Décembre 5, 2022
Par Lundi matin
194 visites

Cet entretien revient sur les fondements du soulèvement actuel, il a été mené par le collectif de la cantine syrienne de Montreuil dans le cadre des Peuples Veulent [1].

Rona a grandi au Kurdistan dans une petite ville et a ensuite étudié à l’université de Téhéran. En 2014, elle arrive en France pour débuter une thèse de sociologie à l’université Paris 8 sur le mouvement des femmes au Kurdistan. Activiste en exil, elle est engagée à partir d’une perspective internationaliste, féministe et anticapitaliste, pour la cause des femmes, des populations minorisées et plus généralement contre la dictature en Iran. Raisons pour lesquelles il ne lui est plus possible aujourd’hui de se rendre dans son pays.

LPV : Bonjour, Rona, un grand merci de nous accorder ce temps alors qu’on sait à quel point cette période est chargée pour toi et le collectif. Avant tout, peux-tu nous raconter un peu ton parcours politique ?
Rona  : J’avais 18 ans quand je suis arrivée à Téhéran et 28 ans quand je suis arrivée ici en France. Pendant 10 ans à Téhéran j’étais surtout active dans le mouvement étudiant et parfois pour la cause des femmes, mais elles étaient surtout réformistes à l’époque. De manière générale, les actions que l’on menaient n’étaient pas définies de manière radicale, mais c’était le cas de tout le monde, pas seulement des féministes. Le mouvement étudiant à l’époque était très actif, on participait aussi aux actions des Kurdes. Il y avait pas mal d’assassinats, d’exécutions, alors on organisait des actions, des manifestations. Je faisais comme tous les étudiants politisés, mais j’avoue m’être radicalisée surtout à mon arrivée en France. La politique a pris une place particulière et très importante.

Je suis arrivée en 2014 et c’était le moment du Rojava alors je me suis complètement socialisée politiquement avec ce mouvement, avec ses participant.e.s. J’ai des ami.e.s qui sont parti.e.s là-bas, j’ai travaillé pour ma thèse sur ce mouvement et ça m’a énormément nourrie pour vraiment comprendre ce que sont les mouvements sociaux, ce qu’est une révolution, comment on peut changer la situation sous une dictature, dans un contexte autoritaire. C’est comme ça que je me suis formée, en même temps que dans le contexte politique français qui était beaucoup plus actif à l’époque qu’aujourd’hui.


Comment vous êtes-vous constitué comme collectif Irano-Afghan en France ?
Le collectif 98 prend son nom de la dernière révolte populaire, et nationale peut-on dire car elle a eu lieu dans plus de 100 villes en Iran, qui s’est déroulée en 2019. Elle fait partie des rares révoltes où c’était vraiment les classes populaires et les populations des périphéries du pays qui étaient dans la rue. Alors pour nous ce fut vraiment un point de rupture avec ce qu’il s’était passé jusque-là. On militait déjà avant mais pas de manière structurée. A ce moment-là nous avons senti que les gens bougeaient partout en Iran alors que nous, ici dans la diaspora, nous nous sentions vraiment passifs. Nous nous sommes dit que ça n’avait pas de sens et c’est à partir de là que nous avons décidé de nous mobiliser plus pour lutter, pour militer pour l’Iran.

Pour nous, la cause de l’internationalisme est importante car on est positionné.e.s en Europe, on habite ici. Nous avions aussi beaucoup participé aux différentes activités politiques ici en France pendant la loi travail, les gilets jaunes, etc. Nous étions toujours dans la rue. Alors nous sommes aussi des militant.e.s d’ici. On a donc eu envie de lier les deux, le militantisme en France et celui pour l’Iran. A partir de là, nous avons pensé et constitué un collectif anti-capitaliste, anti-raciste, féministe, queer, qui soutient surtout les exclu.e.s. Les exclu.e.s en Iran ça peut être à la fois les Kurdes, les Baloutches, les Arabes, etc. Les gens qui n’ont jamais été considéré.e.s comme des citoyen.ne.s comme les autres. En Iran c’est vraiment l’homme chiite, on peut dire perse, qui est privilégié. Les autres sont plus ou moins exclu.e.s socialement, économiquement et politiquement.

Parmi les exclu.e.s il y a aussi des afghan.ne.s : 3 millions vivent en Iran. Ils ont une grande contribution économique dans le pays. La manière dont on traite les afghan.e.s, c’est la honte ! C’est la honte totale et personne ne peut garder le silence sur cette situation. Je suis kurde et pour moi, la cause kurde est toujours une cause partagée avec celle des femmes afghanes, des afghans, des travailleur.se.s. Les camarades du collectif partagent aussi cette cause. Au début, il y avait des Kurdes et des Iranien.ne.s. Puis, on a décidé de s’allier avec des camarades d’Afghanistan. Avec l’arrivée des talibans en Afghanistan, il nous semblait important de les rencontrer, de les écouter. À partir de là, on a compris qu’on avait beaucoup à partager et nous avons décidé de travailler ensemble.

Ce qui est intéressant dans votre collectif c’est justement cette diversité, en termes d’origines déjà, mais aussi générationnelle. On a l’impression que vous en tirez de nombreux enseignements. Selon toi, qu’est-ce que ça crée d’avoir ces différentes générations au sein du collectif ?
Je pense que c’est un fait politique en soi. La révolution de 1979 a été volée par les islamiques mais elle a été faite à la base en grande partie par des gens de gauche et des femmes. On avait donc vraiment très peu d’occasions de rencontrer ces personnes qui avaient fait une grande révolution. Car avec la victoire des islamistes, les gens qui s’opposaient à eux ont été assassiné.e.s, emprisonné.e.s, quittaient le milieu politique à leur sortie de prison, ou, comme une grande partie d’entre d’eux, se sont exilé.e.s.

Dans ma génération, on a grandi sans avoir de vrais contacts avec elles et eux. Surtout les gens qui, comme moi, ont grandi dans des familles non politisées. Même si je viens du Kurdistan, c’était très difficile pour moi d’avoir accès aux gens politisés, aux révolutionnaires. Cette relation intergénérationnelle a totalement été coupée.

Ce n’est qu’en arrivant ici en exil que pour la première fois j’ai découvert toute la littérature des exilés. C’était vraiment un choc total pour moi, j’ai découvert pour la première fois les révolutionnaires. Aujourd’hui, je peux les voir directement à Paris, je peux discuter de ce qu’il s’est passé, je peux mieux comprendre ce qui est arrivé. Alors qu’en Iran, c’est une mémoire politique qui a été complètement effacée par le régime.

En rencontrant ces gens j’ai compris que des gens ont réussi à rester politisés en exil, qu’ils.elles sont resté.e.s très informé.e.s, malgré tout ce qu’ils.elles ont vécu. Ils.elles ont raté une révolution mais ils ont fait énormément de choses. C’est là qu’on a compris que le militantisme doit toujours passer par l’éducation politique.

Quant à eux, ils étaient aussi toujours prêts à apprendre de nous, de ce qu’il s’est passé ces dernières années en Iran, etc. C’est un échange entre nouvelles générations et des gens qui ont déjà fait une révolution, qui en comprennent complètement les contraintes, les possibilités ; ainsi que les différentes stratégies et tactiques de militantisme.

C’est très important de ne pas rester bloqué dans les idées de sa propre génération. C’est pour ça que nous sommes tout le temps dans l’échange. ça nous donne vraiment une force incroyable. Je pense que ça avait été manqué jusque-là.

Comme souvent dans bien d’autres soulèvements, on a beaucoup entendu ces dernières semaines que le mouvement actuel est “sorti de nulle part”. On sait que ça ne part jamais de nulle part et si ce n’est pas parti de structures syndicales ou d’organisations, vous expliquez bien dans votre précédent texte sur crimethinc qu’il y avait un terreau politique propice. Est-ce que tu peux nous parler un peu de ce tissu politique, notamment au sein des minorités ?
Je pense que ça, c’est un état universel. On n’entend pas les exclu.e.s tant qu’il n’y a pas un grand événement, tant qu’il n’y a pas de morts, tant qu’il n’y a pas de tragédie. Malheureusement c’est partout pareil, et c’est la même chose en Iran. Malheureusement on n’entend pas parler des Baloutches et des Arabes s’il n’y a pas vraiment d’événements remarquables.

C’est la même chose quand on regarde les rapports entre les pays du sud et ici. Ça ne m’étonne pas qu’on n’entende pas beaucoup ce qui se passe dans un pays comme l’Iran. Et quand ça arrive c’est surtout avec des visions orientalistes, eurocentristes : on ne s’attend pas que ce soit là-bas qu’il se passe des choses. C’est très compliqué de changer ces rapports de force basés sur l’économie, la politique, la colonisation…. Et je suis sûre que c’est pareil dans d’autres pays du sud, au Moyen-Orient, au nord de l’Afrique et ailleurs. Dans les pays du sud, on est toujours censé consommer la politique qui est produite ici en occident.

En Iran, en 2021, en seulement un an il y a eu plus de 4200 manifestations, et de grèves. Des grèves de travailleur.se.s pour la plupart, mais aussi des fonctionnaires, d’autres groupes. Ça fait quasiment 11 manifestations par jour pendant au moins 2-3 ans. Et en 2020 c’était à peu près la même chose. Différents groupes de la société se sont mobilisés, malgré le fait que tout est interdit. Car se syndiquer est un crime en Iran. Les leaders syndicaux sont emprisonnés.

Mais il y a quand même le syndicat des transports de Téhéran qui est très fort, les syndicats de certaines usines comme Haft Tapeh, de Foulad-e Ispahan. Dans les secteurs de la pétrochimie et du pétrole dans le sud de l’Iran aussi.

Les syndicats des enseignants sont aussi très organisés, avec une tendance de gauche. Ils luttent à la fois contre la marchandisation de l’école, de l’université, dans la manière d’enseigner. Mais aussi pour les salaires, les conditions de travail. Ils ont fait plus de 11 rassemblements nationaux lors desquels les profs ont fait grève toute la journée dans plus de 100 villes. Lors des trois derniers mois, il y a eu 6 rassemblements alors que tout est interdit. Aujourd’hui, les profs qui organisaient ça sont en prison. Jaafare Ebrahimi par exemple est en prison. Il a été battu il y a 2 jours à la prison d’Evin après l’attaque de l’État. Ce sont des figures très connues.


Même si les syndicalistes sont emprisonnés, ils semblent forts et nombreux. On ne connaît pas beaucoup d’autres exemples d’une dictature comme ça aussi répressive, aussi autoritaire, où il y a existé des mobilisations aussi fortes en face. J’ai l’impression que c’est quelque chose d’assez unique. N’est-ce pas une preuve que le régime se fissure déjà depuis plusieurs années ?
Si les syndicats, en tant que tels, sont interdits, ils cherchent constamment des stratégies pour faire exister le syndicalisme. Les profs par exemple font ça au nom du conseil des enseignants. C’est fait de manière informelle parce qu’ils ne peuvent pas vraiment être enregistrés, avoir un statut en tant que syndicalistes. Mais les syndicats des transports par exemple, c’est vraiment des syndicats des transports. Ils le déclarent et ils s’en foutent que ce soit interdit. C’est un héritage depuis 40-50 ans. Ca existait même avant la révolution.

Quand on vit sous l’autorité d’une dictature, on apprend comment faire des choses. C’est comme dans une famille autoritaire. Après quelque temps, tu apprends comment gérer la situation avec tes parents autoritaires. Comment glisser les situations, comment trouver des solutions à la fois occasionnelles mais aussi dans le long terme.

C’est à peu près la même chose en Iran, tout est interdit, la répression est forte, mais les gens trouvent quand même des solutions. Ils ne peuvent pas arrêter tous les syndicalistes. Ils prennent des exemples pour dire : “si vous vous syndiquez ça va être comme telle personne qui a passé 10 ans en prison. Si vous êtes un.e prof ça va être comme Jafar Ebrahimi. Il y a toujours des exemples pour faire peur aux gens mais le peuple, au bout d’un moment, ils n’ont plus peur. C’est comme ça la situation actuellement en Iran. Il y a 3 ou 4 ans ce n’était pas le cas.

Il y a des étudiant.e.s en prison parce qu’elles.ils écrivent des articles ou participent aux manifestations. Le mouvement des étudiant.e.s est très fort en Iran et a toujours été très puissant mais aussi très réprimé. On a de nombreux.ses ami.e.s qui sont en prison. Par exemple, quelque chose qui me touche toujours beaucoup personnellement, c’est que quand je suis arrivée en France, juste quelques semaines après mon départ, un de mes meilleurs amis est allé en prison. 5 ans en prison. Je fais ma thèse pendant ces cinq années et lui il fait ces 5 ans, de sa jeunesse, en prison. J’avais tout le temps cette image dans la tête quand je faisais mes études.

Des actions très simples qui peuvent être juste la vie quotidienne ici en France, ça peut être très radical dans certains pays. Par exemple le fait de se syndiquer, de se révolter même en tant qu’étudiant. Il faut toujours essayer de voir, de situer le niveau de radicalité dans leur contexte.

Avant le début des révoltes déjà, de nombreuses femmes étaient en prison pour avoir lutté contre le voile obligatoire. Une femme qui avait seulement 22 ans a eu plus de 20 ans de prison pour s’être dévoilée dans l’espace publique à Téhéran. Il y a aussi Sepideh Gholian ou Leila Hossein Zadeh, elles ont juste soutenu les travailleurs qui étaient en grève. C’est ça leur crime.

Dans beaucoup de pays, parler de hijab, de se dévoiler, ce n’est pas radical en soi. Mais dans un régime de république islamique, pour lequel islamique veut dire hijab, cet acte compte beaucoup.

Là, la révolte contre le hijab c’est vraiment une révolte contre tout un système, contre tout un régime qui est mis en place, qui est très oppressif, et qui peut vraiment jouer sur la mort, sur le corps, sur la vie quotidienne des gens. C’est ce que les gens perçoivent et tout le monde comprend.

Avant d’arriver ici, j’étais en train d’écouter la vidéo d’une lycéenne. Parce qu’il y a beaucoup de révolte lycéennes en ce moment, il y a beaucoup d’arrestations aussi, il y a eu plusieurs mortes également malheureusement. Elle explique pourquoi, en tant que lycéenne, elle se révolte. Franchement on dirait que c’est quelqu’un qui fait une conférence. Elle explique tout : ça commence par la pauvreté dans la rue, elle reprend avec les femmes, arrive sur les minorités au Baloutchistan, pour parler de sa jeunesse et de l’idéologie de l’État qui ne marche plus, l’éducation de l’état qui ne fonctionne plus, le système de rente, le pétrole, de la politique internationale, le covid… Tu te dis, voilà, là c’est la situation qui pousse les gens à se découvrir dans une telle conscience politique.

Dans certains pays capitalistes avancés où il y a un niveau de vie acceptable pour certain.e.s, comme en France, c’est parfois compliqué de faire comprendre aux gens que leur système est tout de même oppressif. Mais quand on vit sous une dictature, c’est très simple de comprendre comment on est exploité.e.s, dominé.e.s. Tout le monde peut le comprendre. Aujourd’hui actuellement en Iran tout le monde, de n’importe quelle génération, n’importe quelle ville, n’importe quel genre tout le monde le comprend.

La société était déjà très très active, elle était vraiment prête pour se révolter, ça ne sort pas de nulle part c’est certain qu’il y a une vraie continuation. Mais il y a aussi de nouvelles choses dans la révolte, qu’on voyait beaucoup moins avant.

Justement, en 2019 il y a eu une révolte -d’où est issu le nom de votre collectif- d’une telle ampleur qu’on ne peut parler que de soulèvement : des centaines de commissariats, d’écoles religieuses, de bâtiments administratifs brûlés suivis d’une terrible répression : plus d’un millier de morts. Pourtant, 2 ans après, il y a de nouveau cet immense mouvement. C’est très rare car après une répression aussi sanglante, en général, les gens se calment pendant de longues années. Alors ça nous amène à nous demander si cette fois-ci ce sont les mêmes personnes ? Le mécontentement en Iran est-il si grand que des catégories sociales différentes entrent en révolte les unes après les autres provoquant cette espèce de succession de mouvements ? Et si oui, est-ce que les gens de la dernière révolte rejoignent l’actuelle ?
Très bonne question. En fait, on parle de 3 révoltes. Parce qu’il y a eu la révolte de 2017, la révolte… l’insurrection de 2019 et là 2022.

Les deux dernières révoltes avant celle-ci, c’était vraiment la classe populaire, et ce pour la première fois. La crise économique a beaucoup joué. En 2009 par exemple, il y avait déjà eu le mouvement vert [2] et c’était plutôt la classe moyenne. Il y avait très peu de revendications, de slogans concernant la classe populaire et concernant les minorités.

Alors qu’en 2019 on voit que ce sont les périphéries de l’Iran qui sont dans la rue. La région arabe et en partie le Kurdistan. Il y a eu beaucoup de morts malheureusement parce que le niveau de répression est toujours plus élevé dans les régions périphériques : Baloutchistan, Arabe, Kurde, Turque.

Et là du coup, il y avait des slogans sur les questions de classe et des minorités ethniques. Et pour la révolte, la… le mouvement actuel, la classe populaire participe de manière très active, et la classe moyenne rejoint la classe populaire. Alors qu’en 2019, la classe moyenne reste à côté, elle regarde, elle a peur de perdre sa stabilité donc elle ne participe pas vraiment à la révolte. On avait très peu de soutien de Téhéran dans la rue. De manière individuelle, de la part d’activistes, oui. Mais sinon très peu de réponse du centre vers la périphérie. Cette fois-ci, la voix arrive à Téhéran et dans d’autres villes. Chaque jour il y a des manifestations à Ispahan, à Chiraz, à Yaz, à Téhéran.

Et ce n’est pas que politiquement, la crise économique joue aussi beaucoup. Le coût de la vie a doublé. Les gens ont du mal à trouver un logement, à louer. Ils ont du mal à finir le mois. Les camarades qui sont étudiant.e.s à Téhéran ont vraiment du mal à vivre avec leur petit salaire d’étudiant.e.s. Les familles qui ont 3 enfants, 4 enfants… Tout ça joue beaucoup pour que la classe moyenne glisse vers la classe populaire, et que le mouvement s’agrandisse.

Une autre particularité, c’est la question des femmes et du féminisme bien sûr. La question de classe était déjà présente mais autrement. Avant, beaucoup de gens pensaient que les revendications des femmes, la question du voile, c’était les revendications des femmes de classe moyenne, pas les leurs, pas celles de toutes les femmes. Mais au bout d’un moment, en voyant le niveau de répression, la police du hijab, on se rend compte que ça concerne tout le monde, que ça n’arrive pas seulement dans les grandes villes. Qu’il s’agit de la question du corps, de la répression et de la manière dont l’État traite ses citoyennes.

En fait, la question du hijab et ce qui est arrivé à Jina ça a été le moment pour la population de dire qu’elle est contre tout ce qui vient de ce régime, de ce système. Ils.elles ont trouvé vraiment une situation émotionnelle très forte pour exprimer leur colère et dire qu’ils.elles en ont marre politiquement, économiquement et de l’oppression des femmes. Et cette fois-ci justement les femmes participent au mouvement de manière massive. Ce qui n’était pas le cas par exemple en 2019. Les femmes avaient participé, mais pas autant qu’aujourd’hui.

Même si c’était déjà en périphéries en 2019, c’était compliqué de voir vraiment l’unité du pays, et d’obtenir du soutien pour certaines revendications concernant les questions de minorités ethniques, très importantes en Iran. Peut-être plus que dans certains pays.

Cette fois-ci, car ça commence au Kurdistan, car Jina était kurde, pour la première fois ça devient intersectionnel. C’est la première fois qu’on voit autant d’unité.

C’est toujours intéressant d’écouter les mots utilisés pour qualifier telle ou telle “agitation”. Tout à l’heure j’ai bien écouté et tu as parlé de “mouvement” pour 2009, de “révolte” pour 2017, “d’insurrection” pour 2019. Ça pose la question de 2022 ? Le mot traîne, on l’a entendu sur plusieurs lèvres ici et là-bas : est-ce une révolution qui se déroule depuis septembre en Iran ?
Il y a deux choses : comment on considère le mouvement de loin, notre perception ; et comment il se revendique. Il se revendique, il s’identifie comme révolutionnaire. Les slogans sont révolutionnaires. Là, dans les universités, dans les rues, les gens chantent “Behesh nagid E’teraz Esmesh Chodé Enghelab” “Ne parlez pas de protestation, son nom est devenu la révolution.” C’est très présent dans les slogans, les gens disent qu’ils veulent la chute du régime. “alchaab yourid esqot al nizam” : “Le peuples veut la chute du Régime [3]”, mais ils le disent en kurde et perse, dans leur langue.

Le slogan “alchaab yourid esqot al nizam” était déjà utilisé en 2019 dans la région arabe où il y avait des grèves et des manifestations. Et ça a été repris par le mouvement des étudiants dans certaines universités à Téhéran. On a vu des pancartes avec ce slogan. Ça a voyagé comme “Jin, Jian, Azadi”.

Récemment j’ai parlé à mon neveu de 8 ans qui est à Sanandaj [au Kurdistan]. Avec ma famille. On n’avait pas pu se parler depuis 3 semaines. Finalement on a pu se parler une heure. Alors il a pris le téléphone des mains de sa mère, et il a dit :

— Moi je me suis révolté aussi ! J’ai protesté.

— J’ai dit “alors qu’est-ce que t’as fait ?”

— J’ai déchiré la photo de Khomeini dans mon livre. j’ai écrit ’A bas la dictature” je suis allé dans la rue et je l’ai collé sur le mur de notre quartier.

— Ok bravo mais pourquoi les gens ils sont dans la rue ?

— Parce que les gens, ils veulent que le régime parte.

— Mais pourquoi ils veulent que le régime parte ? C’est quoi le problème ?

Il a réfléchi un peu, il a dit : “je sais pas.”

Après je lui ai expliqué :

— Ta mère elle pourra porter ce qu’elle veut si le régime est d’accord, les gens seront moins pauvres… et finalement je viendrai chez toi”

Parce qu’il me demande toujours :

— pourquoi tu viens jamais chez nous ? (en tant que exilée Rona ne peut pas entrer en Iran)

Ensuite j’ai parlé avec sa mère et 15 minutes plus tard il est revenu et il m’a dit :

— T’as oublié quelque chose quand t’as expliqué pourquoi les gens veulent que le régime parte.

J’ai dit :

— Vas-y qu’est-ce que j’ai oublié ?

— T’as oublié de dire que s’il part on va être tous ensemble. Une grande foule de personnes, on va dans la rue et on fait “Halparaka” (danse kurde collective) et personne peut nous mettre la pression, et personne peut nous interdire de faire ça !

J’ai dit : Bravo. j’ai vraiment rien à ajouter.

Suivre le collectif 98 sur Instagram

Entretien réalisé par Anne Destival et Lucas Amilcar, de l’équipe des Peuples Veulent.




Source: Lundi.am