Janvier 10, 2022
Par Lundi matin
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J’appelle solitude la foule.

(Pascal Quignard – L’homme aux trois lettres)

Des femmes fatiguées, des hommes mélancoliques, des enfants absents, des vieillards prostrés, des soldats amputés, des pantins désarticulés, sans parler de ceux que l’on ne qualifie pas… (Que du beau monde, en somme !)

webcam torve aux aguets de la joie jamais là

hors long lent lockdown sous l’abribus destroy

Belle allaite un têtard Bill fume un pétard

rare objective hallu la rage égare à vivre

(« le monde et moi et patati et patatras  »)

Nuit. Toute la ville dehors, toute, du nourrisson désarmé au vieillard cacochyme. Manifestation générale et sans motif. Grand silence, zéro slogan. Densité de corps inédite. Foule sans âme. Pas l’ombre d’un policier, chacun étant son propre policier. Un certain effroi règne. Au cœur de l’agora, ligoté au totem d’immunité, l’Elu marmonne en boucle une buée de mots : « Le temps n’est plus où le temps était ou sera, l’action accouche de la vérité. » Des bannières anarchistes bariolées accrochées aux bouches des cheminées qui ne fument plus, écrites dans une langue imagée inconnue, claquent comme des fouets dans le vent. Mon avatar existe dans cette foule. Et comme tout un chacun, il arbore un rictus qui ne masque rien, incapable de s’objectiver et de s’extraire de ce cul-de sac-politique. (Métarêve acide)

Et parce qu’on travaille sur soi en permanence, on ne sait plus travailler sur quelque chose. (Falk Richter- A deux heures du matin)

A chaque produit son qr code comme à chaque individu son empreinte génétique.

A chaque produit son individu comme à chaque empreinte génétique son qr code.

A chaque individu son produit comme à chaque qr code son empreinte génétique.

A chaque individu son qr code comme à chaque produit son empreinte génétique.

(Ecologie de la trace)

Les chiens dans la nuit rongent des os gravés dans les mythes, les chiens dans la nuit chient dans les boucles de l’infini, les chiens dans la nuit hurlent la mort aux enchères, les chiens dans la nuit aiment les chiens dans la nuit : effrayés les hommes aboient des ordres aux astres. (Comme si de rien n’était)

Buvant avec des hommes de série, courtisé par des femmes de téléréalité, père d’enfants digitaux, fossoyeur de métier, il ne faut pas s’étonner qu’à chaque instant je pense le contraire. (Matérialisme historique et dématérialisation)

« J’ai repensé à Mitch et à ses paroles sur le fait qu’on mène une vie qui ne sert à rien et c’est très vrai mais y songer peut rendre fou d’une folie qui serait la fin de tout. » (Dimitri Rouchon-Borie – Le démon de la colline aux loups)

Nous vivons par milliards dans un mouchoir de poche spirituel. (Tuer la pensée dans l’œuf)

Langage réduit à la circulation de la monnaie. (…)

Les éléments de langage, thermocollés sur la peau de la nuit noire comme un écran repoussant les pixels, clignotaient, fluorescents, dans le silence du statu quo. (De l’état du dernier poème juste avant la fin du monde)

Lieux gris sous cieux gris, squelettes d’arbres, souvenirs de clochers et de minarets, échos d’agonies serpentant dans l’herbe couleur de pisse, ballet d’étourneaux mutants à l’envergure de faucons, léger vent polaire peu nocif (46%), dalmatien enragé rongeant un disque dur avarié, (page précédente il y a 167 jours : ’O descendre les Champs Élysées enflammés dans un brouillard grésillant de cannabis…’), averse de grésil fortement nocive (88%), passe un homme une écharpe de langues mortes autour du cou, lieux gris sous cieux gris. (Asile nulle part, exil partout)

Camper dans l’écœurement, à l’ombre de l’ombre, seul au monde. (Non, merde !)

Tu marches seul la nuit dans les rues de la sous-préfecture déserte où pétarade le scooter du livreur de pizzas, et plutôt que d’analyser calmement tes déboires métaphysiques, tu te gaves de trucs hallucinogènes. (Bonheur et théorie du bonheur ne font pas bon ménage)

Espèces disparues. (Circulez, y a plus rien à scanner !)

Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes (Il n’y a pas que la Covid dans la vie !)

Comment sortir de la zone de complaisance où nous confinent nos ronronnements critiques ? (Alors ?)

Comment s’extirper du contexte pandémique qui réduit notre conception de la liberté à un inoffensif droit à consommer soumis à conditions sanitaires aujourd’hui, politiques demain ? Sinon en reposant l’éternelle question : qu’est-ce-que la liberté, là, maintenant, sans conditions ? (Alors ?)

Comment mettre fin à cette illusion selon laquelle un comportement sanitaire vertueux nous auréolerait de la félicité morale de sauver des vies ? Car en déclarant leur intention de sauver des vies, comme si le salut devait s’inscrire dans la durée de notre séjour ici-bas, peu importe comment, souvent n’importe comment, ils nous mentent de la façon la plus éhontée qui soit, ne repoussant que des échéances… Comment, sinon en reconsidérant notre point de vue, non pas sur la mort, mais sur le fait de mourir ? (Alors ?)

Alors, petit chimpanzé qui te teste et te déteste chaque jour et qui essuie tes larmes de crocodiles en cherchant dans le dictionnaire le sens du mot tragédie, quand cesseras-tu de te tortiller dans tous les sens ? (Sans commune mesure)

Janvier 2022.

Illustration : Sébastien Thomazo




Source: Lundi.am