Février 24, 2021
Par Questions De Classe
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Des « recruteurs d’anarchie » de 1848 aux « islamo-gauchistes » de 2021 : esquisse d’une généalogie de la haine de la pédagogie et de la démocratie…

Les récentes déclarations des ministres de l’Éducation et de l’enseignement supérieur, tout comme leur politique éducative, s’inscrivent dans une longue tradition historique. D’Adolphe Thiers à Jean-Marie Le Pen, d’Édouard Drumont à nos actuels éditorialistes réac-publicains, leur haine de la démocratie se joue d’abord sur le terrain du langage, des invectives et de la stigmatisation avant – hélas – de se concrétiser dans les faits, sauf si on s’y oppose résolument…

Des « socialistes et communistes, véritables anticurés »…

Entre les espoirs soulevés par la révolution de février 1848 qui instaure la République et les journées de juin qui noient dans le sang le rêve de la Sociale, instituteurs et institutrices s’engagent aux côtés des révolutionnaires et s’attirent les foudres des défenseurs de l’ordre.

Pour Adolphe Thiers, le futur bourreau de la Commune à propos de la loi Carnot sur l’enseignement : « c’est l’introduction de 37000 socialistes et communistes [les instituteurs], véritables anticurés dans les communes. »

Montalembert (président du Comité de la liberté religieuse et co-rédacteur de la loi Falloux), dénonce quant à lui les enseignants «  ces conspirateurs de bas étage, ces affreux petits démagogues »

Plusieurs actions judiciaires sont engagées contre des instituteurs libres ; Perot et Gustave Lefrançais (Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes) sont condamnés à « l’interdiction à vie d’exercer leur profession d’instituteur… Les deux accusés étaient prévenus d’inconduite et d’immoralité notoire, leur programme d’éducation socialiste constituant un outrage à la morale, à la religion, à la famille… et à la propriété. »

… aux « recruteurs de l’anarchie »

Pour Lamartine, le poète qui se croyait fait pour la politique,

« Les instituteurs communaux sont devenus dans plusieurs départements les fomenteurs de haine, de division, d’envie, de discordes, d’exécrables passions, de stupides doctrines anti-sociales, entre les classes de citoyens. Ils se sont laissés séduire, comme des hommes sans jugement, ou entraîner comme des hommes sans conscience et sans moralité à toutes les absurdités prétendues sociales, et à toutes les perversités démocratiques que les factions socialistes, communistes, terroristes, démagogiques ont voulu semer dans l’esprit du peuple pour le pervertir… »

Ils sont des « recruteurs de l’anarchie, des crimes et de toutes les bêtises dont les pervers et les imbéciles veulent fanatiser et hébéter le peuple français. »

Responsables de toutes les défaites

C’est bien la question posée en 1872 par un parlementaire à la tribune de l’Assemblée, en parlant des Prussiens : « Qu’est-ce qui a fait l’éducation de ces gens-là ? » parce que la défaite de 1870, c’est avant tout celle de l’instituteur français face à l’instituteur prussien

Partageux, communeux et pétroleuses, l’ennemi intérieur

Jules Ferry n’est pas en reste, lorsqu’il affirme en 1879, devant le Conseil Général des Vosges, ‘”…Dans toutes les écoles confessionnelles… On exalte l’Ancien Régime et les anciennes structures sociales. Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes… inspirés… de l’idéal socialiste ou communiste… Le remède qui consiste à opposer aux menées de l’Internationale Noire celle de l’Internationale Rouge n’en n’est pas un… Ce serait la liberté de la guerre civile…

« Anarchistes organisés »

En 1887, son successeur, Eugène Spuller, ministre de l’Instruction Publique, des Beaux Arts et des Cultes dénonce les volontés de fonder des syndicats enseignants : «  l’autonomie des fonctionnaires […] s’appelle l’anarchie et l’autonomie des sociétés de fonctionnaires cela s’appelle l’anarchie organisée. Permettra-t-on aux instituteurs publics laïcs de se donner des chefs en dehors de leurs chefs naturels, des statuts en dehors de ceux de l’Université, de prendre des engagements autres que ceux que l’État reconnaît ? »

« Subversifs » et « pornographes »

En 1894, une enquête administrative conclut qu’il y avait danger à laisser le pédagogue libertaire Paul Robin « répandre des idées subversives au point de vue social et néfastes au point de vue de la défense du pays ». Robin est révoqué et La Libre Parole d’Édouard Drumont titre : « M. Robin, directeur de la porcherie municipale de Cempuis a été exécuté hier en plein conseil des ministres. C’est l’effondrement complet du système pornographique de la coéducation des deux sexes. »

« Antipatriotes » et « antimilitaristes »

Avant guerre, l’idée de l’école sans dieu ne faisant plus trop recette , c’est L’École sans Patrie, ouvrage signé Bocquillont qui dénonce «  le triomphe de ceux qui prêchent la lutte de classe, la suppression dans l’école de toute autorité et de tout contrôle » Ce mouvement bénéficie, déjà, d’une large publicité dans la presse nationaliste et cléricale (La Libre Parole, le Gaulois, la Croix…).

La Croix demande des sanctions énergiques contre les instituteurs syndicalistes antimilitaristes, et Le Gaulois exige que le gouvernement les révoque pour le crime suprême d’ “antipatriotisme” !

« Pourriture communiste » et « virus bolchevique »

Contre le pédagogue Freinet, Maurras et ses sbires de l’Action française se déchaînent : « Il est temps encore de sauver l’école française de la gangrène qui la gagne. Qui osera pratiquer l’amputation nécessaire sans retard et mettre le bolchevisme où il s’est placé lui-même : hors la loi ».

Dans la presse de droite, comme à l’Assemblée, on éructe alors contre un « corps enseignant des Alpes-Maritimes en pleine décomposition morale », d’une « écœurante attitude », « des mauvais et indignes éducateurs atteints du virus bolchevique » « en pleine pourriture communiste. »

Les « suppôt du pacifisme »

Pour Vichy, ce sont les instituteurs qui sont considérés comme les premiers et véritables responsables de la défaite « la France a perdu la guerre parce que les officiers de réserve [ont] eu des maîtres socialistes », ces « suppôts du pacifisme » déclare le Maréchal en juillet 1940, « les instituteurs et les politiciens, plutôt que les généraux ont mis la France à genoux », précise-t-il encore. Il décide de fermer les écoles normales d’instituteurs, ces « séminaires malfaisants de la démocratie » (loi du 18 septembre 1840,

Il surveille malgré tout de très près les enseignants « ferments de désordre » qu’il soupçonne de « vouloir détruire l’État et la société ».

« La racaille enseignante » et les « fumeurs de shit invétérés »

On se souvient des diatribes de Jean-Marie Le Pen contre « la racaille enseignante » et « les professeurs avec des blue-jeans crasseux, aux savates éculés […] fumeurs de shit invétérés »

« Ayatollahs », « barbares », « Khmers rouges », etc.

« Ayatollahs de la pédagogie », « Khmers rouges », « nouveaux Mao », « barbares », « assassins de l’école », « pédagogiches » ou « pédabobos » : la « guerre civile des mots » qui fleurit dans des dizaines de pamphlets « antipédagogistes » ne semble plus souffrir de limites… et se retrouve donc relayée aujourd’hui par les deux ministres en charge des questions éducatives.

***

Pour Marine Le Pen, la politique menée par l’actuel ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, va dans le bon sens. Le 8 décembre 2017, elle n’a pas hésité à le faire savoir. « Les discours de M. Blanquer sont (…) pour nous une victoire idéologique mais même maintenant une victoire politique. », « L’engouement suscité autour de M. Blanquer, que l’on peut même qualifier de « phénomène Blanquer », constitue une victoire idéologique notable pour le Front National et une défaite cuisante des sociologues et des pédagogistes qui avaient pourtant méthodiquement pris possession de l’institution scolaire. »

« Conservateur en colère, le réactionnaire veut maintenir l’ordre “naturel” des choses et se donne les moyens autoritaires de la faire. [Il est aussi] assurément un réformateur, mais un réformateur qui réforme à reculons : en reculant dans l’histoire et en reculant dans le social, dans la justice et l’égalité. » 

Jean-Michel Barreau, L’Extrême droite, l’École et la République, Syllepse, 2003

Grégory Chambat, Q2C

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Source: Questionsdeclasses.org