Septembre 22, 2022
Par Partage Noir
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Au lendemain des mouvements insurrectionnels de juin 1914 (entrés dans l’histoire sous le nom de la « Semaine rouge »), Errico Malatesta, poursuivi par un mandat d’arrêt à cause de son activité révolutionnaire, avait échappé aux autorités en choisissant une fois encore la voie de l’exil pour s’établir à Londres [1]. En 1918, l’imminence d’un retour de Malatesta fut connu. Aux premiers jours de mars, le préfet d’Ancône ordonna aux forces de l’ordre de lui signaler la possible présence du célèbre anarchiste dans la ville ou la province, tout en demandant au commandant de la police si Malatesta était encore à Londres et, dans l’affirmative, où il habitait.

Malatesta lui-même ne faisait pas mystère de son désir de retourner en Italie. Dans une lettre à l’anarchiste Pasquale Binazzi, il écrivait entre autres : Je suis toujours prisonnier ici, impatient de retourner en Italie, mais dans l’impossibilité de le faire par absence de passeport . Malatesta réclama son droit à posséder un passeport, se référant aussi à la récente amnistie qui devait le toucher. Après plusieurs mois de démarches et d’attente, la situation changea radicalement. Déjà le 26 novembre, le commissaire d’Ancône avait communiqué que Malatesta devait se considérer comme un des bénéficiaires de l’amnistie [2]. Mais c’est seulement à la fin du mois qu’il put finalement recevoir son passeport [3]. Tous les obstacles qui empêchaient le retour en Italie du vieil anarchiste ne furent pas tous éliminés pour cela et ce n’est qu’à Noël que son retour put avoir lieu.

Tous les anarchistes italiens, à l’exception de rares cas individuels [4], avaient été depuis le début de la guerre nettement opposés à l’intervention de l’Italie dans le conflit. Guerre à la guerre : avec ce mot d’ordre très clair, les anarchistes avaient pris une nette distance de l’équivoque ne pas adhérer, ne pas saboter des socialistes. Il ne s’agissait pas d’une distinction purement formelle, mais d’une conception idéologique différente. Ce qui caractérisa les anarchistes fut leur intransigeance antibelliciste et surtout la volonté de transformer la guerre entre États en guerre de classes révolutionnaire. Le prix payé par les anarchistes pour leur activité contre la guerre avait été élevé. Le mouvement s’était dispersé, de nombreux militants avaient été contraints de prendre (ou reprendre) le dur chemin de l’exil. Beaucoup de réfractaires et de déserteurs s’étaient réfugiés en Suisse ou ailleurs, tandis que pour ceux restés en Italie la vie était devenue difficile et l’activité politique impossible. La guerre finie, dans les dernières semaines de 1918 et dans les premières de 1919, le retour d’exil ou de relégation, la sortie de prison de nombreux militants anarchistes permirent au mouvement de reprendre l’activité de propagande et d’agitation avec une plus grande efficacité que les années précédentes. La presse anarchiste reprenait son souffle. Un esprit fraternel caractérisait le constant débat entre les diverses tendances de l’anarchisme. A côté de la presse, ressurgissaient les autres formes de présence et de propagande libertaires : les groupes se recréaient, les cercles et les centres d’études sociales ouvraient de nouveau leur porte aux sympathisants. Il était courant à cette époque que les anarchistes prennent la parole dans les meetings organisés par les socialistes, même si cela n’était pas toujours du goût des organisateurs. Dans les premiers mois de l’après-guerre, de toute façon, la réciproque tolérance, allant quelquefois jusqu’à une active collaboration, caractérisa les rapports entre socialistes et anarchistes. Par exemple, l’Avanti !, le quotidien du Parti socialiste italien, publiait régulièrement les communiqués anarchistes.

A côté du mouvement anarchiste, l’Union syndicale italienne (USI) connaissait, elle aussi, une notable croissance. Elle se plaçait sur le même terrain de lutte révolutionnaire, antiautoritaire et autogestionnaire, que les anarchistes. Entre le mouvement anarchiste et l’USI il n’y avait aucun rapport organique, au contraire plus d’un anarchiste actif dans le domaine syndical agissait d’une façon autonome ou tout simplement en adhérant à la CGL. Certes les anarchistes, dans leur ensemble, étaient particulièrement proches des syndicats.

Si dans le refus de la stratégie modérée de la CGL, tous les anarchistes se retrouvaient — comme il est naturel pour un mouvement révolutionnaire —, sur d’autres thèmes, le débat à l’intérieur du mouvement n’était pas clos. Un important moment de réflexions et d’analyses fut le premier congrès anarchiste de l’après-guerre qui se tint à Florence, du 12 au 14 avril 1919. La première proposition pour un congrès avait été lancée en février par trois survivants du Comité d’action internationaliste anarchiste : Pasquale Binazzi, Virgilio Mazonni et Temistocle Monticelli.

En février et mars, presque tout le mouvement anarchiste y répondit avec enthousiasme. En peu de semaines, des dizaines de groupes et d’individuels écrivirent au comité promoteur du congrès, communiquant leur adhésion au projet ou même annonçant leur présence (ou celle de délégués) [5]. Le 12 avril 1919, à l’ouverture du congrès, dans la salle de la Bourse du travail de Florence se réunirent une cinquantaine d’anarchistes, représentant un nombre élevé de groupes. Tandis que les travaux commençaient avec une première décision (la non-admission de la presse bourgeoise), un commissaire de police faisait enlever du portail de la bourse du travail une grande banderole noire portant les mots : Ni Dieu ni maitre, que les anarchistes florentins venaient d’accrocher. Tout de suite une motion fut approuvée : Les anarchistes d’Italie (…) envoient un ému et fraternel salut à nos martyrs de la guerre, du travail, des révolutions russe, allemande et hongroise, et souhaitent le prompt retour en Italie de Errico Malatesta (…) et la libération de tous ceux qui sont en prison (…).

Le second point à l’ordre du jour prévoyait la discussion de la proposition de constitution d’une fédération anarchiste italienne. A la conclusion des débats, qui durèrent plusieurs jours, furent approuvées la constitution de l’Union anarchiste italienne et de nombreuses résolutions pratiques, tendant à délimiter et à garantir l’action de l’organisation. Sur la question syndicale, le débat ne fut pas clos. La liberté fut laissée aux travailleurs anarchistes d’adhérer ou non à l’Union syndicale italienne. Dans la matinée du 14, dernier jour du congrès, commença la dernière discussion importante relative à l’aménagement de notre presse. Les propositions étaient multiples et contradictoires. Certains souhaitaient fonder un organe de l’UAI, laissant les compagnons libres d’éditer d’autres journaux ; d’autres voulaient la suppression de toutes les feuilles libertaires existantes pour donner vie à un journal unique pour tous les anarchistes. Mais la proposition qui, inévitablement, se trouva au centre des discussions fut celle de créer un quotidien anarchiste, suivant la suggestion d’un groupe de militants milanais.

Fort de la substantielle approbation obtenue au congrès de Florence, le groupe anarchiste milanais, initiateur du quotidien, diffusa à l’intérieur du mouvement une circulaire pour inciter les groupes à participer activement à la souscription. Cette circulaire recevra immédiatement des réponses favorables, bien que tout le monde n’était pas d’accord avec cette initiative, et certaines voix discordantes ne tarderont pas à se faire entendre.

Le débat passionna la grande majorité des groupes et des militants. Il Libertario de La Spezia, L’Iconoclasta de Pistoia, Volontà d’Ancône ouvrirent leurs colonnes aux différentes opinions. Pour appuyer le travail des partisans du quotidien, au début de l’été, Malatesta se prononça favorablement. Quand tu m’écris, parle-moi du quotidien, écrivait Malatesta à Mario Senigalliesi. Moi aussi je crois qu’il serait d’une grande utilité et mettrait notre mouvement sur des bases plus larges, que nous n’avons jamais eues. Naturellement il y a des dangers, mais on ne fait rien sans affronter les périls. Et, tôt ou tard, il faudra le faire. Nous ne pouvons pas éternellement nous limiter à des hebdomadaires lus seulement par nos compagnons [6].

Au début de l’automne, lorsque la souscription permit de considérer la sortie du quotidien comme très proche, la rédaction diffusa dans le mouvement une circulaire-programme de Umanità Nova. L’objectif de celle-ci était surtout d’éclaircir les équivoques et de supprimer les doutes que le grand projet de quotidien avait suscités chez quelques-uns. Tenant compte des différences à l’intérieur du mouvement, la rédaction soutint la possibilité d’une fraternelle collaboration entre les diverses tendances.

Après une énorme campagne, et en pleine effervescence due à la prochaine parution du quotidien, Errico Malatesta arriva au port de Tarante, en provenance de Cardiff, grâce à l’aide d’Alfredo Giulietti, secrétaire de la très puissante Fédération des travailleurs de la mer.

Le 27 décembre eut lieu la première d’une longue série de manifestations pour le retour du vieil anarchiste. Meetings, conférences, manifestations constituèrent le menu quotidien de Malatesta pendant plusieurs mois. A chaque fois il s’exprimait devant des foules considérables. Dans son numéro du 30 décembre 1919, l’Avanti ! relate ainsi la manifestation d’accueil, suivie d’un meeting à la bourse du travail, à Turin. Malatesta prit la parole, remerciant le prolétariat turinois pour les manifestations de sympathie, qu’il déclara accepter non comme un hommage à sa personne, mais comme un signe de la volonté du prolétariat de faire la révolution (…). Les temps, poursuivit Malatesta, sont finalement mûrs. Aujourd’hui la révolution ne doit pas être un changement d’hommes ou de gouvernement, mais doit être révolution sociale, pour la complète émancipation du prolétariat. Les travailleurs ne doivent rien attendre des gouvernements et des parlementaires. Ils ne doivent compter que sur leurs propres forces, s’ils veulent arriver à l’abolition du capitalisme. Après, prirent brièvement la parole Umberto Terracini, pour lui apporter le salut de la section socialiste de Turin, et Borghi au nom de l’USI

Début janvier 1920, Malatesta resta quelques jours à Milan. Il visita les locaux de Umanità Nova et participa aux réunions de préparation du quotidien. La date du 24 janvier fut retenue pour sa parution. Toutes les questions relatives au quotidien étant en grande partie résolues, Malatesta pouvait repartir pour de nouvelles conférences, avec la ferme intention de revenir à Milan avant le premier numéro. C’est à l’occasion de cette nouvelle série de manifestations que Malatesta publia l’article Merci, mais assez ! dans Il Libertario de La Spezzia :

Je suis en Italie grâce aux compagnons et aux amis, et je les remercie de m’avoir donné la possibilité d’apporter à la cause commune mon concours. Je regrette que mes modestes facultés ne me permettent pas de faire tout ce que je voudrais et aussi tout ce que l’on attend de moi. Dans tous les cas je travaillerai avec toute la foi, avec tout l’enthousiasme que j’ai en moi. Que l’on me permette maintenant de faire une observation, une critique, à l’attitude de mes compagnons à mon égard. Durant la mobilisation pour mon retour et durant les premiers jours de ma présence en Italie, il a été dit et fait des choses qui offensent ma modestie et mon sens de la mesure. Que les compagnons se rappellent que l’hyperbole est une figure rhétorique dont il ne faut pas abuser. Il faut qu’ils se rappellent surtout qu’exalter un homme est chose politiquement dangereuse et moralement malsaine, pour celui qui est adulé comme pour ceux qui adulent. Et puis je suis ainsi fait que les applaudissements me paralysent plutôt qu’ils me stimulent. Je veux être un compagnon parmi les compagnons, et si j’ai la disgrâce d’être plus vieux que les autres je ne peux être satisfait de me le voir continuellement rappelé par la déférence des compagnons. [7]

A compter de cette prise de position, ses conférences prendront un caractère différent, s’engageant à fond pour provoquer la révolution qu’il pensait imminente.

Rentré à Milan le 9 février, Malatesta s’occupa principalement de Umanità Nova. Cela faisait dix mois que le congrès de Florence s’était prononcé pour sa création. Désormais tout était prêt : le financement, les rédacteurs, la diffusion, le programme du journal, le matériel d’impression, etc. Il ne manquait qu’une chose essentielle : le papier. Le gouvernement, par l’intermédiaire de la papeterie Isola del Liri, ne semblait pas du tout disposé à fournir aux anarchistes, dont la date de parution du quotidien, fixée au 24 janvier, était dépassée, la matière première. En attendant, Malatesta reprit ses conférences le 17 février à Voghera, puis trois jours plus tard à Milan, le 22 à Legnano, et le 23 à Turro Milanese.

Enfin, le 27 février, le premier numéro de Umanità Nova voyait le jour, daté du 26-27 février 1920. L’article de présentation du nouveau journal était constitué par la circulaire-programme que Malatesta avait écrite cinq mois auparavant à Londres (publiée par Il Libertario du 9 octobre 1919). Pour saluer la naissance de Umanità Nova, l’Avanti ! publia un dessin accompagné d’un commentaire favorable. Toute l’année 1920, Umanità Nova resta le point de référence quotidien de la gauche du parti socialiste, attirant sur lui l’attention et quelquefois le soutien des divers mouvements de la gauche révolutionnaire italienne : de l’USI au Syndicat des chemins de fer, de la Fédération des travailleurs de la mer à la Fédération des jeunesses socialistes, des courants socialistes maximalistes à la Fédération des travailleurs portuaires. Il faut noter que Umanità Nova ne se présentait pas comme le porte-voix des seuls anarchistes adhérents à l’Union anarchiste italienne, mais comme celui de tout le mouvement anarchiste.

Outre l’Avanti !, la sortie du quotidien fut vivement saluée par toutes les publications libertaires de n’importe quel courant qu’elles soient. Particulièrement significative fut la position de La Cronaca Sovversiva de Turin, rédigée par Luigi Galleani et Raffaele Schiavina, importants représentants de la tendance antiorganisationnelle. Les mois qui suivirent confirmèrent le succès de Umanità Nova. Pour la première fois dans l’histoire du mouvement anarchiste de langue italienne, des centaines, peut-être des milliers de militants et de sympathisants se mobilisèrent quotidiennement pour diffuser avec régularité un journal. Naturellement, c’était dans les régions de tradition libertaire que la diffusion fut la plus forte. Cependant, il est à signaler que dans certaines zones, où l’implantation de l’Avanti ! limitait la potentielle pénétration de Umanità Nova, ce dernier réussissait également à prendre pied et, quelquefois, à surpasser le quotidien socialiste.

Le témoignage d’un observateur attentif, en la personne du socialiste réformiste Filippa Turati, est intéressant à ce propos. Dans une lettre à Anna Kuliscioff, il indique : La classe ouvrière passe en ce moment un mauvais quart d’heure de contagion anarchiste. Désormais l’Avanti est quasiment boycotté, et les ouvriers ne lisent plus que Umanità Nova, qui dépasserait les 100 000 exemplaires. Les habitués de la bourse du travail et les voyageurs des trams au petit matin l’affirment, car on n’y trouve plus d’ouvriers sans Umanità Nova en main. Les articles de Malatesta contre la dictature de tout gouvernement, même communiste, en détachent du maximalisme ; mais il y a quelque chose de pire, en l’exaltation des bons organismes du peuple qui, la révolution accomplie, sauront régler eux-mêmes la production et la distribution [8]

Convoqué par la Ligue prolétaire des invalides, mutilés, veuves et orphelins de guerre pour protester contre l’attitude du gouvernement à propos du problème des pensions, un meeting eut lieu à Milan le 29 février. Malatesta y prit la parole pour les anarchistes et Borghi pour l’USI. Le meeting terminé, une grande partie des participants se dispersa en direction de la place Missori qui avait été bloquée par des cordons de soldats et de carabiniers. Les trams voulurent passer et c’est alors que les carabiniers ouvrirent le feu : un conducteur et un passager invalide de guerre furent tués. La bourse du travail (à majorité socialiste) proclama dans la soirée une grève générale de protestation pour le lundi 1er mars. Ce jour-là, la grève fut vraiment unanime et, l’après-midi, se tint un meeting. Un certain Scotti, au nom d’ouvriers métallurgistes, après avoir jugé inefficace l’utilisation de la grève générale en tant que protestation ouvrière, y présenta le mot d’ordre d’occupation des usines. Une telle proposition suscita l’immédiate adhésion des anarchistes (Malatesta) et des syndicalistes révolutionnaires (Borghi), tandis que les représentants de la bourse du travail (Bensi) et de la direction du parti socialiste (Repossi) tentèrent de calmer les travailleurs, en soulignant les risques d’une telle perspective.

L’Avanti ! attaqua les anarchistes et, aux affirmations durement polémiques, Umanità Nova répondit sèchement : Défaitistes ! Oui messieurs, nous l’avons été durant la guerre, quand, avec toute notre énergie, nous avons cherché à ouvrir les yeux au prolétariat, quand nous vîmes le gouffre dans lequel la bourgeoisie l’avait jeté. Nous le sommes aujourd’hui quand nous disons aux travailleurs qu’il est temps qu’eux-mêmes créent dans les usines les organismes pour rendre possible demain leur prise de possession, quand nous opposons à l’évangélique croisez-vous les bras, le révolutionnaire occupez les usines [9].

Durant tout le printemps 1920, Malatesta poursuivit sans repos son travail d’organisation et de propagande anarchistes. Dans tous ses meetings, il ne faisait qu’inviter avec insistance le prolétariat à la préparation révolutionnaire. Le mot d’ordre d’occupation des usines caractérisait sa propagande : Les grèves générales de protestation, écrivait-il dans les colonnes de Umanità Nova, ne touchent plus personne : ni ceux qui les font ni ceux qui sont visés. Si seulement la police avait l’intelligence de ne pas faire de provocations, cela se passerait comme une quelconque journée fériée. Il faut chercher autre chose. Nous lançons une idée : s’approprier les usines. La première fois, nous serons peut-être peu nombreux, mais la méthode a certainement un avenir, parce qu’elle correspond au but final du mouvement ouvrier, et constitue une gymnastique qui prépare à l’expropriation générale et définitive [10].

L’accent était ainsi toujours mis sur la nécessité de l’action directe pour les ouvriers indépendamment et, si nécessaire, contre les adjurations des dirigeants politiques et syndicaux.

Le congrès de Bologne (du 1 au 4 juillet 1920) dépassa de loin le précédent congrès de Florence, à la fois par le nombre de participants et par le niveau politique. Par rapport aux dizaines de localités représentées à Florence, il y avait à Bologne des délégués de plus de cent quatre-vingts localités représentant environ sept cents groupes anarchistes [11]. Il faut également souligner que tous les anarchistes italiens n’étaient pas adhérents à l’UAI. En particulier, la tendance anti-organisationnelle qui refusait toute structure stable, préférant les ententes limitées dans le temps entre groupes et individus sur des initiatives spécifiques. Deux représentants de cette tendance, nettement minoritaire, furent Luigi Galleani et Raffaele Schiavina qui, à Turin, éditaient Cronaca Sovversiva. Galleani en était l’élément le plus compétent, par son âge, son expérience, et ses critiques sereines et nuancées vis-à-vis des « organisationnels ».

A ce congrès, les deux points les plus importants furent le « front unique » et les conseils d’usine. Parmi les adhérents de l’UAI, le débat basé sur les rapports précongrès que Umanità Nova avait publiés dans la deuxième moitié de juin était vif. Sur la question des conseils d’usine, le rapport avait été fait par Maurizio Garino de Turin qui était, avec Pietro Ferrero, le principal représentant du groupe d’anarchistes turinois militant à la FIOM, syndicat catégoriel de métallurgistes adhérent de la CGL [12]. Avec un esprit critique et réceptif aux nombreuses interrogations des anarchistes à propos des conseils, Garino défendait leur intérêt et les potentialités qu’ils offraient. Le congrès, assez hésitant, ne donna pas de toute façon au groupe turinois de Garino et Ferrero l’aval « officiel » que, peut-être, ils attendaient. Deux opinions fondamentales vis-à-vis du syndicalisme étaient en confrontation : d’une part, les partisans sans réserve de l’USI et de la nécessité que tous les anarchistes (ou du moins ceux adhérents à y soient adhérents ; de l’autre, ceux qui retenaient que les militants de l’UAI) devaient être libres d’adhérer soit à l’USI, soit à la CGL ou à un autre syndicat et, à la limite, à aucun. Cette deuxième opinion, soutenue par Malatesta en particulier, prévaudra comme cela avait été le cas quinze mois plus tôt au congrès de Florence.

Sur la controversée question du « front unique », un long document [13] fut approuvé. Dans celui-ci, après avoir analysé d’une façon générale la situation italienne (jugée révolutionnaire), la conception anarchiste du front unique était explicitée. Il ne s’agissait pas d’un accord entre dirigeants, mais d’une alliance systématique et active sur le plan local entre les diverses forces subversives, en dehors de toute structure organisée préexistante. La base du front unique révolutionnaire doit être l’entente locale des groupes révolutionnaires actifs même de parti différent.

D’autres points à l’ordre du jour furent âprement discutés, comme la proposition de Luigi Fabbri d’un pacte d’alliance constituant les statuts de l’organisation. Ce pacte fut accepté par le congrès, ainsi que le programme anarchiste rédigé par Malatesta. Ce document est aujourd’hui encore la référence des différentes composantes organisées du mouvement anarchiste italien. Dans ce programme, le vieux révolutionnaire résume magistralement les bases de l’anarchisme (ce que nous voulons, voies et moyens, la lutte économique, la lutte politique, conclusion), autant du point de vue théorique que pratique. Le programme de l’Union anarchiste italienne, écrivait Malatesta dans une brève présentation, est le programme communiste anarchiste révolutionnaire qui, il y a déjà cinquante ans, fut soutenu en Italie au sein de la Première Internationale sous le nom de programme socialiste et qui, plus tard, prit le nom de socialiste-anarchiste ; puis, suite à la croissante dégénérescence autoritaire et parlementaire du mouvement socialiste s’appela simplement anarchiste. Ainsi, Malatesta relie les origines de la Première Internationale, avec les accords conclus à Rimini et à Saint-Imier en août-septembre 1872, au patrimoine de pensée et de lutte accumulé en un demi-siècle de mouvement anarchiste.

1. Ce que nous voulons

Nous croyons que la plus grande partie des maux qui affligent les hommes découle de la mauvaise organisation sociale ; et que les hommes, par leur volonté et leur savoir, peuvent les faire disparaître.

La société actuelle est le résultat des luttes séculaires que les hommes se sont livrées entre eux. Ils ont méconnu les avantages qui pouvaient résulter pour tous de la coopération et de la solidarité. Ils ont vu en chacun de leurs prochains (sauf tout au plus les membres de leur famille) un concurrent et un ennemi. Et ils ont cherché à accaparer, chacun pour soi, la plus grande quantité de jouissances possible, sans s’occuper des intérêts d’autrui.

Dans cette lutte, naturellement, les plus forts et les plus chanceux devaient vaincre, et, de différentes manières, exploiter et opprimer les vaincus.

Tant que l’homme ne fut pas capable de produire plus que le strict nécessaire à sa survivance, les vainqueurs ne pouvaient que mettre ne fuite et massacrer les vaincus, et s’emparer des aliments récoltés.

Ensuite – lorsque, avec la découverte de l’élevage et de l’agriculture, un homme sut produire davantage qu’il ne lui fallait pour vivre – les vainqueurs trouvèrent plus commode de réduire les vaincus au servage et de les faire travailler pour eux.

Plus tard, les vainqueurs trouvèrent plus avantageux, plus efficace et plus sûr d’exploiter le travail d’autrui par un autre système : garder pour soi la propriété exclusive de la terre et de tous les instruments de travail, et accorder une liberté apparente aux déshérités. Ceux-ci n’ayant pas les moyens de vivre, étaient contraints à recourir aux propriétaires et à travailler pour eux, aux conditions qu’ils leur fixaient.

Ainsi peu à peu, à travers un réseau compliqué de luttes de toute sorte, invasions, guerres, rébellions, répressions, concessions faites et reprises, association des vaincus unis pour se défendre, et des vainqueurs pour attaquer, on est arrivé à l’état actuel de la société, où quelques hommes détiennent héréditairement la terre et toutes les richesses sociales, pendant que la grande masse, privée de tout, est frustrée et opprimée par une poignée de propriétaires.

De ceci dépend l’état de misère où se trouvent généralement les travailleurs, et tous les maux qui en découlent ; ignorance, crime, prostitution, dépérissement physique, abjection morale, mort prématurée. D’où la constitution d’une classe spéciale (le gouvernement) qui, pourvue des moyens matériels de répression, a pour mission de légaliser et de défendre les propriétaires contre les revendications des prolétaires. Elle se sert ensuite de la force qu’elle possède, pour s’arroger des privilèges et soumettre, si elle le peut, à sa suprématie même la classe des propriétaires. D’où la formation d’une autre classe spéciale (le clergé) qui par une série de fables sur la volonté de dieu, sur la vie future, etc., cherche à amener les opprimés à supporter docilement l’oppresseur et qui, tout comme le gouvernement, sert les intérêts des propriétaires mais aussi les siens propres. D’où la formation d’une science officielle qui est, en tout ce qui peut servir les intérêts des dominateurs, la négation de la science véritable. D’où l’esprit patriotique, les haines de races, les guerres et les paix armées, plus désastreuses encore, peut-être, que les guerres elles-mêmes. D’où l’amour transformé en marché ignoble. D’où la haine plus ou moins larvée, la rivalité, la défiance, l’incertitude et la peur entre les êtres humains.

Nous voulons changer radicalement un tel état de choses. Et puisque tous ces maux dérivent de la recherche du bien-être poursuivie par chacun pour soi et contre tous, nous voulons leur donner une solution en remplaçant la haine par l’amour, la concurrence par la solidarité, la recherche exclusive du bien-être par la coopération, l’oppression par la liberté, le mensonge religieux et pseudo-scientifique par la vérité.

Par conséquent :

1) Abolition de la propriété privée de la terre, des matières premières et des instruments de travail – pour que personnes n’ait le moyen de vivre en exploitant le travail d’autrui, – et que tous, assurés des moyens de produire et de vivre, soient véritablement indépendants et puissent s’associer librement les uns les autres, dans l’intérêt commun et conformément à leurs affinités personnelles.

2) Abolition du gouvernement et de tout pourvoir qui fasse la loi pour l’imposer aux autres : donc abolition des monarchies, républiques, parlements, armées, polices, magistratures et de toute institution ayant des moyens coercitifs.

3) Organisation de la vie sociale au moyen des associations libres, et des fédérations de producteurs et consommateurs, créées et modifiées selon la volonté des membres, guidées par la science et l’expérience, et dégagées de toute obligation qui ne dériverait pas des nécessités naturelles, auxquelles chacun se soumet volontiers, lorsqu’il en a reconnu le caractère inéluctable.

4) Garantie des moyens de vie, de développement, de bien-être aux enfants et à tous ceux qui sont incapables de pourvoir à leur existence.

5) Guerre aux religions, et à tous les mensonges, même s’ils se cachent sous le manteau de la science. Instruction scientifique pour tous, jusqu’au degrés les plus élevés.

6) Guerre au patriotisme. Abolition des frontières, fraternité entre tous les peuples.

7) Reconstruction de la famille, de telle manière qu’elle résulte de la pratique de l’amour, libre de toute chaîne légale, de toute oppression économique ou physique, de tout préjugé religieux.

Tel est notre idéal.

2. Voies et moyens

Nous avons exposé jusqu’à présent quel est le but que nous voulons atteindre, l’idéal pour lequel nous luttons.

Mais il ne suffit pas de désirer une chose : si on veut l’obtenir, il faut certainement employer les moyens adaptés à sa réalisation. Et ces moyens ne sont pas arbitraires : ils dérivent nécessairement des fins que l’on se propose et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se trompant sur le choix des moyens, on n’atteint pas le but envisagé, mais on s’en éloigne, vers des réalités souvent opposées, et qui sont la conséquence naturelle et nécessaire des méthodes que l’on emploie. Qui se met en chemin et se trompe de route, ne va pas où il veut, mais où le mène le chemin qu’il a pris.

Il faut donc dire quels sont les moyens qui, selon nous, conduisent à notre idéal, et que nous entendons employer.

Notre idéal n’est pas de ceux dont la pleine réalisation dépend de l’individu considéré isolément. Il s’agit de changer la manière de vivre en société : d’établir entre les hommes des rapports d’amour et de solidarité, de réaliser la plénitude du développement matériel, moral et intellectuel, non pour un individu isolé, non pour les membres d’une certaine classe ou d’un certain parti, mais pour tous les êtres humains. Cette transformation n’est pas une mesure que l’on puisse imposer par la force ; elle doit surgir de la conscience éclairée et de chacun, pour entrer dans les faits par le libre consentement de tous.

Notre première tâche doit dont être de persuader les gens.

Il faut que nous attirions l’attention des hommes sur les maux dont ils souffrent, et sur la possibilité de les détruire. Il faut que nous suscitions en chacun la sympathie pour les souffrances d’autrui, et le vif désir du bien de tous.

À qui a faim et froid, nous montrerons qu’il serait possible et facile d’assurer à tous la satisfaction des besoins matériels. À qui est opprimé et méprisé, nous dirons comment on peut vivre heureusement dans une société de libres et d’égaux. À qui est tourmenté par la haine et la rancune, nous indiquerons le chemin pour rejoindre l’amour de ses semblables, la paix et la joie du cœur.

Et quand nous aurons réussi à répandre dans l’âme des hommes le sentiment de la révolte contre les maux injustes et inévitables, dont on souffre dans la société actuelle, et à faire comprendre quelles en sont les causes et comment il dépend de la volonté humaine de les éliminer ; quand nous aurons inspiré le désir vif et passionné de transformer la société pour le bien de tous, alors les convaincus, par leur élan propre et par la persuasion de ceux qui les ont précédés dans la conviction, s’uniront et voudront et pourront mettre en œuvre l’idéal commun.

Il serait – nous l’avons déjà dit – absurde et en contradiction avec notre but de vouloir imposer la liberté, l’amour entre les hommes, le développement intégral de toutes les facultés humaines, par la force. Il faut donc compter sur la libre volonté des autres, et la seule chose que nous puissions faire est de provoquer la formation et la manifestation de cette volonté. Mais il serait également absurde et en contradiction avec notre but d’admettre que ceux qui ne pensent pas comme nous, nous empêchent de réaliser notre volonté, du moment que nous ne les privons pas du droit à une liberté égale à la nôtre.

Liberté, donc, pour tous de propager et d’expérimenter leurs propres idées, sans autres limites que celles qui résultent naturellement de l’égale liberté de tous.

Mais à cela s’opposent par la force brutale les bénéficiaires des privilèges actuels, qui dominent et règlent toute la vie sociale présente.

Ils ont en main tous les moyens de production : ils suppriment ainsi non seulement la possibilité d’appliquer de nouvelles formes de vie sociale, le droit des travailleurs à vivre librement de leur travail, mais aussi le droit même à l’existence. Ils obligent les non-propriétaires à se laisser exploiter et opprimer, s’il ne veulent pas mourir de faim.

Les privilégiés ont les polices, les magistratures, les armées, créées exprès pour les défendre et poursuivre, incarcérer, massacrer les opposants.

Même en laissant de côté l’expérience historique qui nous démontre que jamais une classe privilégiée ne s’est dépouillée, en tout ou en partie, de ses privilèges et que jamais un gouvernement n’a abandonné le pouvoir sans y être obligé par la force, les faits contemporains suffisent à convaincre quiconque que les gouvernements et les bourgeois entendent user de la force matérielle pour leur défense, non seulement contre l’expropriation totale, mais contre les moindres revendications populaires, et qu’ils sont toujours prêts à recourir aux persécutions les plus atroces, aux massacres les plus sanglants.

Au peuple qui veut s’émanciper, il ne reste qu’une issue : opposer la violence à la violence.

Il en résulte que nous devons travailler pour réveiller chez les opprimés le vif désir d’une transformation radicale de la société, et les persuader qu’en s’unissant, ils ont la force de vaincre. Nous devons propager notre idéal et préparer les forces morales et matérielles nécessaires pour vaincre les forces ennemies et organiser la nouvelle société. Lorsque nous aurons la force suffisante, nous devrons, profitant des circonstances favorables qui se produiront, ou les provoquant nous-mêmes, faire la révolution sociale : abattre par la force le gouvernement, exproprier par la force les propriétaires, mettre en commun les moyens de subsistance et de production, et empêcher que de nouveaux gouvernants ne viennent imposer leur volonté et s’opposer à la réorganisation sociale faite directement par les intéressés.

Tout cela est cependant moins simple qu’il ne le semble à première vue. Nous avons à faire aux hommes tels qu’ils sont dans la société actuelle, dans des conditions morales et matérielles très défavorables ; et nous nous tromperions en pensant que la propagande suffit à élever au niveau de développement intellectuel et moral nécessaire à la réalisation de notre idéal.

Entre l’homme et l’ambiance sociale, il y a une action réciproque. Les hommes font la société telle qu’elle est, et la société fait les hommes tels qu’ils sont, il en résulte une sorte de cercle vicieux : pour transformer la société il faut transformer les hommes, et pour transformer les hommes, il faut transformer la société.

La misère abrutit l’homme et pour détruire la misère, il faut que les hommes aient la conscience et la volonté. L’esclavage apprend aux hommes à être serviles, et pour se libérer de l’esclavage, il faut des hommes aspirant à la liberté. L’ignorance fait que les hommes ne connaissent pas les causes de leurs maux et ne savent pas y remédier ; et pour détruire l’ignorance, il faudrait que les hommes aient le temps et les moyens de s’instruire.

Le gouvernement habitue les gens à subir la loi et à croire qu’elle est nécessaire à la société ; et pour abolir le gouvernement il faut que les hommes soient persuadés de son inutilité et de sa nocivité.

Comment sortir de cette impasse ?

Heureusement, la société actuelle n’a pas été formée par la claire volonté d’une classe dominante qui aurait su réduire tous les dominés à l’état d’instruments passifs et inconscients de leurs intérêts. La société actuelle est la résultante de mille luttes intestines, de mille facteurs naturels et humains agissant au hasard, sans direction consciente ; et enfin, il n’y a point de division nette, absolue, entre individus, ni entre classes.

Les variétés des conditions matérielles sont infinies ; infinis les degrés de développement moral et intellectuel. Il est même rare que le poste de chacun dans la société corresponde à ses facultés et à ses aspirations. Souvent des hommes tombent dans des conditions inférieures à celles qui étaient les leurs ; et d’autres, par des circonstances particulièrement favorables, réussissent à s’élever au-dessus du niveau où ils sont nés. Une partie notable du prolétariat est déjà arrivés à sortir de l’état de misère absolue, abrutissante, ou n’a jamais pu y être réduite. Aucun travailleur, ou presque, ne se trouve dans un état d’inconscience complète, d’acquiescement total des conditions que lui font les patrons. Et les institutions elles-mêmes, qui sont les produits de l’histoire contiennent des contradictions organiques qui sont comme des germes de mort, dont le développement amène la dissolution de la structure sociale et la nécessité de sa transformation.

Par là, la possibilité du progrès existe. Mais non pas la possibilité de porter, au moyen de la seule propagande, tous les hommes au niveau nécessaire pour que nous puissions réaliser l’anarchie, sans une transformation graduelle préalable du milieu.

Le progrès doit cheminer à la fois et parallèlement chez les individus et dans le milieu social. Nous devons profiter de tous les moyens, de toutes les possibilités, de toutes les occasions que nous laisse le milieu actuel, pour agir sur les hommes et développer leur conscience et leurs aspirations. Nous devons utiliser tous les progrès réalisés dans la conscience des hommes pour les amener à réclamer et à imposer les plus grandes transformations sociales actuellement possibles, ou celle qui serviront le mieux à ouvrir la voie à des progrès ultérieurs.

Nous ne devons pas attendre de pouvoir réaliser l’anarchie ; et, en attendant, nous limiter à la propagande pure et simple. Si nous faisons ainsi, nous aurons bientôt épuisé notre champ d’action. Nous aurons convaincu, sans doute, tous ceux qui, dans les circonstances du milieu actuel, sont susceptibles de comprendre et d’accepter nos idées, mais notre propagande ultérieure resterait stérile. Et, même si les transformations du milieu élevaient de nouvelles couches populaires à la possibilité de concevoir des idées neuves, cela aurait lieu sans notre œuvre, voire contre, et donc au préjudice de nos idées.

Nous devons chercher à ce que le peuple, dans sa totalité et dans ses différentes fractions, réclame, impose et réalise lui-même, toutes les améliorations, toutes les libertés qu’il désire, à mesure qu’il en conçoit le besoin, et qu’il acquiert la force de les imposer. Ainsi, en propageant toujours notre programme intégral et en luttant sans cesse pour sa réalisation complète, nous devons inciter le peuple à prétendre et à imposer toujours davantage, jusqu’à ce qu’il parvienne à son émancipation définitive.

3. La lutte économique

L’oppression qui aujourd’hui pèse le plus directement sur les travailleurs, et qui est la cause principale de toutes les sujétions morales et matérielles qu’ils subissent, c’est l’oppression économique. Autrement dit, c’est l’exploitation que les patrons et les commerçants exercent sur le travail, grâce à l’accaparement de tous les grands moyens de productions et d’échange.

Pour supprimer radicalement et sans retour possible cette exploitation, il faut que le peuple, dans son ensemble, soit convaincu qu’il possède l’usage des moyens de production, et qu’il applique ce droit primordial en expropriant ceux qui monopolisent le sol et la richesse sociale, pour la mettre à la disposition de tous.

Mais, est-il possible de passer directement, sans degrés intermédiaires, de l’enfer où vit aujourd’hui le prolétariat au paradis de la propriété commune ? La preuve que le peuple n’en est pas encore capable, est qu’il ne le fait pas. Que faire pour arriver à l’expropriation ?

Notre but est de préparer le peuple, moralement et matériellement, à cette expropriation nécessaire ; d’en tenter et d’en renouveler la tentative, autant de fois qu’une secousse révolutionnaire nous en donne l’occasion, jusqu’au triomphe définitif. Mais de quelle manière pouvons-nous préparer le peuple ? De quelle manière pouvons-nous réaliser les conditions qui rendront possible, non seulement le fait matériel de l’expropriation, mais l’utilisation à l’avantage de tous de la richesse commune ?

Nous avons dit plus haut que la seule propagande, orale ou écrite, est impuissante à conquérir à nos idées toute la grande masse populaire. Il faut une éducation pratique, qui soit tour à tour la cause et le résultat de la transformation graduelle du milieu. Il faut faire se développer peu à peu chez les travailleurs le sens de la rébellion contre les sujétions et les souffrances inutiles, dont ils sont victimes et le désir d’améliorer leurs conditions. Unis et solidaires, ils luttent pour obtenir ce qu’ils désirent.

Et nous comme anarchistes et comme travailleurs, nous devons les inciter et les encourager à la lutte, et lutter avec eux.

Mais ces améliorations sont-elles possibles en système capitaliste ? Sont-elles utiles du point de vue de la future émancipation intégrale par la révolution ?

Quels que soient les résultats pratiques de la lutte pour les améliorations immédiates, leur utilité principale est dans la lutte elle-même. C’est par elle que les travailleurs apprennent à défendre leurs intérêts de classe, comprennent que les patrons et les gouvernants ont des intérêts opposés aux leurs, et qu’ils ne peuvent améliorer leurs conditions, encore moins s’émanciper, autrement qu’en s’unissant entre eux et en devenant plus forts que les patrons. S’ils réussissent à obtenir ce qu’ils veulent, ils vivront mieux. Ils gagneront davantage, ils travailleront moins, ils auront plus de temps et de force pour réfléchir aux choses qui les intéressent ; et ils sentiront soudain des désirs et des besoins plus grands. S’ils ne réussissent pas, ils seront conduits à étudier les causes de leur échec et à reconnaître la nécessité d’une plus grande union, d’une plus grande énergie ; et ils comprendront enfin que pour vaincre sûrement et définitivement, il faut détruire le capitalisme. La cause de la révolution, la cause de l’élévation morale des travailleurs et de leur émancipation ne peuvent que gagner du fait que les ouvriers s’unissent et luttent pour leurs intérêts.

Mais encore une fois, est-il possible que les travailleurs réussissent dans l’état actuel des choses, à améliorer réellement leurs conditions ?

Cela dépend du concours d’une infinité de circonstances. Quoi qu’en disent quelques-uns, il n’existe aucune loi naturelle (loi des salaires) qui détermine la part qui va au travailleur sur le produit de son travail. Ou, si l’on veut formuler une loi, elle ne pourrait être que la suivante : le salaire ne peut descendre normalement au-dessous de ce qui est nécessaire à la conservation de la vie, et ne peut normalement s’élever au point de ne plus laisser aucun profit au patron. Il est clair que, dans le premier cas, les ouvriers mourraient, et ainsi ne recevraient plus de salaire ; et que, dans le second cas, les patrons cesseraient de faire travailler et par conséquent ne paieraient plus rien. Mais entre ces deux extrêmes impossibles, il y a une infinité de degrés, qui vont des conditions presque animales de beaucoup de travailleurs agricoles, jusqu’à celle presque décentes des ouvriers, dans de bons métiers, dans les grandes villes.

Le salaire, la longueur de la journée et toutes les autres conditions de travail sont le résultat des luttes entre patrons et ouvriers. Les premiers cherchent à donner aux travailleurs le moins possible et à les faire travailler jusqu’à épuisement complet ; les autres s’efforcent – ou devraient s’efforcer – de travailler le moins possible et à gagner le plus possible. Là où les travailleurs se contentent de tout et, même mécontents, ne savent pas opposer de résistance valable aux patrons, ils sont bientôt réduit à des conditions de vie presque animale. Là, au contraire, où ils ont une haute idée de ce que devraient être les conditions d’existence des êtres humains ; là où ils savent s’unir et, par le refus du travail et la menace latente ou explicite de la révolte, imposer que les patrons les respectent, là ils sont traités d’une manière relativement supportable. Ainsi, on peut dire que, dans une certaine mesure, le salaire est ce que l’ouvrier exige, non en tant qu’individus, mais en tant que classe.

En luttant, donc, en résistant aux patrons, les salariés peuvent s’opposer, jusqu’à un certain point, à l’aggravation de leur situation ; et même, obtenir des améliorations réelles. L’histoire du mouvement ouvrier a déjà démontré cette vérité.

Il ne faut cependant pas exagérer la portée de ces luttes entre exploités et exploiteurs sur le terrain exclusivement économique. Les classes dirigeantes peuvent céder, et cèdent souvent, aux exigences ouvrières énergiquement exprimées, tant qu’elles ne sont pas trop grandes. Mais quand les salariés commencent – et il est urgent qu’ils le fassent – à réclamer des augmentations telles qu’elles absorberaient tout le profit patronal et constitueraient ainsi une expropriation indirecte, il est certain que les patrons feraient appel au gouvernement et chercheraient à ramener par la violence les ouvriers aux conditions de tous les esclaves salariés.

Et avant, bien avant que les ouvriers puissent prétendre à recevoir en compensation de leur travail, l’équivalent de tout ce qu’ils ont produit, la lutte économique devient impuissante à assurer un sort meilleur.

Les ouvriers produisent tout et sans leur travail, on ne peut vivre. Il semble donc qu’en refusant de travailler, les travailleurs pourraient imposer toutes leurs volontés. Mais l’union de tous les travailleurs, même d’un seul métier, même d’un seul pays, est difficilement réalisable : à l&

#8217;union des ouvriers s’oppose l’union des patrons. Les premiers vivent au jour le jour, et, s’ils font grève, ils manquent bientôt de pain. Les autres disposent par l’argent de tout ce qui a été produit ; ils peuvent attendre que la faim réduise les salariés à leur merci. L’invention ou l’introduction de nouvelles machines rend inutile le travail d’un grand nombre de travailleurs, accroissant l’armée des chômeurs, que la faim oblige à se vendre à n’importe quel prix. L’immigration apporte soudain, dans les pays où les conditions sont plus favorables, des foules de travailleurs affamés qui, bon gré mal gré, donnent au patronat le moyen de baisser les salaires. Et tous ces faits, dérivant nécessairement du système capitaliste, réussissent à contrebalancer le progrès de la conscience et de la solidarité ouvrière. Souvent même, ils ont un effet plus rapide que ce progrès qu’ils arrêtent et détruisent. Ainsi il reste toujours ce fait primordial que la production dans le système capitaliste est organisée par chaque employeur pour son profit personnel, et non pour satisfaire les besoins des travailleurs.

Le désordre, le gaspillage des forces humaines, la pénurie organisée, les travaux nocifs et malsains, le chômage, l’abandon des terres, la sous utilisation des machines, etc., sont autant de maux qu’on ne peut éviter qu’en enlevant aux capitalistes les moyens de production, et par conséquent la direction de la production.

Les ouvriers qui s’efforcent de s’émanciper ou ceux qui ne cherchent qu’à améliorer vraiment leurs conditions, doivent rapidement se défendre contre le gouvernement, l’attaquer, car il légitime et soutient par la force brutale le droit de propriété, il est un barrage au progrès, barrage qu’il faut faire sauter, si on ne veut pas rester indéfiniment dans les conditions présentes ou d’autres, pires.

De la lutte économique, il faut passer à la lutte politique, c’est-à-dire contre le gouvernement. Au lieu d’opposer aux millions des capitalistes, les quelques centimes réunis péniblement par les ouvriers, il faut opposer aux fusils et aux canons qui défendent la propriété, les moyens les meilleurs que le peuple trouvera pour vaincre la force par la force.

4. La lutte politique

Par la lutte politique, nous entendons la lutte contre le gouvernement. Le gouvernement est l’ensemble des individus qui détiennent le pouvoir de faire la loi et de l’imposer aux gouvernés, c’est-à-dire au public.

Le gouvernement est la conséquence de l’esprit de domination et de violence, que des hommes ont imposé à d’autres, et en même temps, il est la créature et le créateur des privilèges et aussi leur défenseur naturel.

Il est faux de dire que le gouvernement remplit aujourd’hui le rôle de protecteur du capitalisme, et qu’une fois ce dernier aboli, il deviendrait le représentant et le gérant des intérêts de tous. D’abord, le capitalisme ne sera pas détruit tant que les travailleurs, s’étant débarrassé du gouvernement, n’auront pas pris possession de toute la richesse sociale et organisé eux-mêmes la production et la consommation, dans l’intérêt de tous, sans attendre que l’initiative vienne du gouvernement, qui au demeurant en est incapable.

Si l’exploitation capitaliste était détruite, et le principe gouvernemental conservé, alors, le gouvernement en distribuant toutes sortes de privilèges ne manquerait pas de rétablir un nouveau capitalisme. Ne pouvant contenter tout le monde, le gouvernement aurait besoin d’une classe économiquement puissante pour le soutenir, en échange de la protection légale et matérielle qu’elle recevrait de lui.

On ne peut pas abolir les privilèges et établir définitivement la liberté et l’égalité sociale, sans mettre fin au Gouvernement, et non à tel ou tel gouvernement, mais à l’institution gouvernementale elle-même.

En cela comme pour tout ce qui concerne l’intérêt général, et plus encore ce dernier, il faut le consentement de tous. C’est pourquoi nous devons nous efforcer de persuader les gens que le gouvernement est inutile et nuisible, et qu’on vit mieux en s’en passant. Mais comme nous l’avons déjà dit, la seule propagande est impuissante à atteindre tout cela ; et si nous nous contentions de prêcher contre le gouvernement, en attendant, les bras croisés, le jour où les gens seraient convaincus de la possibilité et de l’utilité d’abolir complètement toute espèce de gouvernement, ce jour n’arriverait jamais.

En dénonçant toujours toute espèce de gouvernement, en réclamant toujours la liberté intégrale, nous devons favoriser tout combat pour des libertés partielle, convaincus que c’est par la lutte qu’on apprend à lutter. En commençant à goûter à la liberté, on finit par la vouloir entièrement. Nous devons toujours être avec le peuple ; et lorsque nous ne réussissons pas à lui faire vouloir beaucoup, chercher à ce que, du moins, il commence à exiger quelque chose. Et nous devons nous efforcer à ce qu’il apprenne à obtenir par lui-même ce qu’il veut – peu ou beaucoup -, et à haïr et à mépriser quiconque est ou veut aller au gouvernement.

Puisque le gouvernement détient aujourd’hui le pouvoir de régler par des lois la vie sociale, d’élargir ou de restreindre la liberté des citoyens ; et puisque nous ne pouvons pas encore lui arracher ce pouvoir, nous devons chercher à l’affaiblir et l’obliger à en faire l’usage le moins dangereux possible. Mais cette action, nous devons la mener toujours hors et contre le gouvernement, par l’agitation dans la rue, en menaçant de prendre de force ce qu’on réclame. Jamais nous ne devrons accepter une fonction législative, qu’elle soit nationale ou locale, car ce faisant, nous diminuerions l’efficacité de notre action et trahirions l’avenir de notre cause.

La lutte contre le gouvernement consiste, en dernière analyse, à la lutte physique et matérielle.

Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer d’une force matérielle (armée et police) pour imposer la loi. Autrement, obéirait qui voudrait et il n’y aurait plus de loi, mais une simple proposition, que chacun serait libre d’accepter ou de refuser. Les gouvernements ont cette force et s’en servent pour renforcer leur domination, dans l’intérêt des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les travailleurs.

La seule limite à l’oppression gouvernementale est la force que le peuple se montre capable de lui opposer. Il peut y avoir conflit, ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit. Car le gouvernement ne s’arrête devant le mécontentement et la résistance populaire que lorsqu’il sent le danger d’une insurrection.

Quand le peuple se soumet docilement à la loi, ou que la protestation reste faible et platonique, le gouvernement prend ses aises, sans s’occuper des besoins du peuple. Quand la protestation est vive, insiste et menace, le gouvernement, selon son humeur, cède ou réprime. Mais il faut toujours en arriver à l’insurrection, parce que si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit par se rebeller ; et, s’il cède, le peuple prend confiance en lui-même et exige toujours plus, jusqu’à ce que l’incompatibilité entre la liberté et l’autorité soit évidente et déclenche le conflit.

Il est donc nécessaire de se préparer moralement et matériellement pour que quand la lutte violente éclatera, la victoire reste au peuple.

L’insurrection victorieuse est le fait le plus efficace pour l’émancipation populaire, parce que le peuple, après avoir rompu le joug, devient libre de se donner les institutions qu’il croit les meilleures. La distance, qu’il y a entre la loi (toujours retardataire) et le niveau de civisme auquel est parvenue la masse de la population, peut-être franchie d’un saut. L’insurrection détermine la révolution, c’est-à-dire l’activité rapide des forces latentes accumulées durant l’évolution précédente.

Tout dépend de ce que le peuple est capable de vouloir.

Dans les insurrections passées, le peuple, inconscient des véritables causes de ses maux, a toujours voulu bien peu et a obtenu bien peu.

Que voudra-t-il dans les prochaines insurrections ?

Cela dépend en grande partie de la valeur de notre propagande et de l’énergie que nous saurons déployer.

Nous devrons inciter le peuple à exproprier les possédants et à mettre en commun leurs biens, à organiser la vie sociale lui-même, par des associations librement constituées, sans attendre l’ordre de personne, à refuser de nommer ou de reconnaître un gouvernement quelconque et tout corps constitué (Assemblée, Dictature, etc.) qui s’attribuerait, même à titre provisoire, le droit de faire la loi et d’imposer aux autres leur volonté par la force.

Si la masse du peuple ne répond pas à notre appel, nous devrons, au nom du droit que nous avons d’être libres même si les autres veulent demeurer esclaves, et pour montrer l’exemple, appliquer le plus possible nos idées : ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, maintenir vive la résistance, faire que les communes, où nos idées sont reçues avec sympathie, repoussent toute ingérence gouvernementale et continuent à vivre à leur manière.

Nous devrons surtout nous opposer par tous les moyens à la reconstitution de la police et de l’armée, et profiter de toute occasion propice pour inciter les travailleurs à utiliser le manque de forces répressives pour imposer le maximum de revendications.

Quelle que soit l’issue de la lutte, il faut continuer à combattre sans répit, les possesseurs, les gouvernants, en ayant toujours en vue l’émancipation complète économique et morale de toute l’humanité.

Conclusion

Nous voulons donc abolir radicalement la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement par une solidarité consciente, coopèrent volontairement au bien-être de tous. Nous voulons que la société soit constituée dans le but de fournir à tous les moyens d’atteindre le même bien-être possible, le plus grand développement possible, moral et matériel. Nous voulons pour tous le pain, la liberté, l’amour et la science.

Pour ce faire, nous estimons nécessaire que les moyens de production soient à la disposition de tous et qu’aucun homme, ou groupe d’hommes, ne puisse obliger les autres à obéir à sa volonté ; ni à exercer son influence autrement que par le raisonnement et l’exemple.

Donc : expropriation des détenteurs du sol et du capital à l’avantage de tous et abolition du gouvernement.

En attendant : propagande de l’idéal ; organisation des forces populaires ; combat continuel, pacifique ou violent, selon les circonstances, contre le gouvernement et contre les propriétaires pour conquérir le plus possible de liberté et de bien-être pour tous.




Source: Partage-noir.fr