu’il gratifia simplement d’un « je t’aime Â» bien froid en s’éloignant.

***

Jaune sortit de sous le banc, et s’approcha de la poule, qui Ă©tait donc le fameux robot, comme de bref coups d’Ɠil entre les dentelles de la robe lui avait permis de comprendre. D’un mouvement celle-ci fut dans son sac, et alors que, sans un bruit, Jaune pensait quitter la gloriette, la femme, sĂ»rement ramenĂ©e Ă  la raison par la peur classique de la perte de ses richesses, se mit Ă  hurler.

Alors Jaune couru Ă  toutes jambes Ă  travers le jardin, et l’ogre alertĂ© par les cris, s’élança Ă  sa poursuite. Jaune courait vite, mais l’ogre plus encore et c’est un saut pĂ©rilleux sur la tige du haricot qui lui permit d’échapper Ă  l’avide Ă©treinte du monstre. Jaune descendit ensuite Ă  toute allure, sautant, tombant, allant mĂȘme jusqu’à se laisser glisser Ă  une vitesse vertigineuse le long de la tige.

Et tandis que l’ogre tentait de descendre tant bien que mal à sa suite, Jaune, son pùre et les Gilets Jaunes de l’immeuble d’en face firent un grand feu de poubelles au pied du haricot, et les flammes montùrent tant et si bien qu’elles firent rîtir la tige et le monstre qui la descendait dans un grand feu de joie.

Et Jaune pressa la poule, et celle-ci pondit, et les Ɠufs volùrent jusqu’à chaque foyer voisin.

Alors apparurent aux balcons tous les humains terrĂ©s dans leurs appartements, et bientĂŽt, la peur fondant comme neige au soleil Ă  la chaleur du brasier de la rĂ©volte, sur tous les visages heureux d’enfin rĂ©cupĂ©rer les fruits du labeur de tant de vies volĂ©es, naquirent de grand sourires.

Quant Ă  Jaune, aprĂšs cette aventureuse auto-rĂ©duction qui fut le cƓur de notre conte, elle* vĂ©cu heureuse et eu beaucoup d’autres camarades, avec lesquels elle organisa la RĂ©volution


Mais ceci est une autre histoire, notre Histoire.

* (vous croyiez vraiment que c’était un Homme ?)




Source: Expansive.info