DĂ©cembre 21, 2021
Par Contretemps
338 visites
Lire hors-ligne :

Dans Luttes Ă©cologiques et sociales dans le monde, publiĂ© sous la direction de Daniel Tanuro et Michael Löwy (Textuel, 2021), les auteur·es et militant·es proposent un tour du monde de mobilisations collectives qui ont comme point commun d’allier dĂ©fense des droits sociaux et de l’environnement. Dans la pĂ©riode contemporaine en effet, de telles luttes se sont dĂ©veloppĂ©es aux quatre coins du monde, et en faire le rĂ©cit invite Ă  construire des alliances contre la destruction du vivant, articulant rouge et vert autour d’objectifs communs. 

Nous publions l’une des contributions de l’ouvrage consacrĂ© aux luttes contre les maladies industrielles au Japon. On trouvera par ailleurs ici un article de Daniel Tanuro qui emprunte largement Ă  l’introduction du livre. 

Les luttes menĂ©es contre l’entreprise Chisso[2] Ă  Minamata ont marquĂ© de maniĂšre durable les rapports entre les courants les plus radicaux du syndicalisme et les mouvements de masse contre la pollution industrielle. Elles ont Ă©tĂ© le point de rencontre de formes traditionnelles de l’action syndicale avec des mobilisations nouvelles, notamment des actions judiciaires et une production artistique de longue durĂ©e. Leur impact dans la sociĂ©tĂ© japonaise a Ă©tĂ© profond et durable.

L’usine chimique Chisso a Ă©tĂ© construite Ă  Minamata (dans l’üle mĂ©ridionale de KyĆ«shĆ«) en 1906. Comme bon nombre de capitalistes japonais de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration, le fondateur Shitagau Noguchi provenait d’une famille de samouraĂŻs. AprĂšs avoir Ă©tudiĂ© l’ingĂ©nierie Ă©lectrique Ă  l’universitĂ© impĂ©riale de Tokyo, il avait travaillĂ© en Allemagne pour Siemens. De retour au Japon, il a dĂ©cidĂ© de construire une centrale hydraulique destinĂ©e Ă  fournir de l’électricitĂ© aux mines de la rĂ©gion de Kagoshima. La quantitĂ© d’électricitĂ© produite dĂ©passait la demande des mines. Noguchi estima que la mĂȘme centrale pouvait alimenter une usine de carbure. Il se mit Ă  la recherche d’un site Ă  proximitĂ© de la centrale. Le choix de Noguchi finit par se porter sur Minamata, une petite ville dont les marais salins Ă©taient Ă  l’abandon en raison de la centralisation de la production du sel par l’Etat pour contribuer au financement de la guerre russo-japonaise. DĂšs 1908, des engrais chimiques constituent la production principale de la nouvelle usine. A partir de 1932, l’entreprise lance la production d’acĂ©taldĂ©hyde. Le procĂ©dĂ© utilise du mercure comme catalyseur. Cette substance est rejetĂ©e massivement dans l’eau sous la forme de mĂ©thylmercure. Minamata est un port situĂ© dans une baie aux eaux calmes de la mer intĂ©rieure Shiranui. La baie est bordĂ©e par plusieurs Ăźles. Une partie importante de la population vivait de la pĂȘche. De 1932 Ă  1966, les rejets de mercure s’accumuleront dans la baie.

Minamata passa du statut de village Ă  celui de bourg et enfin de ville en fonction du dĂ©veloppement de la production chimique : 20.000 habitants en 1921, 30.000 en 1941, 40.000 en 1948 et 50.000 en 1956 (George, p. 18). Il s’agissait d’une ville usine ou pour se rĂ©fĂ©rer Ă  une expression japonaise  d’une « ville sous l’usine Â»[3] dans la mesure oĂč toute la vie urbaine Ă©tait largement dĂ©terminĂ©e par les rapports sociaux de la production. Une partie de celle-ci Ă©tait assurĂ©e par des salariĂ©s de l’entreprise, longtemps divisĂ©s en deux catĂ©gories ; une autre partie Ă©tait sous-traitĂ©e Ă  de plus petites entreprises. Le reste des activitĂ©s de la ville tournaient en grande partie autour des tĂąches de reproduction de la main d’Ɠuvre (production alimentaire, services divers, Ă©coles, etc
). Hikoshichi Hashimoto qui avait introduit le procĂ©dĂ© de fabrication de de l’acetaldehyde dirigea l’usine pendant la deuxiĂšme guerre mondiale. Il en devint le directeur pendant l’occupation amĂ©ricaine en 1950. Il exerça Ă©galement quatre mandats comme maire de Minamata de 1950 Ă  1958 et de 1962 Ă  1970. Pendant la premiĂšre pĂ©riode, il s’appuie sur le Parti socialiste japonais (PSJ) et le syndicat. A partir de 1962, il se tourne vers le Parti libĂ©ral-dĂ©mocrate (PLD).

Une maladie de chats dansants ?

Les donnĂ©es concernant les premiers cas de la maladie de Minamata sont incertaines. Une recherche effectuĂ©e a posteriori sur des cordons ombilicaux d’habitants des abords de la mer Shiranui relĂšve dĂ©jĂ  des concentrations Ă©levĂ©es de mĂ©thylmercure pour des personnes nĂ©es avant la deuxiĂšme guerre mondiale mais le pic de concentration se situe autour de 1955 pour Minamata et vers 1960 pour trois autres localitĂ©s de la mĂȘme baie. On observe une corrĂ©lation trĂšs nette entre le volume de production de l’acetaldĂ©hyde et le niveau de concentration du mĂ©thylmercure (Yorifuji et al. p. 96).

Les premiĂšres observations ne sont pas le fait de mĂ©decins ou de toxicologues. Elles proviennent des habitants de la baie. En particulier, les pĂȘcheurs rapportent d’étranges phĂ©nomĂšnes Ă  partir de 1949: des poissons semblent devenir fous. Ils remontent Ă  la surface et ne descendent plus. On peut les attraper Ă  la main. Des corbeaux tombent en plein vol. Des oiseaux marins se laissent attraper sans rĂ©sistance. A partir de 1953, on observe de curieux comportements parmi les chats, habituĂ©s Ă  manger les poissons de la baie. Ils se mettent Ă  danser en proie Ă  de fortes convulsions. DĂšs le mois d’aoĂ»t 1954, un journal local rapporte les plaintes de pĂȘcheurs d’un village de la zone. PrivĂ©s de leurs chats, ils constatent la multiplication des souris. Du reste, en juin 1959, le directeur de l’hĂŽpital de l’entreprise, le Dr Hosokawa entreprit une expĂ©rience avec 400 chats. Il effectua des prĂ©lĂšvements des rejets en diffĂ©rents endroits de l’usine et les mĂ©langea Ă  la nourriture des animaux. DĂšs octobre, les chats commencĂšrent Ă  mourir. La direction de Chisso imposa le silence Ă  Hosokawa qui dĂ©missionna en 1962. Ce n’est qu’en 1970, sur son lit de mort, qu’il se dĂ©cida Ă  rĂ©vĂ©ler ce que l’expĂ©rience avait dĂ©montrĂ©. Ce tĂ©moignage joua un rĂŽle essentiel dans le procĂšs intentĂ© par les victimes.

Les effets sur la santĂ© humaine commencent Ă  ĂȘtre observĂ©s vers le milieu des annĂ©es cinquante. Les signes cliniques sont surtout neurologiques. En avril 1956, une petite fille de presque six ans est hospitalisĂ©e. Elle souffre d’ataxie (trouble de la coordination des mouvements) et difficultĂ©s d’élocution. Elle donne l’impression d’ĂȘtre en Ă©tat d’ivresse. Sa sƓur cadette qui a presque trois ans prĂ©sente les mĂȘmes symptĂŽmes. De nombreux patients souffrent de troubles visuels et auditifs, de convulsions. Dans certains cas, le coma convulsif peut entraĂźner le dĂ©cĂšs. Des effets irrĂ©versibles se dĂ©veloppent Ă  long terme avec notamment des paralysies motrices et des retards mentaux. Il s’agit de symptĂŽmes amplement documentĂ©s d’hydrargisme, c’est-Ă -dire d’une intoxication au mercure.

Pourtant, lorsque le centre de santĂ© publique de Minamata forme un comitĂ© mĂ©dical qui identifie rapidement trente cas parmi lesquels onze patients dĂ©jĂ  dĂ©cĂ©dĂ©s, la premiĂšre explication proposĂ©e est celle d’une mystĂ©rieuse maladie infectieuse. En aoĂ»t 1956, les patients sont isolĂ©s. Ils souffriront pendant longtemps de discrimination. Peu aprĂšs, des Ă©pidĂ©miologistes de l’universitĂ© de Kumamoto Ă©tablissent le lien entre la maladie et le fait de manger des poissons de la baie. Ils recommandent une investigation sur les rejets de l’usine. Les autoritĂ©s responsables de la santĂ© publique tergiversent et se refusent Ă  interdire la consommation de poissons de la baie.

Si l’hydrargisme est connu depuis l’antiquitĂ© romaine, Minamata va provoquer la dĂ©couverte d’une autre consĂ©quence des expositions au mercure. Il s’agit d’une maladie congĂ©nitale liĂ©e Ă  l’absorption par le fƓtus de mĂ©thylmercure. Les symptĂŽmes sont ceux d’une paralysie cĂ©rĂ©brale. Ils peuvent inclure Ă©galement un retard intellectuel, des troubles des rĂ©flexes, des problĂšmes de coordination et de croissance.

Il faudra douze ans pour que le gouvernement japonais finisse par reconnaĂźtre la « maladie de Minamata Â» par une dĂ©claration publiĂ©e en 1968.  L’ensemble du travail d’expertise a Ă©tĂ© biaisĂ© par des interventions constantes du MinistĂšre du commerce international et de l’industrie (MITI) et de Chisso destinĂ©es Ă  semer le doute et freiner l’adoption de mesures de prĂ©vention efficace. Depuis 1969, pour ĂȘtre indemnisĂ©s, les patients (ou leurs ayants-droit) doivent ĂȘtre certifiĂ©s par un organisme composĂ© de mĂ©decins qui transmet sa dĂ©cision au gouverneur de la prĂ©fecture concernĂ©e. Les critĂšres Ă©tablis pour la certification ont variĂ© dans le temps mais ils sont toujours restĂ©s trĂšs restrictifs. En 2019, environ 3000 personnes avaient Ă©tĂ© indemnisĂ©es. En parallĂšle, sur la base d’une proposition gouvernementale formulĂ©e en 1995-96, environ 10.000 personnes prĂ©sentant des symptĂŽmes ont reçu une somme forfaitaire de Chisso. Cette somme Ă©tait considĂ©rĂ©e comme une aide n’entraĂźnant aucune reconnaissance de responsabilitĂ©. Elle reprĂ©sente environ 25.000 €. C’est, en quelque sorte, le prix du silence


Des combats disjoints


Le conflit entre l’usine et les pĂȘcheurs remonte aux annĂ©es vingt. DĂšs 1926, la coopĂ©rative de pĂȘcheurs avait obtenu un dĂ©dommagement de la part de Chisso en raison des consĂ©quences de la pollution sur la pĂȘche. L’accord ne reconnaissait aucune responsabilitĂ© de l’entreprise. Il s’agissait d’un payement de compassion. Les pĂȘcheurs renonçaient Ă  toute demande ultĂ©rieure de compensation. NĂ©anmoins, en janvier 1943, en pleine guerre mondiale, la coopĂ©rative des pĂȘcheurs obtient une nouvelle indemnisation.

A partir du dĂ©but des annĂ©es cinquante, la pĂȘche chute de maniĂšre drastique. Les prises de 1954 ne reprĂ©sentent que 60% de la moyenne entre 1950 et 1953. Elles descendent Ă  38% en 1955, 21% en 1956 et 9% en 1957.

Le conflit entre dans une phase aigĂŒe le 6 aoĂ»t 1959. Quatre cents pĂȘcheurs entrent de force dans l’usine pour obliger le directeur Ă  nĂ©gocier. Au cours des journĂ©es suivantes, les pĂȘcheurs reviennent. Un affrontement intervient le 17 aoĂ»t : deux employĂ©s et un pĂȘcheur sont blessĂ©s. La police expulse les pĂȘcheurs de l’usine. Ceux-ci s’installent dans des tentes devant l’usine. Des incidents violents se produisent Ă  diverses reprises. Un accord est passĂ© avec la coopĂ©rative de pĂȘcheurs de Minamata. Les indemnitĂ©s obtenues ne concernent que la baisse de la production. Rien n’est prĂ©vu pour les maladies.

Le conflit reprend quelques mois plus tard Ă  l’initiative de pĂȘcheurs d’autres villages de la mer Shiranui. En dĂ©cembre 1959, le nouvel accord inclut une modeste indemnisation pour les 78 malades reconnus mais ces derniers, qui ont formĂ© une association depuis 1957, sont exclus de la nĂ©gociation de l’accord.

Le conflit de 1959 est marquĂ© par le morcellement des forces qui s’opposent Ă  la direction de Chisso. Les pĂȘcheurs sont Ă  l’offensive. Une sociĂ©tĂ© d’aide mutuelle a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e par une partie des victimes en aoĂ»t 1957 mais ses premiĂšres annĂ©es sont trĂšs difficiles. Il y a un vĂ©ritable ostracisme Ă  l’égard des malades et des familles auxquels on reproche de jeter le discrĂ©dit tant sur l’entreprise que sur la pĂȘche.  Le syndicat des travailleurs de l’usine reconnaĂźt les torts de la direction mais il condamne la violence des pĂȘcheurs. Cette attitude ambigĂŒe s’exprime dans une lettre signĂ©e par 3400 membres du syndicat qui demande au prĂ©fet de ne pas fermer l’usine, invitent la direction Ă  nĂ©gocier avec les pĂȘcheurs et proposent d’installer des Ă©quipements pour traiter les rejets. Pour leur part, les pĂȘcheurs centrent le combat sur l’indemnisation de la perte Ă©conomique liĂ©e Ă  la rĂ©duction des prises. Ils placent la question des maladies Ă  l’arriĂšre-plan. Ils ne veulent pas dĂ©velopper des inquiĂ©tudes en ce qui concerne la consommation de leurs poissons.

Un syndicalisme de combat qui se transforme

L’absence de soutien du syndicat aux pĂȘcheurs et sa passivitĂ© Ă  l’égard de la maladie de Minamata ne s’expliquent pas par le clivage entre collaboration de classes et combativitĂ© ouvriĂšre. Le syndicat de Chisso a Ă©tĂ© crĂ©Ă© en 1946 dans une conjoncture de montĂ©e du mouvement ouvrier au lendemain de la dĂ©faite militaire du Japon. Il a subi la « purge rouge Â» impulsĂ©e par les occupants amĂ©ricains en 1950. 25 ouvriers de Chisso avaient alors Ă©tĂ© licenciĂ©s. DĂšs l’annĂ©e suivante, le syndicat se rĂ©organise et adhĂšre Ă  la Gƍka Roren, la fĂ©dĂ©ration de la chimique de la nouvelle centrale Sƍhyƍ, proche du Parti socialiste japonais (PSJ) qui a jouĂ© un rĂŽle particuliĂšrement dynamique aprĂšs l’affaiblissement profond du syndicalisme communiste vers 1950. Sƍhyƍ est loin de limiter l’action syndicale aux seules revendications Ă©conomiques dans les entreprises. Elle occupe un rĂŽle de premier plan dans la lutte contre l’alliance entre le Japon et les Etats-Unis et dans les mobilisations contre la bombe atomique. A Chisso, le syndicat a menĂ© une grĂšve de 40 jours en 1953 pour combattre la discrimination entre kƍin (ouvriers payĂ©s Ă  la journĂ©e, sans garantie d’emploi) et shain (employĂ©s payĂ©s au mois, avec des garanties d’emploi).  Cette combativitĂ© rĂ©elle reste cependant entravĂ©e par la dĂ©fense de l’emploi. Le syndicat n’est pas indiffĂ©rent aux questions de santĂ© au travail qui apparaissent comme une menace immĂ©diate : il agit contre les nombreuses explosions. Il nĂ©glige les effets Ă  long terme et, lorsque les pĂȘcheurs entameront la lutte en 1959, il se contente d’un soutien vague et symbolique tout en dĂ©plorant la violence des pĂȘcheurs.

Le tournant dĂ©pendra de deux facteurs. L’un est interne et concerne l’évolution de l’entreprise et des relations industrielles en son sein. L’autre est beaucoup plus global. Il s’inscrit dans l’histoire sociale du Japon des annĂ©es 60 et 70 avec l’émergence de formes nouvelles de combativitĂ© populaire largement autonome par rapport aux organisations existantes tant au plan syndical que politique.

La situation dans l’entreprise est elle-mĂȘme liĂ©e Ă  l’évolution de l’industrie chimique japonaise. Au dĂ©but des annĂ©es 60, le MITI recommande une rĂ©orientation qui accorde la prioritĂ© Ă  la pĂ©trochimie par rapport Ă  l’électrochimie. Il s’agit de rĂ©duire l’importance du charbon (produit dans l’archipel Ă  un coĂ»t relativement Ă©levĂ©) au profit du pĂ©trole importĂ© Ă  bas prix. Paradoxalement, l’entreprise Chisso n’utilise pas de charbon comme source d’énergie puisqu’elle est alimentĂ©e par un barrage hydroĂ©lectrique. Mais le tournant proposĂ© par le MITI n’a rien d’écologique. Il s’agit de rĂ©organiser l’industrie chimique japonaise en fonction de sa capacitĂ© compĂ©titive au niveau mondial. Des liens Ă©troits se nouent entre le syndicat de Chisso et celui des mineurs de Miike[4] qui constituent le secteur ouvrier le plus combatif de la rĂ©gion. Ils mĂšneront des grĂšves trĂšs dures entre 1960 et 1962. En 1963, ils seront affectĂ©s par une terrible explosion qui fait 458 morts. La majoritĂ© des dĂ©cĂšs ne sont pas dus Ă  l’explosion mais Ă  une intoxication par le monoxyde de carbone. Des centaines d’autres mineurs survivent avec des lĂ©sions cĂ©rĂ©brales dues au monoxyde carbone. Les carences des mesures prĂ©vues pour organiser les premiers secours ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans ce massacre. Le groupe Mitsui auquel appartenait la mine ne considĂ©rait pas opportun de faire des investissements pour la sĂ©curitĂ© dans un site considĂ©rĂ© comme peu rentable et vouĂ© Ă  la fermeture.

En 1962-63, le syndicat se lance dans une grĂšve de grande ampleur. Dans le cadre des nĂ©gociations salariales liĂ©es Ă  « l’offensive de printemps Â» de 1962, la direction propose des augmentations dĂ©risoires assorties d’une clause de paix sociale. Cela impliquerait la perte de l’indĂ©pendance du syndical par rapport Ă  l’entreprise qui s’apprĂȘte Ă  lancer un plan de rationalisation. La grĂšve Ă©clate le 2 juillet 1962. Le 23 juillet, elle se transforme en grĂšve illimitĂ©e en rĂ©ponse Ă  un lock-out patronal. La direction suscite la crĂ©ation d’un « deuxiĂšme syndicat Â» dont les responsables sont principalement des contremaĂźtres et des employĂ©s administratifs. Cette manƓuvre est la copie de ce qui s’était passĂ© Ă  la mine de Miike en mars 1960. Le deuxiĂšme syndicat relance la production tandis que le premier syndicat assiĂšge l’usine. Le conflit dure 183 jours. Il divise profondĂ©ment la ville et entraĂźne une solidaritĂ© nationale. Des affrontements opposent rĂ©guliĂšrement les grĂ©vistes aux jaunes appuyĂ©s par la police. Les mineurs de Miike viennent prĂȘter main forte aux ouvriers de Chisso. Cette bataille locale reflĂšte un affrontement qui se livre dans tout le pays entre les adeptes d’un syndicalisme de la coopĂ©ration qui s’engage en faveur d’une rationalisation de la production et le syndicalisme militant. La grĂšve s’achĂšve par une dĂ©faite. Le plan de rĂ©duction des effectifs est mis en Ɠuvre. Cette situation de faiblesse contribuera Ă  rapprocher les ouvriers des malades. Pendant les annĂ©es qui suivent la grĂšve, la jeune gĂ©nĂ©ration ouvriĂšre dĂ©fend sa dignitĂ© contre les humiliations quotidiennes subies dans le processus de travail. Cette micro-conflictualitĂ© renforce l’indĂ©pendance Ă  l’égard de l’entreprise.

Entre 1963 et 1968, les ouvriers de Chisso se rapprochent des malades en prenant conscience que la direction de l’entreprise les traite avec le mĂȘme mĂ©pris. En dehors de l’usine, de nombreuses initiatives s’amorcent pour faire connaĂźtre la maladie, organiser les victimes et se mobiliser pour arrĂȘter des rejets de mercure dans les eaux.

Cette expĂ©rience locale d’une immense richesse est en phase avec des Ă©volutions plus profondes dans le pays. Depuis 1960, une multitude d’organisations autonomes se dĂ©veloppent en dehors des deux grands partis qui incarnaient la tradition du mouvement ouvrier : le Parti socialiste japonais et le Parti communiste japonais. Cette « nouvelle gauche Â» est trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšne. Elle privilĂ©gie le travail en rĂ©seau plutĂŽt que la crĂ©ation d’organisations centralisĂ©es. Elle rejette le substitutionnisme. Comme le relĂšve avec pertinence Paul Jobin en analysant le rĂŽle de Michiko Ishimure, une des personnes qui a jouĂ© un rĂŽle essentiel pour l’alliance entre ouvriers et malades, « elle entend se tenir Ă  leurs cĂŽtĂ©s de la mĂȘme façon que les kuroko[5] assistent les acteurs dans le thĂ©Ăątre Kabuki, ou les koken dans le NĂŽ Â».

Cet air nouveau se reflĂšte aussi dans la crĂ©ation en 1965 du Beheiren, appellation abrĂ©gĂ©e de la Ligue citoyenne pour la paix au Vietnam. L’adhĂ©sion de nombreux jeunes ouvriers, issus gĂ©nĂ©ralement des courants de gauche au sein de Sƍhyƍ s’appuiera sur un sentiment de proximitĂ©, presque d’identitĂ© entre l’exploitation au Japon et la guerre meurtriĂšre menĂ©e par les Etats-Unis en Asie du Sud-Est. Paul Jobin rĂ©sume cette reprĂ©sentation : « En mobilisant Ă  la fois contre les accidents du travail, contre l’essence au plomb et contre la guerre du Vietnam, ces jeunes dĂ©noncent l’hypocrisie d’une manipulation lexicale : les ‘marchands de canon’ qui mettent de l’huile sur le feu vietnamien prĂŽnent l’harmonie sociale au Japon Â» (p. 334).

Le tournant de 1968

En janvier 1968, une jonction s’opĂšre entre les malades de Minamata et ceux de Niigata, une ville situĂ©e sur l’üle de Honshu, au bord de la mer du Japon. Il s’y trouve une entreprise, la Shƍwa Denkƍ qui dĂ©verse du mercure issu d’un procĂ©dĂ© de production analogue Ă  celui de Chisso. Les victimes de Niigata se sont lancĂ©s dans des actions judiciaires Ă  partir de 1967. Suite Ă  ces contacts, une AssemblĂ©e citoyenne pour parer la maladie de Minamata est constituĂ©e. Une dizaine d’ouvriers du premier syndicat y prennent part.

Le 30 aoĂ»t, le syndicat adopte une « dĂ©claration de honte Â». Il fait son autocritique pour la passivitĂ© Ă  l’égard de la maladie et souligne la complĂ©mentaritĂ© de la lutte ouvriĂšre et de celle contre les dĂ©chets industriels nocifs. Il ne s’agit pas d’une simple dĂ©claration. La veille, le syndicat Ă©tait passĂ© Ă  l’action directe en bloquant l’exportation vers la CorĂ©e du Sud de 100 tonnes de dĂ©chet contenant du mercure.

L’engagement dans la lutte contre la pollution va radicaliser le syndicat et l’ouvrir Ă  des coopĂ©rations multiples avec les mouvements populaires qui se dĂ©veloppent dans un contexte oĂč la maladie de Minamata devient une affaire nationale.

Une grĂšve d’un jour contre la pollution est organisĂ©e par le premier syndicat en mai 1970. La profondeur de la rupture intervenue avec l’esprit d’entreprise se manifestera surtout par la participation active de travailleurs du premier syndicat dans les procĂšs intentĂ©s par les victimes contre Chisso. Ce fut un Ă©vĂ©nement exceptionnel au Japon de voir des salariĂ©s tĂ©moigner contre leur direction dans un procĂšs intentĂ© par des personnes extĂ©rieures Ă  l’usine. L’un d’entre eux rĂ©vĂ©la comment la direction avait mis en place une installation de filtrage factice pour faire croire qu’elle assainissait les eaux avant de les rejeter dans l’environnement. D’autres tĂ©moignages mirent en avant le lien entre l’absence de sĂ©curitĂ© au travail (les nombreuses explosions) et la maniĂšre cynique de traiter l’environnement. Kama Kinsaku, un des ouvriers qui avaient tĂ©moignĂ© devant le tribunal, insista sur la transformation que cela impliquait : « Nous avons acquis une indĂ©pendance complĂšte envers l’entreprise en tant qu’ouvriers. C’est-Ă -dire que nous, qui n’arrivions pas Ă  nous dĂ©faire d’une mentalitĂ© d’entreprise, nous sommes parvenus Ă  ce changement Ă©norme qu’est une conscience ouvriĂšre Â» (CitĂ© et traduit par Paul Jobin, p. 218).

La réactivation du passé

Les formes de lutte se diversifient et empruntent de nombreux Ă©lĂ©ments aux mobilisations massives contre la guerre du Vietnam. Elles favorisent aussi la redĂ©couverte des combats menĂ©s pendant la premiĂšre phase accĂ©lĂ©rĂ©e de dĂ©veloppement du capitalisme au Japon Ă  l’ùre Meiji[6]. Une des luttes les plus importantes de cette Ă©poque a remis en cause les terribles pollutions environnementales de la mine d’Ashio[7]. On retrouve au Japon, les mĂȘmes tendances que dans d’autres parties du monde. Les premiĂšres luttes ouvriĂšres sont partagĂ©es entre l’objectif d’une amĂ©lioration des conditions du salariat et le rejet de l’industrialisation dans ses consĂ©quences dĂ©sastreuses tant sur les conditions de vie et la santĂ© des salariĂ©s que sur l’environnement. A Ashio, la rencontre ne s’est jamais vraiment produite sur le terrain. Une premiĂšre phase de lutte oppose les populations paysannes Ă  la mine pendant les deux derniĂšres dĂ©cennies du XIXe siĂšcle. En 1907, les mineurs se lancent dans une grĂšve qui tourne Ă  l’émeute et exerce une profonde influence sur l’ensemble du mouvement ouvrier. Le Japon en Ă©bullition des annĂ©es 70 redĂ©couvre avec enthousiasme les Ɠuvres de Shƍzƍ Tanaka. Ce dĂ©putĂ© avait jouĂ© un rĂŽle important dans les mobilisations autour d’Ashio. Sa pensĂ©e s’est nourrie de diffĂ©rents courants critiques du confucianisme et des traditions de rĂ©bellion populaire du Japon mĂ©diĂ©val.

Quel bilan ?

La lutte des victimes de Minamata se poursuit d’un procĂšs Ă  l’autre tandis que la municipalitĂ© et Chisso s’affichent comme des partisans exemplaires d’un capitalisme vert. Au-delĂ  des enjeux concrets de l’indemnisation, Minamata a constituĂ© une expĂ©rience exceptionnelle oĂč les classes subordonnĂ©es ont remis en cause l’ordre capitaliste. Une des caractĂ©ristiques du mouvement a aussi Ă©tĂ© la richesse de ses manifestations culturelles. Celles-ci sont produites en grande partie dans des projets de longue de plusieurs annĂ©es, voire de quelques dĂ©cennies au cours desquels les artistes rĂ©alisent une vĂ©ritable immersion dans les mobilisations populaires. Qu’il s’agisse de la photographie, du cinĂ©ma, du thĂ©Ăątre ou de la littĂ©rature, toute une gĂ©nĂ©ration a Ă©tĂ© marquĂ©e par les visages, les tĂ©moignages, les maniĂšres de parler des protagonistes. Des traditions anciennes sont ravivĂ©es pour dĂ©velopper la solidaritĂ© comme la compagnie de thĂ©Ăątre ChikyĆ«za qui effectue un pĂšlerinage du siĂšge de Chisso Ă  Tokyo jusqu’à Minamata pour prĂ©senter une piĂšce sur la lutte. Les acteurs portaient la tenue blanche des pĂšlerins. Les photos de Shisei Kuwabara, terribles et empreintes d’une grande dĂ©cence, ont rendu familiers les corps des victimes. Son travail s’est poursuivi pendant six dĂ©cennies. C’est son premier livre de photos qui a dĂ©cidĂ© le photographe Eugene Smith Ă  s’installer Ă  Minamata et Ă  rendre compte Ă  son tour de cette lutte. Dans le domaine du cinĂ©ma, c’est le travail de Noriaki Tsuchimoto qui se dĂ©roule avec une continuitĂ© exceptionnelle. Entre 1971 et 1999, il a rĂ©alisĂ© plus de 10 documentaires sur les luttes autour de Minamata. Une des caractĂ©ristiques de ce foisonnement a Ă©tĂ© de placer les artistes dans une situation oĂč ils prenaient part aux mobilisations, s’engageaient Ă  long terme et menaient leur travail en captant l’énergie collective d’une communautĂ© en lutte.

Cette crĂ©ativitĂ© contraste avec la tentative onusienne de figer Minamata comme une sorte d’icĂŽne dans le patrimoine du « dĂ©veloppement durable Â». En octobre 2013, une convention de Minamata a Ă©tĂ© adoptĂ©e Ă  Kumamoto sous l’égide du Programme des Nations Unies pour l’Environnement[8]. Elle concerne le mercure. Si le nom symbolique est justifiĂ©, le contenu de la convention reste dĂ©cevant. En particulier, elle continue Ă  autoriser le commerce international du mercure destinĂ© Ă  de petites mines d’or et elle est trĂšs peu contraignante en ce qui concerne les rejets de mercure par des mines de charbon.

Aujourd’hui, Minamata reste une rĂ©fĂ©rence essentielle au Japon pour une jonction entre les revendications concernant la santĂ© au travail et la dĂ©fense de l’environnement. Si la gauche syndicale a Ă©tĂ© considĂ©rablement affaiblie, il existe un syndicalisme territorial de rĂ©seau dont l’action s’inscrit en rupture avec le modĂšle de syndicats d’entreprise. Connu sous le nom de « community union Â», il mobilise les couches les moins reprĂ©sentĂ©es par le syndicalisme traditionnel : prĂ©caires, immigrĂ©s, femmes, main d’Ɠuvre de la sous-traitance.

*

Laurent Vogel est chercheur associĂ© Ă  l’Institut syndical europĂ©en (ETUI).

Illustration : https://www.japantimes.co.jp

Notes

[1] La source principale sans laquelle ce texte n’existerait pas est le livre de Paul Jobin, Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon, Paris : Ed. de l’EHESS, 2006.  Je me suis aussi appuyĂ© sur T.S. George, Minamata. Pollution and the struggle for democracy in post-war Japan, Cambridge: Harvard University Press, 2001 et Yorufuji, Tsuda et Harada, “Minamata disease: a challenge for democracy and justice”, in: European Environment Agency, Late lessons fromearly warnings: science, precaution, innovation, Copenhague : EEA, 2013, pp. 92-120.

[2] Par souci de concision, il sera question dans cette article de l’entreprise Chisso. Depuis la crĂ©ation de l’usine Nihon KĂąbaido Ă  Minamata, l’entreprise a connu plusieurs transformations. Entre 1908 et la seconde guerre mondiale, la sociĂ©tĂ© Nichitsu forme un conglomĂ©rat important qui participe Ă  l’expansion japonaise en CorĂ©e, en Chine et en Asie du Sud-Est. Entre 1950 et 2012, l’entreprise Ă©tait connue sous la forme abrĂ©gĂ©e de Shin Nichitsu. Le prĂ©sident de la sociĂ©tĂ© Ă  l’époque des luttes contre la pollution Ă©tait Yukata Egashira, le grand-pĂšre maternel de l’actuelle impĂ©ratrice consort du Japon. RĂ©organisĂ©e en 2012 sous la dĂ©nomination Japan New Chisso, elle poursuit une activitĂ© industrielle Ă  Minamata en produisant des matĂ©riaux Ă©lectroniques.

[3] Dans l’histoire mĂ©diĂ©vale japonaise, de nombreuses villes ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es « sous le chĂąteau Â» (jĂŽkamachi). Le processus d’urbanisation a concentrĂ© des activitĂ©s Ă©conomiques (commerce, artisanat) sous la protection et le contrĂŽle des demeures seigneuriales.

[4] La mine de Miike a Ă©tĂ© fermĂ©e en 1997. La grĂšve des mineurs de Miike en 1960 avait durĂ© 312 jours et elle avait mis en Ă©vidence la volontĂ© du patronat japonais de favoriser le dĂ©veloppement d’un syndicalisme de collaboration de classe. Voir :  J. Prive (1991), “The 1960 Miike Coal Mine Dispute : a Turning Point for Adversarial Unionism in Japan”, Bulletin of Concerned Asian Scholars, 23:4, pp. 30-43.

[5] Les kuroko remplissent de multiples fonctions dans les reprĂ©sentations du kabuki. Leur vĂȘtement entiĂšrement noir signifie qu’ils sont invisibles mĂȘme si le spectateur n’ignore rien de leur prĂ©sence. Ils dĂ©placent les accessoires, changent les dĂ©cors, aident les acteurs Ă  changer de vĂȘtement. Ils peuvent aussi tenir des rĂŽles d’animaux.

[6] L’ùre Meiji (1868-1912) est une Ă©poque de rĂ©formes anti-fĂ©odales qui voit apparaĂźtre un Etat centralisĂ© et joue un rĂŽle dĂ©cisif dans le dĂ©veloppement du capitalisme au Japon.

[7] Sur l’importance de la lutte Ă  Ashio et le rĂŽle de Shƍzƍ Tanaka, voir J.F. Souyri, Moderne sans ĂȘtre occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui, Paris : Gallimard, 2016.

[8] Cette convention est entrée en vigueur le 16 août 2017.

Ă  voir aussi

Lire hors-ligne :



Source: Contretemps.eu