Suicide Bridge

Sur la porte d’entrée du centre, une feuille A4 scotchée annonce la journée mondiale de prévention du suicide. « La détresse sociale c’est quelque chose de très violent ici et ça se traduit par des suicides trop nombreux », explique Gary Donnelly, un pilier du centre. En se promenant dans Derry, on est facilement sollicité par des bénévoles de l’organisme de bienfaisance Foyle Search and Rescue, qui sauvent parfois des personnes qui se jettent dans la Foyle, le fleuve qui traverse la ville. Des hommes se lancent du « Peace Bridge », ouvert en 2011, à moins d’une demi-heure de marche de Creggan, que certains surnomment « Suicide Bridge ».

Les importants taux de suicides – en témoignent des statistiques gouvernementales – en Irlande du Nord et notamment à Derry, une ville d’un peu plus de 100 000 habitants, ont été le sujet d’un article remarqué en 2016. Son auteure, une jeune journaliste, Lyra McKee, est morte le 18 avril. Elle a été atteinte par une balle tirée par une personne qui affrontait ce soir-là la police nord-irlandaise, la PSNI, à Creggan.

Depuis plusieurs jours, la situation ne cessait de se tendre à l’approche des commémorations de l’insurrection de Pâques de 1916 qui donnent lieu à des marches de supporteurs de l’IRA. Des émeutes avaient explosé. La « New IRA » a reconnu le tir et regretté un accident, pointant du doigt les opérations policières répétées dans le quartier. 

Creggan ne découvre pas la violence. C’est de la place située devant le CCC que partent les marches annuelles de commémoration du massacre de Bloody Sunday, commis par les parachutistes de l’armée britannique en 1972. Les familles des victimes de Derry réclament toujours justice. Juché sur une colline, le quartier est depuis longtemps un fief du mouvement républicain. Jusque sur les murs extérieurs du CCC, on trouve des plaques qui indiquent que des combattants de l’IRA sont morts juste là, « en service », dans les années 1970 et 1980. Ailleurs dans le quartier, certaines rendent hommage à des enfants, tués par des balles en plastiques de la police.


Internement

« On est harcelé par la police », glisse un jeune militant républicain. « Si la police ne venait pas, il n’y aurait pas de violences. » Dans le Bogside, en contrebas de Creggan, une des plus fameuses peintures murales que viennent voir des touristes représente un militaire enfoncer une porte à la masse. La scène –réelle – remonte à 1972, lors d’une opération de reconquête par l’armée britannique des zones tenues par l’IRA. Des portes sont encore enfoncées pour sortir de jeunes militants de chez eux et les emmener à Belfast, à « l’antiterrorisme ». Dans les rues grimpantes, des affiches exigent la fin des procédures anti-terroristes et des pratiques dérivées de la vieille politique « d’internement » – la détention politique sans procès -. Les véhicules de police équipés de systèmes de blindage qui pénètrent dans le quartier sont souvent accueillis par des doigts d’honneur et des jets de projectiles légers. 

Creggan est plein de couleurs des groupes qui rejettent l’accord de paix du « Vendredi saint », signé en 1998 entre autres par le gouvernement britannique et par le puissant Sinn Fein, la plus fameuse organisation républicaine, intégrée depuis au parlementarisme. Republican Sinn Fein, Saoradh, « 32 County », « IRSP »… Le Sinn Fein et la presse les appellent les « dissidents ». Lors d’une soirée du mouvement républicain dans une maison du quartier, un jeune « dissident » affirme : « On est soutenu dans le coin parce qu’on insiste sur le social et sur le combat national. »

Paperasserie effrayante

Dans les chaises du CCC, les voix semblent unanimes : « L’accord de paix arrive à la suite d’une négociation où n’a pas été négocié la seule question importante : la souveraineté. » « Surtout, vingt ans après l’accord de paix, la vie est toujours dure ici pour les gens modestes », commente Liam, la cinquantaine, qui vient plusieurs fois par semaine au centre. « Avant, il n’y avait rien. Pour faire vivre l’accord de paix, les subventions européennes sont venues. Mais après vingt ans, on n’a pas l’impression de vraiment en profiter. » À proximité du CCC se trouve un autre centre communautaire, dans un bâtiment neuf de plusieurs étages. « Ils touchent des subventions, ça c’est certain, mais je ne sais pas trop ce qu’ils y font », soupire une amie de Liam. Fondée ou pas, la méfiance subsiste largement à l’égard des structures « mainstream » et « statutory-funded ». Elles sont perçues comme des relais de certains partis ou servant des intérêts particuliers – ceux du Sinn Fein à Creggan -. Liam pointe : « Avec eux, il y a tout de suite une quantité de paperasserie effrayante. » Le CCC, plus ou moins en chantier perpétuel, tourne sans loyers ni salaires et tout y est gratuit.


 « Il ne faut pas se fier aux apparences : ici on a donné accès à la télévision à tout le monde, mais les enfants vont à l’école avec la faim au ventre », commente Josie. Dans le CCC, un savant bazar éclaire sur les activités proposées : boxe et vélo pour les enfants, broderie, ateliers de décoration pour Halloween… Un groupe de rap occupe souvent l’étage. Des portraits de Rosa Parks, de Sitting Bull et de James Connoly, une figure du mouvement ouvrier et de l’insurrection de Pâques ornent les murs. L’endroit accueille aussi des Travellers, communauté traditionnellement nomade, ostracisée et victime de racisme.

Au fil de la discussion, certains tiennent à souligner aux étrangers, qui réduisent souvent le conflit politique à une question confessionnelle : « Les Protestants sont les bienvenus. Ca n’est pas une question. » 

« Toy Story »

Dans la cour du centre, un « arbre du souvenir » a été planté en mémoire de ceux qui se sont suicidés. Une habituée parle à voix basse : elle ne veut pas être entendu d’un jeune qui a perdu son frère il y a peu. Liam explique : « C’est difficile pour les familles. Pour le clergé, le suicide c’est tabou. » Toutes les familles confrontées à ce drame ne se sentent pas soutenues par les représentants de l’Église catholique. De son côté, la municipalité a préféré retirer les rubans posés en mémoire des défunts sur le « Suicide Bridge ». « Ça doit pas être bon pour le tourisme », commente sur un ton amère Liam. 

Le titre de l’article de Lyra McKee était en forme de question – « Les bébés du cessez-le-feu : Pourquoi le taux de suicide en Irlande du Nord a-t-il monté en flèche à la suite de l’accord du vendredi saint ? ». La journaliste relevait qu’une importante partie de la population vivait avec un évènement traumatisant hérité du conflit. On peut rencontrer à Derry des anciens de l’IRA qui accusent le coup mais concèdent dans la discussion : la dépendance à la drogue, la dépression ou l’alcoolisme concernent aussi les enfants de militants. Un jeune de Creggan souffle : « Certains d’entre nous entretiennent un rapport ambigüe à la lutte. On soutient mais on lui en veut parce qu’elle nous a privé des pères qui étaient en prison, cachés… » 

« Les premières activités qu’on a lancé ici, c’était des cercles de discussion pour des hommes qui avaient besoin de parler. Et puis voilà, maintenant plusieurs groupes qui viennent », explique Gary Donnelly. Des personnes avec des addictions, des angoisses, diagnostiqués de différentes maladies psychiatriques passent par ici. Un régulier commente : « On a un « Crazy Club ». Et il y a un groupe, c’est « Toy Story ». Tu sais ? Comme dans le dessin-animé, quand tous les jouets sont cassés, il faut les remonter. »

 Simone Weil

Gary Donnelly est un des piliers du CCC et il ne fait aucun doute qu’il jouit d’une certaine popularité dans le quartier. Sa vie a été marquée par son engagement dans le mouvement républicain. Présenté par le Guardian comme un « Former Real IRA prisoner », il a été arrêté plusieurs fois, pour un graffiti ou pour être écouté dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat d’un célèbre « agent infiltré ». Il a été inculpé à plusieurs reprises selon des « lois anti-terroriste » et plusieurs fois, les charges ont été abandonnées. Lui assume ses principes républicains. Il est hors de question pour Donnelly de siéger à « Stormont », – l’Assemblée d’Irlande du Nord, issue de l’accord de paix et qu’il rejette par principe. En revanche, il s’est présenté et a été élu au « Council District », l’autorité locale, de Derry.

Ils sont quelques autres à y siéger comme lui, sous une étiquette « indépendant ». « On gagne ce qu’il y a à gagner et pour les autres batailles, on les mène ailleurs. Dans des centres sociaux par exemple », explique l’un d’eux.

Quelques militants proches de Donnelly se prêtent des livres de Simone Weil. Pas tant pour sa veine catholique que pour sa critique des partis. « Elle dit que l’avant-garde, ça ne marche pas. » Ils participent à des campagnes contre les réformes du système d’aide sociale et les coupes budgétaires. Les affiches pour appeler aux manifestations, collées jusque sur la rive est de la Foyle traditionnellement plus unioniste, accusent directement le Sinn Fein, seconde force politique en nombre d’élus en Irlande du Nord et critiqué par les dissidents pour ses compromissions avec le gouvernement britannique.


« Here to stay »

 Dans Derry, le Brexit et les inconnues qu’il charrie avaient tendu la situation bien avant le décès de Lyra McKee. Des habitants travaillent en République d’Irlande, dont la frontière est à dix minutes en véhicule. Dans les pubs de Creggan qui accueillent les soirées joyeuses, bondées et bruyantes de tombolas et concerts pour les associations de prisonniers républicains, on peut régler ses bières en euros. Les craintes, comme le possible retour d’un gouvernement plus direct de Londres, se multiplient. La presse britannique a annoncé à plusieurs reprises différents scénarios de déploiement de renforts policiers sur l’île. Mi-janvier, la New IRA a visé un tribunal de Derry avec un camionnette piégée.

À la sortie des classes, les élèves en uniformes se mêlent à des adolescents en bleus de travail et en uniformes de sociétés de sécurité ou de car wash. Goguenards, ils pointent du doigt la colline qui fait face à celle de Creggan : une inscription « IRA, here to stay » a été apposée à la peinture sur un mur en imposantes lettres majuscules. Lancés dans la discussion, quelques-uns émettent différentes critiques sur le quotidien à Derry. Certains semblent confirmer les dires de Josie, rencontrée au CCC : « Autour de moi, tous les jeunes partent ou veulent partir, en Australie ou au Canada… J’ai lu une étude, il paraît que 90% des jeunes de Derry n’y voient pas leur avenir… »

 « Ironie tragique »

L’usage de drogues est une réalité palpable. À quelques encablures du centre, un mur a été tagué : un prénom – qui s’avère être celui d’un dealer – et une menace. De jeunes républicains conduisent des opérations de représailles contre des revendeurs de stupéfiants. Après les graffitis sur les habitats, il y a les passages à tabac et les tirs. Mais la « guerre aux dealers », qui a déjà causé des morts, suscite toujours plus de critiques, jusque dans les groupes clandestins de républicains. Un appel à cesser cette approche circule. Au CCC, ils sont plusieurs à reconnaître que « la drogue frappe la communauté durement » mais à désapprouver la réponse violente : « les jeunes républicains sont issus de la communauté, comme les dealers. » Gary Donnelly a adopté une ligne : « La drogue c’est une question de santé, pas de sécurité ou d’armes. »

 « L’ironie tragique de la vie en Irlande du Nord aujourd’hui est que la paix semble avoir fait plus de victimes que la guerre », concluait Lyra McKee dans son article de 2016. À Creggan, on entend plus ou moins le même refrain. Au CCC, on chuchote : « Ils disent « paix » mais ça ne signifie pas la fin de la violence. »

Jules Crétois


Article publié le 10 Juin 2019 sur Lundi.am