Septembre 12, 2021
Par Bibliotheque Anarchiste
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Quel est le fondement de l’individualisme, et s’il est compatible avec une conception socialiste ? Je questionne ici les proches du mouvement anarchiste. Cela fait longtemps que je m’intĂ©resse Ă  ce mouvement, et constate toutes ses contradictions, je ne pourrais les exposer ici. Mais je tiens Ă  fournir un raisonnement primaire, quoi que superficiel, Ă  tout militant intĂ©ressĂ© par la thĂ©orie individualiste. De nombreux penseurs se sont rĂ©clamĂ©s individualistes, de nombreux anarchistes se sont rĂ©clamĂ©s individualistes, et en ont donnĂ© une dĂ©finition, mais la ne sera pas mon sujet ; car s’il est vrai que certains en ont donnĂ© une dĂ©finition, je ne questionne pas cette derniĂšre, mais l’idĂ©e mĂȘme d’utiliser le terme « Individualisme », d’un point de vue sĂ©mentique. Car au final, les individualistes auraient trĂšs bien pu se tromper dans le choix de ce nom, lui attribuant une dĂ©finition qui appartient dĂ©jĂ  Ă  d’autres luttes, c’est ce que je metterais en Ă©vidence. Bien que nous verrons dans la troisiĂšme partie de cet essai la proximitĂ© du mouvement individualiste avec l’individualisme sĂ©mentique que nous aurons analysĂ©.

DE L’INDIVIDU ANTITHÈSE DU SOCIALISME


Que signifie le terme d’individualisme ? S’il est entendu en tant que doctrine politique, alors il signifie la sacralisation de l’individu dans la lutte ; je m’explique : Que signifie le FĂ©minisme ? C’est une lutte qui place au centre de sa pensĂ©e la femme. Que signifie l’Écologisme ? C’est une lutte qui place au centre de sa pensĂ©e l’environnement. Que signifie le Collectivisme ? C’est une lutte qui place au centre de sa pensĂ©e la mise en commun. Que signifie alors l’Individualisme ? Il s’agit d’une lutte qui place au centre de sa pensĂ©e : l’individu, rien d’autre.

Le socialisme, par la mĂȘme formule, tire les mĂȘmes dĂ©finitions : le socialisme est la lutte qui mets au centre de sa pensĂ©e le social. Comme le pacifisme mets au centre de sa lutte la non-violence, comme le libĂ©ralisme mets au centre de sa lutte la libertĂ© economique, comme le


marxisme mets au centre de sa lutte la lecture de Marx, le socialisme mets au centre le social, l’environnement social, le commun, le bien-ĂȘtre publique.

Ces termes d’individualisme et de socialisme s’opposent en rĂ©alitĂ©, car les deux sont des antithĂšses, au mĂȘme titre que collectivisme et libĂ©ralisme s’opposent. Le collectif voit l’organisme social, le libĂ©ralisme voit l’individu ; il en est de mĂȘme pour la dualitĂ© individualisme-socialisme.

On pourrait ĂȘtre tentĂ© d’affirmer que le socialisme et l’individualisme soient les faces d’une mĂȘme piĂšce, un cotĂ© communautaire, l’autre pronant la libertĂ© de l’individu, mais cette façon de voir les choses est sĂ©mantiquement fausse. Être marxiste, c’est se dĂ©clarer partisan de Marx ; ĂȘtre fĂ©ministe, c’est se dĂ©clarer partisan de la femme ; ĂȘtre individualiste, c’est se dĂ©clarer partisan de l’individu, et cet acte n’est pas innocent. Car prendre parti explicitement « pour l’individu » c’est le placer au dessus de la collectivitĂ©, du contrat social, du reste, de tout corps politique, de tout groupement social. En d’autres termes, faire passer les intĂ©rĂȘts individuels avant les intĂ©rĂȘts collectifs, faire empiĂ©ter l’individualitĂ© sur la communautĂ© en la considĂ©rant plus importante. Vouloir la libertĂ© avant l’Ă©galitĂ©, ou le bien publique, n’est-ce pas une conception bornĂ©e et Ă©gocentrique de voir le monde ? Quiconque veut le bien publique veut le bien des autres, il voit le monde social, qui engage la libertĂ© civile des contractants. hors quiconque revendique avant tout la libertĂ©, revendique en fait la « posssibilitĂ© de suivre sa volontĂ©e » entendu au sens du particulier. Le socialisme, ou le communisme, place les intĂ©rĂȘts du social, du commun, avant l’individuel ; le considĂ©rant plus important. Si cette distinction n’existait pas, il n’y aurait pas lieu d’avoir deux mots. Pour fournir un exemple, une pensĂ©e communiste sera de dire que tous ont le droit de s’exprimer, dans la mesure qu’ils n’appellent Ă  la haine contre personne (l’intĂ©rĂȘt collectif passe devant l’intĂ©rĂȘt individuel), une pensĂ©e individualiste sera de dire que l’individu a un droit fondamental de dire tout ce qu’il veut, mĂȘme si cela dĂ©plaĂźt ou nuit aux autres (l’intĂ©rĂȘt individuel passe devant l’intĂ©rĂȘt collectif).

En rĂ©alitĂ©, une doctrine politique ne fait pas que placer une thĂ©matique centrale dans sa lutte, elle combat aussi son opposĂ©, et ce qui empĂȘche son Ă©panouissement : le fĂ©minisme combat le masculinisme, le fĂ©minisme prĂŽnant la libĂ©ration de la femme par rapport Ă  l’homme, le masculinisme prĂŽnant la domination de l’homme sur la femme. Le communisme combat le capitalisme, le communisme prĂŽnant la propriĂ©tĂ© publique, le capitalisme prĂŽnant la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Le socialisme combat l’individualisme, le socialisme prĂŽnant le corps social avant tout, l’individualisme prĂŽnant l’individu avant tout.

Cette dĂ©finition peut-ĂȘtre utilisĂ©e en toute situation, et vous constaterez qu’elle demeure toujours juste : une descision est socialiste si elle fait passer les intĂ©rĂȘts du corps social avant ceux des individus, une dĂ©cision est individualiste si elle fait passer les intĂ©rĂȘts de l’individu avant ceux du corps social. Cette dĂ©finition ne peut etre contestĂ©, sous peine de rĂ©vĂ©ler ĂȘtre malhonnĂȘte, ou d’utiliser une rĂ©thorique d’argument irrĂ©futable : ĂȘtre individualiste c’est ĂȘtre partisan de l’individu, ĂȘtre communiste c’est ĂȘtre partisan du commun, ce constat engendre la dĂ©finition donnĂ©e.

Par ce fait, nous pouvons analyser plusieurs concepts de sociĂ©tĂ© pour voir s’ils sont communistes/socialistes ou individualistes :


1. La libertĂ© d’expression est socialiste/communiste, car elle est restreinte par l’intĂ©rĂȘt publique.

2. La libertĂ© de voter est socialiste/communiste, car elle est restreinte par l’intĂ©rĂȘt publique.

3. La libertĂ© de circuler est socialiste/communiste, car elle est restreinte par l’intĂ©rĂȘt publique.

4. La libertĂ© de s’habiller comme l’on veut est socialiste/communiste, car elle est restreinte par l’intĂ©rĂȘt publique.

5. La libertĂ© de participation Ă  la dĂ©mocratie est socialiste/communiste, car elle est restreinte par l’intĂ©rĂȘt publique.


À l’inverse


1. La libertĂ© de propriĂ©tĂ© est individualiste, puisquelle est restreinte par la volontĂ© de l’individu (la loi n’existe pas pour restreindre la propriĂ©tĂ© mais pour assurer qu’un propriĂ©taire ne porte pas atteinte Ă  la propriĂ©tĂ© d’un autre).

2. La libertĂ© de tuer est individualiste, puisqu’elle est restreinte par la volontĂ©e de l’individu, et l’autodĂ©fense des victimes.

3. La libertĂ© de voler est individualiste, puisqu’elle est restreinte par la volontĂ©e de l’individu, et l’autodĂ©fense des victimes.

4. La libertĂ© de violer est individualiste, puisqu’elle est restreinte par la volontĂ©e de l’individu, et l’autodĂ©fense des victimes.

5. La libertĂ© d’employer des salariĂ©s est individualiste, puisqu’elle profite Ă  l’un en substituant quelquechose Ă  l’autre.


Le viol, le vol, et le meurtre, s’ils sont interdits par la lois, la loi devient socialiste/communiste. Car l’interdiction du meurtre, du vol, et du viol, se fait pour les intĂ©rĂȘts de tous, au dĂ©triment des intĂ©rĂȘts individuels.


On constate aisĂ©ment que toute libertĂ© individualiste, c’est Ă  dire qui est limitĂ© par la volontĂ©e de l’individu seule, non de la volontĂ© gĂ©nĂ©rale, fait potentiellement plus ou moins de mal aux autres. Pour cause toute activitĂ© qui ne fait pas de mal aux autres est encadrĂ© par la loi, issue de la volontĂ©e gĂ©nĂ©rale.


S’il demeure des personnes n’Ă©tant pas convaincus par cette analyse sĂ©mantique du terme, et persistant dans l’idĂ©e que l’individualisme signifie la libertĂ© individuelle, je ne peut que leur dire que cette dite libertĂ© est dĂ©jĂ  assurĂ© par le socialisme et le communisme, car l’idĂ©e que l’intĂ©rĂȘt collectif prime ne signifie pas que tous se font esclaves des autres, mais que la limitation des libertĂ©s de chacun se fait par les libertĂ©s des autres. Il est notable aussi que d’affirmer l’idĂ©e de « l’intĂ©rĂȘt collectif », reviens justement Ă  affirmer les intĂ©rĂȘts de « tous », entendus dans leur qualitĂ© individuelle. Mais comme leur libertĂ© est mutuellement restreinte par tous, elle est socialiste/communiste. Assurer l’Ă©galitĂ© ou combattre pour le socialisme (libertaire) reviens Ă  combatre pour l’autogestion, la dĂ©mocratie directe, la maĂźtrise du citoyen, lĂ  oĂč assurer l’individualitĂ© c’est marquer symboliquement une rupture avec le monde social.

L’INDIVIDUALISME ANARCHISTE COMPARÉ À CETTE IDÉE


Depuis toujours, tous les courants de gauche, qu’ils se nomment, communistes, anarchistes, rĂ©publicains, Jacobins, ont pris en compte cette conception du citoyen comme libre ; comment est nĂ©e l’anarcho-individualisme ? Il existait dĂ©jĂ  un anarcho-communisme et un anarcho-syndicalisme qui pronait l’autogestion et la libertĂ© individuelle ; si certains ont crĂ©e l’individualisme par la suite, c’Ă©tait historiquement une volontĂ©e de rupture ; qui proposait alors une conception axĂ©e sur l’individu, non la sociĂ©tĂ©, le terme d’individualisme dans le milieu social est apparu aprĂšs les termes de « collectiviste », « syndicaliste », « communiste » et ce, justement pour marquer une rupture avec l’environnement social.

Les individualistes ont une morale indĂ©pendantiste de l’individu, sacralisĂ© par la phrase « ni dieu ni maitre », certains en viennent souvent Ă  refuser les concepts de lois, d’institutions, d’assemblĂ©es (mĂȘme citoyenne), les considĂ©rant comme autoritaires ; la plupart des individualistes exĂšcrent le municipalisme libertaire ou le conseillisme marxiste, cela dĂ©montre cette idĂ©e. Hors, penser l’absence de lois, d’institutions, d’assemblĂ©e, c’est penser la « libre-association des individus ». Les individualistes pensent que les hommes devraient se grouper par affinitĂ©, selon leur envie, et leur acquiescement, et que tous pouvaient rompre l’association ; cette conception n’entre-t-elle pas en corrĂ©lation avec la dĂ©finition que j’ai fournis ? Il en est d’autres qui pensent que l’individu ne doit faire que ce qui va dans sa cause, mĂȘme si ses intentions Ă©tais nobles, cette conception entre dans ma dĂ©finition. D’autres, prĂ©tendent que les individus, hors du joug des lois, devraient ĂȘtres autonomes, possĂ©der leur maison et leur terre, qu’ils utilisent pour eux. Et mĂȘme si certains se disent collectivistes, ils revendique aussi l’idĂ©e que des individus puissent refuser la collectivisation, et revendiquer leur parcelle de terre ; ces idĂ©es entrent aussi dans ma dĂ©finition. De Max Stirner Ă  Albert Libertad, toute philosophie individualiste-anarchiste entre dans ma dĂ©finition, ainsi, elle se fait ennemie du corps social, comme dĂ©montrĂ© plus haut.

La synthĂšse anarchiste, qui a beaucoup insistĂ© sur l’idĂ©e que l’individualisme et le communisme se complĂštent fait dĂ©monstration de son absurditĂ©. J’identifie deux Ă©coles au sein de l’individualisme, l’une, comprenant l’individualisme comme l’intĂ©rĂȘt de l’individu, conception que nous avons dĂ©montrĂ© comme antisociale ; l’autre, affirmant que l’individualisme ne fait que signifier la libertĂ© individuelle dans le respect de tous, conception que nous avons dĂ©montrĂ© fausse par le fait que les socialistes de tout temps on affirmĂ© cette libertĂ© et qu’il est par consĂ©quent absurde que le terme ait Ă©mergĂ© pour ce rĂŽle, mais surtout que le terme d’individualisme, dans une conception sĂ©mantique, n’y correspond pas. Ces deux Ă©coles, prĂ©sentes au nom de synthĂ©sisme, se trompent. Les synthĂ©sistes qui affirment l’idĂ©e que l’individualisme soit la libertĂ© individuelle se trompent du point de vue sĂ©mantique en appelant un chat un « chien ». Les synthĂ©sistes qui affirment que l’individualisme est l’intĂ©rĂȘt de l’individu, et qu’il se confond parfaitement avec le communisme se trompent aussi d’un point de vue matĂ©riel. Le communisme Ă©tant la relation qui mets en commun les moyens de productions, elle demeure incompatible avec la notion individualiste selon laquelle tout homme peut refuser la collectivisation ; car ainsi il se saisit d’une terre, et personne ne peut lui reprendre, il s’est rendu propriĂ©taire. En d’autres termes si les synthĂ©sistes mettent en communs leurs terres, ce n’est pas parcequ’ils sont communistes, mais uniquement des individualistes s’associant temporairement en mettant en commun des terres qui deumeurent privĂ©es. La notion d’abolition de la propriĂ©tĂ© signifie qu’elle demeure Ă  tous, donc que personne ne peut l’approprier, donc que le sĂ©paratisme individualiste est incompatible avec le communisme.

CONCLUSION


Pour conclure, le terme d’individualisme est une antithĂšse du socialisme, il reprĂ©sente son opposĂ©, et la chose qu’il combat. L’individualisme n’Ă©tant rien d’autre que la continuitĂ© libĂ©rale et Ă©goĂŻste des petits-bourgeois. Si d’autres affirment que l’individualisme est le fait de penser aux individus, ainsi qu’il n’entre pas en contradiction avec le socialisme, ils se trompent pour deux raisons : d’abord, le terme a Ă©mergĂ© aprĂšs celui du socialisme, alors que ce dernier assurait dĂ©jĂ  la libertĂ© individuelle, dĂ©montrant que les individualistes veulent aller plus loin, en faisant rupture avec les sociaux. Ensuite, il est sĂ©mentiquement absurde de le considĂ©rer ainsi, et je dĂ©fends quiconque de manipuler les mots et leurs dĂ©finitions pour servir ses intĂ©rĂȘts. Le fĂ©minisme combat le masculinisme, il assure nĂ©anmoins l’Ă©galitĂ© avec l’homme ; l’Ă©cologisme combat le productivisme, il assure nĂ©anmoins la technologie ; le pacifisme renie la violence, il n’en prĂȘche pas cependant la servitude ; le socialisme combat l’individualisme, il assure tout de mĂȘme la libertĂ© individuelle. Affirmer que le socialisme/communisme sans individualisme ne dĂ©fend pas la libertĂ© individuelle, reviens Ă  affirmer que le fĂ©minisme sans masculinisme n’assure pas l’Ă©galitĂ© avec l’homme, que l’Ă©cologisme sans productivisme est forcĂ©ment primitiviste, et que le pacifisme sans violence ne fait qu’assurer la servitude.


GSSMK.1784




Source: Fr.theanarchistlibrary.org