À partir de l’interview croisée de quatre anciens militants belges qui travaillèrent en usine au cours des années 1970 et 1980 en Belgique dans le cadre de leur engagement politique, et en écho à la lecture de L’Établi de Robert Linhart, cet article s’interroge sur les similitudes et différences avec des engagements similaires en Belgique et sur les enjeux et enseignements à tirer pour les militants actuels.

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Au fil des lectures sur la condition ouvrière, un nom revient souvent : celui de Robert Linhart, sociologue français, engagé dans le mouvement maoïste des années 1970 et qui a pris la décision de s’« établir » dans une usine Citroën. Témoignage poignant sur la condition ouvrière, son livre, L’Établi (1978), entre en résonance avec des questions qui peuvent tarauder des militants marxistes ayant bénéficié d’une formation universitaire. Peut-on être utile et légitime si l’on n’est pas soi-même au centre de l’appareil productif ? Quelles stratégies de constitution d’un groupe ou d’un parti révolutionnaire des travailleurs, pour quels résultats ?

Survivant aux scissions et modifications du paysage politique, aux époques, même, ces « établissements » persistent : jusqu’à aujourd’hui, des militants d’autres milieux font le choix de devenir travailleurs en usine dans le cadre de leur engagement et activités politiques. Sans volonté d’exhaustivité, nous avons demandé à quatre anciens étudiants, travailleurs universitaires ou enseignants, qui se sont fait embaucher en usine entre 1970 et 1990, de nous parler de leur expérience.

Profitant de la croissance économique, aucun n’a rencontré de difficulté majeure à se faire embaucher, avec plus ou moins de préparation ; certains revendiquent l’affiliation à la tradition maoïste et au « retour aux masses » lié à l’établissement, d’autres en dénoncent le caractère artificiel ; certains parlent d’un choix personnel, d’autres mettent en avant l’importance de cette stratégie pour leur organisation. Les bilans politiques et humains sont également très variés.

Tous semblent nous renvoyer à l’éternelle question : entre fougue de jeunesse et importance de l’organisation… Que faire ?

– Dominique Meeùs (DM) a quitté son poste d’assistant en mathématiques à l’Université de Louvain, pour entrer comme ouvrier en sidérurgie à Charleroi en 1971. Il est alors membre d’un groupe maoïste d’étudiants né à Louvain dans l’immédiat après mai 68. Il travaillera ensuite dans une câblerie puis de nouveau dans la sidérurgie. Il quitte l’industrie en 1985 pour intégrer la FUNOC.

– Anne Sokol (AS), psychologue-psychothérapeute, est entrée à la Fabrique Nationale, à Herstal, en tant que femme-machine, en 1973, alors qu’elle était membre de l’UCMLB (Union des communistes marxistes-léninistes de Belgique) d’orientation maoïste. Elle y restera jusqu’en 1978 pour intégrer le FOREM formation. Elle vit et exerce sa profession de psychothérapeute à Seraing.

– Estelle Krzeslo (EK), sociologue, était également membre de l’UCMLB et ouvrière à la FN, de 1973 à 1977. Elle travaillera ensuite au service de formation de la FGTB puis à l’Université libre de Bruxelles, dans le service de sociologie du travail.

– Guy Van Sinoy (GVS), au départ instituteur et membre de la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs, issue de la 4e internationale, est entré chez Philip Morris en 1981. Il y est resté jusqu’en 1990. Il quitte alors l’usine pour se consacrer à la militance en lien avec l’usine Volkswagen.

Comment en êtes-vous venu(e) à vous établir ?

DM : En allant enseigner à l’Ecole normale supérieure à Paris en 1967-1968 – qui était au centre des contestations -, j’ai rencontré des gens de l’UJCML (Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes). Grâce à cela, à l’été 1967, j’ai pu aller en Chine avec l’Association des amitiés franco-chinoises, en transsibérien. Dans le train, les autres participants m’ont fait découvrir cet édifice intellectuel prodigieux qu’est le marxisme ; enfin, la Chine m’a impressionné, quoi que pauvre, le pays m’est apparu bien équipé et industrialisé, avec des services publics fonctionnels.

Donc lors de mon retour en Belgique, en 1967, j’ai rejoint un groupe marxiste-léniniste de Louvain où je travaillais. On a rapidement pris conscience qu’on perdait notre temps à l’université si on voulait être liés aux ouvriers et se mettre à leur service. Le groupe a donc déménagé en 1971 à Charleroi. On a pris des contacts, cherché à recruter des petits-bourgeois progressistes et des ouvriers avant de prendre la décision d’aller nous-mêmes en usine. J’ai arrêté donc mon contrat d’assistant à l’issue de mon mandat, alors que j’avais une carrière tracée (je donnais déjà cours). J’ai été engagé dans une grande usine sidérurgique comme ouvrier non qualifié. La crise n’était pas encore visible donc on trouvait facilement.

EK :  J’avais terminé mes études et un peu travaillé en intérim dans des bureaux, et puis je ne sais pas comment c’est venu, mais l’idée a été de s’établir. C’était peut-être la mode. Je me suis établie en 1972, j’y suis restée jusqu’en 1977. Dans l’organisation, l’UCMLB, maoïste, l’idée était d’aller s’installer dans des villes ouvrières : on est parti à Liège avec mon mari. De ceux qui habitaient à Liège, peut-être une vingtaine, on a été au moins trois à partir à la FN. Il y en avait aussi à Cockerill et à la Lainière à Seraing. Je ne crois pas que beaucoup de militants se soient établis. Peut-être 10 à 15 personnes, et pas tout le monde en même temps.

Il y avait toute une période où on allait distribuer des tracts au petit matin, chez Volkswagen et à Clabecq. C’était pénible, accrocher les gens pour avoir des conversations sur des choses auxquelles je connaissais rien, ça n’allait pas, j’aimais mieux être au milieu du jeu de quilles que de me retrouver devant la porte d’une boîte. Au bout d’un moment, je me suis dit : « Je vais aller voir de plus près ». Ce n’était pas compliqué et la FN embauchait des femmes, alors je l’ai fait. C’est un travail qui n’est pas considéré comme qualifié. […] Au moment du test d’embauche, ils mesuraient juste si vous étiez suffisamment adroit.

AS : J’étais membre de l’UCMLB. Je sortais de l’Université. Avec mon compagnon de l’époque, tous les deux Bruxellois d’origine, nous étions arrivés à Liège en 1973 pour y militer. C’était un choix de l’organisation. On trouvait que c’était un terrain à remuer, c’était un bastion ouvrier évident, avec de grandes entreprises et des charbonnages. Progressivement on a rencontré des militants, des sympathisants actifs.

Je suis d’abord restée un an au chômage, à militer 24h sur 24h. J’en avais marre, j’ai vu passer une annonce dans le journal : la FN souhaitait engager des femmes machines. C’était tentant de travailler dans une usine où les femmes ont mené une lutte célèbre. Je voulais vivre ça de l’intérieur. J’ai été engagée en août 1973 et j’y suis restée jusqu’en 1978.

GVS : Dans les années 1960, le courant maoïste a repris quasi mot à mot le slogan « aller aux masses » de Mao, et c’est dans ce cadre que le mouvement des établis s’est dégagé. Une grande partie de ce courant a traversé une crise profonde quelques années plus tard et il s’est désintégré. C’était l’idée d’aller au peuple, souvent de la part de militants qui n’étaient pas d’origine ouvrière. […] Linhart, par exemple, semblait considérer que plus l’ouvrier était exploité, plus il était conscient alors qu’il n’y a pas de lien mécanique entre le degré d’exploitation et le niveau de conscience sociale.

Vers la fin des années 1970, l’idée qu’il y aurait une montée révolutionnaire en Europe a été battue en brèche et une partie des militants de l’époque était démoralisée.  On avait des militants dans des secteurs peu intéressants politiquement ; l’idée était de les réorienter vers des secteurs clefs, capables, lors d’un mouvement, d’entraîner le restant de la classe ouvrière dans une grève générale. On avait choisi la métallurgie, les transports en commun- notamment les cheminots- ; on ne s’axait pas tellement sur la sidérurgie car elle était en déclin, de nombreuses usines fermaient.

Au départ j’étais instituteur, puis j’ai donné cours dans le secondaire et j’ai travaillé sur rotative à l’impression du quotidien de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), à Paris. Quand je suis revenu, j’ai travaillé pour des boîtes privées. De là, j’ai essayé de rentrer chez Volkswagen, mais ils m’avaient un peu repéré, donc je suis rentré dans une multinationale américaine, Philip Morris. Et j’y suis resté 9 ans, de 1981 à 1990.

Était-ce un choix purement personnel ou cela relevait-il d’une stratégie de l’organisation dans laquelle vous militiez ?

EK : Je ne sais pas si la FN était un secteur stratégique, mais il était important pour l’idéologie de l’organisation. C’était une usine de femmes qui avait la réputation d’être combative. Avec les filles qui sont rentrées en même temps, on ne s’était pas concerté. [NDA : AS confirme que le choix était plus personnel que pensé collectivement.] On savait que d’autres rentreraient, mais on n’avait pas développé une stratégie pour savoir comment faire. Pour l’organisation s’établir était un must, mais ce n’était pas obligatoire. L’idée était de rencontrer des gens et de les associer à l’organisation. Enfin ça, c’est théorique : on nouait des amitiés, des relations, mais on ne se voyait pas faire de la propagande en permanence. On travaillait quoi.

DM : On avait une analyse presque primitive et mécaniste de l’origine de classe : si une organisation se fondait uniquement sur la petite bourgeoise, elle ne pouvait aller que vers le révisionnisme. Nous étions totalement ouvriéristes. On devait trouver des leaders ouvriers pour encadrer les petits bourgeois intellectuels que nous étions, pour rendre le mouvement majoritairement prolétaire ; on devait se lier aux masses, en suivant les textes de Mao notamment. On s’établissait pour la vie. On allait rencontrer des ouvriers de valeur, le groupe allait s’élargir et devenir majoritairement prolétarien. On allait être au service des ouvriers. Il n’y avait pas d’idée de couvrir les différents secteurs industriels, c’était trop ambitieux. Il fallait être dans les principales usines mais ce n’était ni facile, ni systématique. La priorité était de se lier à la classe ouvrière, mais on n’avait pas de plan de bataille établi.

GVS : Plusieurs dizaines de personnes de l’organisation ont eu cette trajectoire. À un moment donné, il y avait un quart des membres de la direction qui travaillaient dans une entreprise comme ouvriers. On a eu des camarades dans toutes les usines automobiles : Volkswagen à Bruxelles, General Motors à Anvers, Ford à Genk, Volvo à Gand. On en a eu également en sidérurgie et chez les cheminots, chez Caterpillar et dans la chimie, surtout en Flandre. On était dans une volonté de construction de l’organisation, bien sûr, on recrutait des ouvriers qui n’étaient pas des embauchés, enfin qui étaient embauchés car ils étaient ouvriers, tout simplement. Donc il y avait un renforcement numérique de l’organisation et aussi une modification – qu’on jugeait positive – de sa composition sociale.

Comment avez-vous vécu les premières périodes : v


Article publié le 24 Mar 2020 sur Contretemps.eu