La lecture de Comment je suis devenue anarchiste nous a donné envie de prolonger les réflexions qu’Isabelle Attard propose à travers un entretien. C’est pour nous l’occasion de lui demander de préciser son propos sur plusieurs questions et de le relier à une actualité riche en matière de mobilisations et de luttes émancipatrices.

Alternative Libertaire : Dans Comment je suis devenue anarchiste, tu expliques les raisons pour lesquelles tu es devenue anarchiste. Il y en a une que tu évoques très fugitivement, la question de l’effondrement de notre civilisation industrielle. Peux-tu préciser cela car face à cette perspective les options politiques sont très disparates ?

Isabelle Attard : Effectivement, je m’aperçois que je n’ai peut-être pas été assez précise car ce livre avait pour thème principal l’anarchie et non pas l’effondrement. Et pourtant, je suis convaincue que nous sommes déjà dans un effondrement écologique, social et démocratique. Ce constat, nous sommes nombreux à le faire. Les réponses diffèrent cependant d’un “courant” à l’autre. Parmi ceux qui ont émergé ces dernières années, on trouve un peu à boire et à manger, des collapsologues aux survivalistes en passant par des sectes apocalyptiques. Et je ne parle pas des transhumanistes ou de ceux qui pensent qu’il vaut mieux d’ores et déjà coloniser Mars.

Je trouve tout à fait logique d’avoir envie de créer une multitude de lieux autonomes en nourriture et en énergie dans ce contexte. Mais s’il n’y pas également une remise en question politique du capitalisme, de l’extractivisme et des rapports de domination, un effondrement ne changera rien au problème. On peut même affirmer que cela avantagera encore plus les riches face aux pauvres.

De plus, comme Jérémie Cravatte dans son étude sur l’effondrement [1], je pense que : « Les exemples, prospectives, anticipations et – surtout – pistes de réponses portées par les récits collapsos ne concernent que l’imaginaire lié au cadre urbain des classes moyennes blanches de l’hémisphère Nord ».



Ce qui m’inquiète le plus, c’est cette petite musique lancinante de la part de pseudos philosophes ou scientifiques qui nous disent que le problème vient de l’humain lui-même. Selon eux, nous serions incapables de comprendre l’urgence dans laquelle nous nous trouvons. Reste donc à leurs yeux la solution de mettre en place un pouvoir coercitif voire une dictature verte.

D’un autre côté, on trouve la version plus « démocratique » du Green New Deal, qui est une version écolo de la citation de l’auteur du Guépard : « si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». En effet, cette bataille qui s’engage entre les multinationales repeintes en vert misant sur les énergies renouvelables et celles encore accrochées aux énergies fossiles, ne nous concerne pas. C’est la prise de pouvoir d’un nouveau monde sur l’ancien, toujours dans une perspective capitaliste.

Si on doit prendre acte de la situation écologique, nous devons néanmoins le faire de manière politique et non attentiste. Il me semble que c’est ce que propose Murray Bookchin à travers l’écologie sociale.

Beaucoup de mouvements sociaux et écologistes se définissent comme citoyens. Ils critiquent de plus en plus vivement soit l’action nuisible des états (libéralisation, déréglementation), soit leur absence d’action (laisser-faire) ce qui revient au même, notamment sur les questions climatiques. Pourtant ils situent leur action dans le cadre d’un système qu’ils assimilent toujours à une démocratie et qu’il s’agirait de sauver malgré tout. Tu as toi-même défendu une telle stratégie d’action. Qu’est-ce qui t’a amenée à la remettre en cause et à faire le choix de la rupture ?

Isabelle Attard : La réponse est un peu dans la question. Comme tu le dis si bien, ces mouvements que l’on qualifie de « citoyens », dans lesquels nous retrouvons pourtant quelques « professionnels » de la politique, restent dans une demande d’action de l’État, ou plutôt devrais-je dire du gouvernement. Si la contestation est louable, elle n’en demeure pas moins inefficace car ce gouvernement, comme les précédents, et très certainement comme les prochains, n’a cure des demandes des citoyens, quand bien même celles-ci seraient légitimes. Mais je ne peux les blâmer, ayant moi-même cru assez longtemps qu’il était possible de changer les choses de l’intérieur. Or, il nous faut désormais constater que ça ne fonctionne pas. A chaque fois qu’il a été proposé une avancée, le gouvernement s’est empressé de la détourner ou de la défaire. C’est un cercle sans fin ! Il faut dire qu’on nous a mis dans la tête depuis toujours que la « démocratie » fonctionnait de cette manière, et uniquement de cette manière.

Comme je l’explique dans mon livre, les bases de notre « démocratie » ont été posées le 7 septembre 1789 par l’abbé Sieyès, alors député du tiers état : «  Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Nous vivons toujours sur ce principe de base, je l’ai vécu au quotidien durant mon mandat. D’un côté, des élus qui considèrent qu’ils n’ont pas de compte à rendre, et de l’autre, des électeurs qui attendent un remède miracle ou l’action d’un sauveur suprême. C’est pour cette raison que je considère qu’il n’est plus possible, aujourd’hui, de défendre ce genre de stratégie qui nous envoie droit dans le mur.

Le mouvement des Gilets jaunes a contribué à remettre au centre du débat politique la question de la transformation sociale. Une partie de ce mouvement est très focalisée sur le référendum d’initiative citoyenne (RIC) présenté comme un levier de la démocratie directe et une révolution citoyenne. Qu’en penses-tu ?

Isabelle Attard : Nous sommes toujours dans la même problématique. Le référendum aura beau être d’initiative citoyenne ou populaire, la décision finale appartiendra toujours au gouvernement. Et celles et ceux qui promeuvent le RIC le savent très bien. Quelle meilleure illustration que celle du référendum de 2005 (NDLR : sur la constitution européenne) qui a vu le « non » l’emporter à une assez large majorité (54,68%). Pourtant, en 2008, Sarkozy fait passer son équivalent par la voie parlementaire. De même que les Pays-Bas d’ailleurs. En Irlande, cela s’est passé de manière moins autoritaire mais non moins subtile. On organise un deuxième référendum pour corriger le résultat du premier.

Bref, quoi que vous fassiez, vous aurez toujours tort car vous ne détenez pas le pouvoir. Nous en avons aussi eu la preuve tout récemment, avec la Convention citoyenne pour le climat, durant laquelle nous avons constaté que le gouvernement avait gardé la main tout le long du processus et qui bien évidemment n’aboutira à rien de concret. En conclusion, on peut dire qu’il ne sert à rien de négocier avec le gouvernement.

Si les grèves de décembre et janvier ont mis au second plan la question des élections municipales, on a vu ces derniers mois plusieurs courants parler de municipalisme en évoquant parfois l’apport de l’éco-anarchiste états-unien Murray Bookchin dont tu parles dans ton livre. Comment te situes-tu par rapport à cette question ?

Isabelle Attard : Comme sur le sujet de l’effondrement, je suis assez mal à l’aise avec la récupération qui en est faite. J’ai découvert les thèses de Murray Bookchin en 2016 et je peux dire que ça a été une sacrée claque ! Je me suis demandée comment il n’avait pas été possible d’en entendre parler plus tôt, surtout dans un milieu, l’écologie politique, dans lequel je baignais depuis toujours. Lorsque Floréal Romero nous a demandé, à mon compagnon et moi-même, d’effectuer la relecture de son livre « Agir ici et maintenant – Penser l’écologie sociale de Murray Bookchin », nous avons tout de suite accepté… avec une légère pression tout de même… le spécialiste, c’est lui.

Avec cette relecture, tout nous est apparu encore plus clair. Il ne s’agit plus de jouer à un jeu auquel nous serons toujours perdants, les règles ayant été déjà écrites par celles et ceux qui détiennent le pouvoir et qui n’ont pas d’autre ambition que de s’y maintenir. Il s’agit de créer une déviation, ou une dérivation, du système. Ça ne consiste plus à vouloir le changer de l’intérieur mais à en laisser éclore un nouveau. En botanique, on parlerait de ramification. Mais ce qui nous est proposé avec ces listes « municipalistes » est assez différent. Tout d’abord, on a très vite abandonné l’idée de lui accoler le mot « libertaire », y compris à Commercy. L’approche est différente de celle théorisée par Murray Bookchin et ressemble bien plus à celle d’Ada Colau et de Barcelona en Comù. C’est-à-dire un municipalisme qui s’apparente à de la démocratie participative, basé sur un concept de « Smart City » (Ville Intelligente) faisant la part belle à la technologie. Ce n’est pas pour rien que la « French Tech » s’est implantée à Barcelone (plus de 200 sociétés) qui voit en la capitale catalane un laboratoire pour ses startups. Ce n’est franchement pas ma conception des choses… surtout si on se place dans ce contexte d’effondrement écologique auquel j’ai fait référence auparavant.

Il existe un très bon article d’Elias Boisjean, paru dans la revue Ballast en décembre dernier [2]. Et j’aime beaucoup la conclusion qu’il donne : « intégrer un conseil municipal, voire diriger une ville, n’est d’aucun secours si cela ne participe pas d’une transformation globale sans « compromis avec cet ordre social ». Donc de la fin du règne capitaliste au profit d’une « société communiste libertaire ». »

La crise des organisations (organisations politiques, syndicats, associations à vocation de masse) est réelle toutefois certaines jouent toujours un rôle essentiel dans les mouvements de masse (cf. rôle des syndicats combatifs dans les grèves actuelles). Elle amène une partie de celles et ceux qui veulent s’engager à faire le choix de formes d’organisation jugées plus souples (groupes affinitaires, assemblées, collectifs, réseaux). Ces dernières ont le vent en poupe même si elles peuvent parfois reproduire les travers des organisations traditionnelles.
Comment a évolué ton rapport au collectif ?

Isabelle Attard : J’ai presque envie de te répondre qu’il n’a pas évolué tant que cela. En fait, comme je l’ai dit après mes expériences malheureuses au sein des partis politiques, je n’aurai plus de parti… et je pense pouvoir dire plus jamais. Ces organisations n’ont d’autre objectif que d’amener un homme ou une femme (le plus souvent un homme) au sommet du pouvoir afin de dérouler le programme du MEDEF ou des lobbies industriels. Tout le reste n’est qu’accessoire à leurs yeux. Par contre, je crois toujours en la force du collectif, plus que jamais d’ailleurs.

Tu parles des syndicats combatifs et j’ai moi-même un profond respect pour le travail de certains d’entre-eux. Sud-Solidaires ou la CNT ont toujours su garder une cohérence dans leurs combats. En ce qui concerne les autres organisations syndicales, je fais une nette différence entre celles et ceux qui les dirigent et celles et ceux qui sont sur le terrain. On le voit bien aujourd’hui, ce sont souvent les syndiqué·e·s qui sont sur le terrain qui imposent le tempo aux organes de direction, et c’est tant mieux ! Depuis le 5 décembre, mon compagnon et moi, nous avons soutenu les grévistes autant que faire se peut, en participant aux manifestations ou en contribuant aux caisses de grève. Je soutiens la grève à 100 %.

Mon modèle restant L’An 01 de Gébé, je ne peux qu’appeler à tout arrêter pour réfléchir, à faire ce pas de côté pour voir les choses différemment. Par contre, je me pose beaucoup de questions sur l’efficacité des manifestations, qu’elles soient le samedi ou en semaine. Depuis novembre 2018, il y en a eu tous les samedis et je n’ai pas vu le gouvernement chanceler. Peut-être les premiers jours parce qu’il ne comprenait pas ce qu’il se passait avec le mouvement des Gilets Jaunes. Mais depuis, il n’a fait que renforcer son autorité en donnant quasiment carte blanche aux forces de l’ordre. Je n’irai jamais critiquer la stratégie de la confrontation directe car je comprends parfaitement cette colère qui n’a fait que grandir depuis des années mais je me pose tout de même la question de son efficacité.

Je préfère me consacrer à faire émerger des assemblées locales, sans visée électorale, et surtout à redonner un élan à un mouvement d’éducation populaire politique qui a été fortement malmené depuis quelques dizaines d’années. Je n’oublie pas que la Révolution sociale espagnole s’est déclenchée près de 70 ans après que Mikhaïl Bakounine ait confié à Giuseppe Fanelli la mission de se rendre en Espagne pour y constituer les premiers groupes de l’Internationale. Malgré l’urgence dans laquelle nous nous trouvons, qu’elle soit écologique, démocratique ou sociale, il faut du temps pour remobiliser, repolitiser et accompagner chacun·e sur la voie de l’émancipation.

Depuis la sortie de ton livre, tu as participé à plusieurs réunions publiques visant à le présenter.
Comment est-il reçu et que t’apportent ces rencontres avec le public ?

Isabelle Attard : Il est très bien reçu. Nous en sommes déjà à la troisième réimpression. J’en suis d’ailleurs la première surprise puisqu’on m’avait dit que le titre du livre était peut-être un peu trop frontal. Mais je ne voulais pas tergiverser avec cela. Si je n’ai rien contre le mot « libertaire », je voulais redonner toutes ses lettres de noblesse à celui de « l’anarchie ». Et nous devons tous beaucoup au documentaire « Ni dieu ni maître : une histoire de l’anarchie » de Tancrède Ramonet qui a su ainsi tordre le cou aux idées reçues que certains historiens avaient voulu plaquer sur le dos des anarchistes. Comme le disait Howard Zinn : « Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs ».

J’aime énormément les discussions avec les lecteurs à la fin des différentes rencontres. Beaucoup m’expliquent avoir eu le même parcours à l’intérieur des partis, les mêmes remises en question, les mêmes émotions devant le documentaire de Tancrède et ont été soulagés de pouvoir enfin nommer ce qu’ils ressentaient depuis toujours.

Ton ouvrage est un cri qui vise à donner de l’écho à toutes les révoltes à l’œuvre contre les différentes oppressions et à toutes les réalisations contribuant à l’émancipation des opprimé·e·s. Comment comptes-tu prolonger ton action ?

Isabelle Attard : Très modestement. Contrairement à ce que certaines personnes ont pu dire sur mon compte au début (et encore maintenant pour quelques-uns … souvent des hommes d’ailleurs), je ne suis pas devenue anarchiste par opportunisme. Il faut dire que si la réaction des gens est plutôt positive (et c’est tant mieux !), cela a plutôt été un « handicap » pour retrouver du boulot. Heureusement, j’ai eu la chance de rencontrer des gens très ouverts et bienveillants dans l’association pour laquelle je travaille aujourd’hui. Je suis redevenue directrice de musée mais d’un petit musée rural en Bretagne avec un fonctionnement assez horizontal.

La sortie du livre ne leur a pas posé de problème et je peux continuer mon action politique sans avoir à me cacher. C’est plutôt agréable et apaisant. Avec mon compagnon, nous avons décidé de nous installer définitivement dans le Kreiz Breizh (Centre Bretagne) pour y créer un lieu d’accueil et de ressources… forcément anarchiste. D’ailleurs, nous avons été très touchés par le soutien que les Bretons ont apporté à Vincenzo Vecchi… la Bretagne est une terre d’accueil, de refuge et de résistance et nous comptons poursuivre cette tradition.

A notre niveau, comme je le disais précédemment, nous allons continuer à faire de l’éducation populaire politique (je précise même si pour moi il s’agit presque là d’un pléonasme). Nous pensons même écrire un second livre tous les deux. Il n’y a encore rien d’établi. Comme je concluais dans mon livre, je pense que nous avons à inventer l’anarchisme du XXIe siècle, tout en nous inspirant de ce qui a déjà été fait par nos prédécesseurs. Je rêve réellement que nous retrouvions l’esprit de Saint-Imier [3] et que nous le transcendions.

Propos recueillis le 30 janvier 2020 par Laurent Esquerre


Article publié le 28 Fév 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org