Mai 20, 2016
Par Paris Luttes
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Je n’ai pas envie de raconter ma vie, mais plutôt de quelle manière la rage aujourd’hui m’a envahi.

En mars, un jour de manif, j’ai été attrapé dans le dos par des molosses en civil. Sans raison. Ou alors si, j’étais là où il ne fallait pas, au milieu d’une foule. Un tocard des renseignements (BIVP) m’a montré du doigt. Pourquoi, je ne sais pas. On est tou-te-s un peu parano, alors on se trouve des explications. La suite, des coups de matraques, dans les jambes, un peu partout. Puis mon nez est resté collé sur le trottoir. En attente du fourgon. On m’a ensuite relevé pour m’embarquer. Je me souviens d’un connard de la DOPC, bouffant son sandwich, qui s’est marré en me voyant en si mauvaise posture. Qu’est-ce qu’il avait l’air con avec son jambon-beurre !

Les types qui m’ont ramené au comico, c’était deux flics des compagnies d’intervention. Pas la BAC, mais bien des flics du maintien de l’ordre qu’avaient laissé leurs uniformes et leurs casques au placard. Et leurs brassards oranges par la même occasion.

Leurs collègues avaient pris quelques coups. Un jour d’ITT pour le plus touché d’entre eux. Un jour d’ITT, ça veut dire à peine un hématome. Rien de bien méchant donc. Mais le flic, tel un héros blessé sur le front, a eu un jour de congés. Caliméro sous son calot. Pauvre type, si minable.

Garde-à-vue, puis déferrement.

Je me souviendrai toujours des mots de la juge des libertés et de la détention (JLD) qui m’a collé un contrôle judiciaire : “Entre vous et moi, chacun sait qu’en manif il arrive qu’on se bouscule avec les policiers”. Si compréhensive que ça m’étonne encore.

Et pourtant, j’ai bousculé personne : on m’a cueilli dans la foule comme on cueille une paquerette.

Peu importe qu’elle soit innocente, la paquerette a été mise en examen. Pour “violences sur personne dépositaire de l’autorité publique”. La juge d’instruction s’est sentie pousser des ailes, elle voulait me coller en détention provisoire. La paquerette a failli finir derrière les barreaux, pour avoir eu l’outrecuidance de se trouver sur le mauvais gazon.

Heureusement, la JLD avait d’autres chats à fouetter. A défaut de barreaux de prison, j’ai donc pris une interdiction de manif. Le temps de l’instruction : peut-être pendant un an…

Avec ma baveuse, on a fait appel du placement sous contrôle judiciaire. Manifester n’est pas une “activité professionnelle ou sociale” (formulation de l’article 138 12° du CPP), c’est un droit fondamental. En tout cas, c’est comme ça que les démocrates nous l’ont vendu. On y croit toujours. Mine de rien, on est tou-te-s pétri-e-s de naïveté. L’Etat de droit nous a bouffé le cerveau avec ses balivernes.

Et là, aujourd’hui, l’audience a eu lieu devant la chambre de l’instruction. J’ai même eu la parole, quel luxe ! Juste le temps de dire que leur contrôle judiciaire était bidon : “toute manifestation publique de quelque nature que ce soit”, ça veut dire quoi ? Un concert de Justin Bieber, ça compte ?

Après à peine dix minutes de parole, leurs gueules enfarinées se sont retirées dans un cagibi pour délibérer. Ils se prennent au sérieux ces gens-là. Du haut de leurs fauteuils poussiéreux, ils croient comprendre le monde. Je les hais. Chaque jour un peu plus. Ils sont comme la lie au fond d’une vieille piquette. Déjà que j’aime pas le vin…

J’ai poireauté une plombe, en lisant mon bouquin sur la révolution syrienne. Un entretien avec des anarchistes syriens. Le temps de voir des greffiers et des baveux errer sans but dans les couloirs. De quoi filer le tourni. J’ai hésité à m’allonger pour faire un somme. Une sieste devant la chambre 6 pôle 7, ça se mérite !

Puis ils m’ont appelé.

La juge m’a regardé de son air pincé. Je la haïssais déjà à ce moment-là.

A côté d’elle, un moustachu avec une tête de républicain de la IIIe République et un maigrelet à lunettes qui ressemblait à un employé du ministère des Finances. Je ne les haïssais pas encore tout à fait ceux-là. Ils m’inspiraient même plutôt confiance. Quelle naïveté ! Tout magistrat est bon à pendre.

Ils ont reconnu que l’interdiction de manifester portait atteinte à mes droits fondamentaux : la liberté d’opinion notamment.

Du coup, mon contrôle judiciaire a été modifié. Interdiction de me rendre à Paris, interdiction d’entrer en contact avec l’autre personne mise en examen dans le même dossier et obligation de pointer chaque semaine au comico de ma ville de banlieue. Quelles raclures !

La juge a cru bon de me préciser : “si vous ne le respectez pas, vous serez placé en détention, vous avez compris ?” Elle s’est prise pour une instit, à me parler comme à un gosse. Pauvre aristocrate, récif coralien d’un monde englouti, noyé dans la vase de ses certitudes. Qu’est-ce qu’elle peut bien comprendre des réalités sociales que nous vivons ?

Ce contrôle judiciaire ça veut dire :

- interdiction d’aller aux manifs sur Paris
- interdiction d’aller aux réunions sur Paris
- interdiction de prendre le métro pour traverser Paris
- interdiction d’aller prendre le train à Paris pour aller voir ma mère
- interdiction d’aller au supermarché où je fais mes courses d’habitude sur Paris
- interdiction d’aller chez mon kiné sur Paris
- interdiction d’aller voir mes potes sur Paris
- interdiction d’aller au ciné, à un concert, à une discussion, à une projection, à un événement, à une expo, dans un musée, etc. sur Paris
- interdiction d’aller chercher ma copine sur son lieu de travail à Paris
- interdiction de partir en vacances

Et la présomption d’innocence ? La justice chie dessus, bien évidemment. Le contrôle judiciaire, c’est déjà une punition.

Là, il est 2 heures du matin et mon corps tout entier est tendu de rage. Je ne sais pas comment sortir toute cette colère qui bouillonne à l’intérieur de moi. Là seule chose qui me vient, c’est un flot d’insultes.

Mais je sais qu’une fois passé le cap de cette insulte à ma liberté, ma rage aura grandi. Ma radicalité s’en trouvera renforcée. Ma haine de l’Etat aussi.

Ce que leur répression produit, c’est toujours plus de rage. A nous de l’utiliser à bon escient, pour que leur monde pétrifié s’écroule enfin.

On n’a plus le choix, il faut brûler les tribunaux.

Un jeune en voie de radicalisation


En cadeau, pour la route, un graff qui n’aura pas vécu 24 heures :

 - 1.3 Mo



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