Janvier 16, 2020
Par Lundi matin
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Impérialisme étasunien et confusion anti-impérialiste

Le 3 janvier 2020 Ă  Bagdad, Donald Trump a Ă©liminĂ© avec un drone le GĂ©nĂ©ral Soleimani, numĂ©ro un de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la rĂ©volution islamique, Mehdi al-Mouhandis, numĂ©ro deux du Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires majoritairement pro-Iran et plusieurs miliciens. Cette opĂ©ration a provoquĂ© une onde de choc mĂ©diatique et des prises de position de toute part. Jamais les cibles directes ou « collatĂ©rales Â» des drones amĂ©ricains dans les rĂ©gions les plus pĂ©riphĂ©riques du monde ou celles des mitraillettes des Basidjis, n’ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une telle attention.



Bi sharaf ! Bi sharaf ! [1]
11 janvier 2020

Qassem Soleimani est-il le martyr de l’anti-impĂ©rialisme ? Non, un fasciste d’envergure mondiale a tuĂ© un fasciste d’envergure rĂ©gionale. Nous gardons nos larmes pour les rĂ©voltĂ©-e-s d’Aban mah, ces prolĂ©taires qui ont mis le feu aux institutions du capitalisme et du rĂ©gime iraniens en novembre 2019, assassinĂ©-e-s par centaines et emprisonnĂ©-e-s par milliers par les forces de sĂ©curitĂ© dont Soleimani Ă©tait l’un des chefs. Tant que les Soleimanis seront considĂ©rĂ©s comme les symboles de l’anti-impĂ©rialisme, l’impĂ©rialisme restera intact.

Oppresseurs régionaux

Le corps des Gardiens de la RĂ©volution Islamique (Sepah-e Pasdaran-e Enghelab-e Eslami ou Sepah) est l’armĂ©e la plus puissante de la RĂ©publique Islamique, Ă  la tĂȘte d’un empire de fondations et d’entreprises. Le pantouflage permet Ă  ses dirigeants de piller les ressources du pays. L’armĂ©e de Qods dont Soleimani Ă©tait Ă  la tĂȘte est la branche chargĂ©e des missions Ă©trangĂšres du Sepah. Depuis 2010, elle est officiellement en guerre contre les rĂ©volutionnaires syriens. Elle a permis le maintien de Bashar El Assad au prix de centaines de milliers de morts. Outre sa propre prĂ©sence militaire, elle enrĂŽle au sein des Brigades Fatemyoun des sans-papiers afghans qui en Iran sont exploitĂ©s, sous la menace constante de rackets policiers et d’expulsion, contre la promesse – par ailleurs jamais tenue – de papiers et d’une maison Ă  leur retour. EnvoyĂ©s sans formation militaire, ils servent de chair Ă  canon. En Irak, depuis le dĂ©but du soulĂšvement populaire Ă  l’automne 2019, plus de 330 personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es, rĂ©pression Ă  laquelle le Sepah et les milices chiites pro-iraniennes ont largement participĂ©. C’est Ă©videmment au nom de la lutte contre Daesh que ces ingĂ©rences sont justifiĂ©es par la RII, interventions par ailleurs bienvenues pour les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques du Sepah qui dĂ©croche, entre autres contrats, le contrĂŽle du marchĂ© irakien d’assainissement des eaux usĂ©es.



Soleimani ghĂątel-e ! / rahbaresham khĂąen-e !
Soleimani est un assassin / et son guide un traĂźtre
12 janvier 2020

« Les Etats-Unis appellent l’Iran Ă  quitter l’Irak. L’Iran appelle les Etats-Unis Ă  quitter l’Irak. Que pouvons-nous faire, nous Irakiens, pour ne pas vous dĂ©ranger [2] ? Â»

L’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003 a permis Ă  la RII de dĂ©velopper son influence politique et sa prĂ©sence militaire en s’appuyant sur ses rĂ©seaux religieux et politiques dans le pays. En octobre 2019, une mobilisation d’ampleur inĂ©dite a Ă©clatĂ© en Irak. On occupe les rues, les toits d’immeuble et les places, on bloque les routes, les raffineries et les aĂ©roports. Luttant d’abord contre la prĂ©carisation de leurs vies, les Irakien∙ne∙s finissent rapidement par rĂ©clamer que dĂ©gagent conjointement la classe dirigeante et les armĂ©es et milices iraniennes comme Ă©tats-uniennes.

Ils et elles savent distinguer les peuples de leurs Etats fascistes : alors qu’explosaient les rĂ©voltes contre la prĂ©sence iranienne, des rĂ©volutionnaires de Bagdad interpellaient leurs frĂšres de lutte iraniens : « nos cƓurs ne sont emplis que de respect et de reconnaissance envers le peuple iranien. Seul le rĂ©gime iranien qui protĂšge les corrompus, criminels et assassins dans notre pays est notre problĂšme Â». Et Ă  chaque fois qu’une dynamique politique s’est enclenchĂ©e dans le sens des rĂ©voltĂ©âˆ™e∙s, le GĂ©nĂ©ral Soleimani Ă©tait lĂ  pour dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts du rĂ©gime iranien contre les revendications du peuple en lutte. Peuple dont Trump a confisquĂ© la lutte en abattant Soleimani.

Avant de devenir une figure publique et mĂ©diatique en 2013, Qassem Soleimani Ă©tait restĂ© dans l’ombre. Depuis, une vĂ©ritable campagne d’hĂ©roĂŻsation a Ă©tĂ© lancĂ©e sous des mots d’ordre nationalistes et religieux, vantant les opĂ©rations militaires dans la rĂ©gion, campagne Ă  laquelle participent d’ailleurs les mĂ©dias occidentaux. En Iran, rĂ©formistes et conservateurs justifient la prĂ©sence militaire dans la rĂ©gion et surtout en Syrie par la nĂ©cessitĂ© de d’éloigner le danger des frontiĂšres iraniennes : « On se bat en Iran pour ne pas ĂȘtre obligĂ© de se battre Ă  l’intĂ©rieur des frontiĂšres de notre pays Â». D’une part, ce discours s’appuie sur une rhĂ©torique religieuse qui qualifie la guerre en Syrie de Â« dĂ©fense du Haram Â», une guerre pour protĂ©ger les lieux saints pour les Chiites ; d’autre part, elle flatte un certain Ă©go nationaliste y compris parmi les opposants dĂ©clarĂ©s au rĂ©gime.

Les perdants de l’assassinat de Soleimani au moins Ă  court terme, ce sont les peuples en lutte en Iran et en Irak. Pendant 4 jours et partout dans le pays, la RĂ©publique Islamique a mis en scĂšne, grĂące Ă  son expertise incontestable, un deuil national par des dĂ©filĂ©s avec le cadavre du GĂ©nĂ©ral (« Hadj Qasem Â» pour les intimes). Le mot d’ordre est simple : « la vengeance sera terrible Â». Ce n’est pas la premiĂšre fois que l’on voit ce genre de spectacle, qui engage non seulement la partie de la population qui soutient le rĂ©gime, mais aussi celles et ceux qui malgrĂ© leur opposition y participent, mĂ»âˆ™e∙s par une crainte de la guerre mais Ă©galement par une ferveur nationaliste.



Journal tĂ©lĂ©visĂ©, le 6 janvier 2020

En France, le régime iranien a imposé son discours, ses images et sa propagande avec la complicité objective des médias et de pseudo anti-impérialistes français.

Tout ce dont peut rĂȘver n’importe quel chef d’Etat ou dirigeant de multinationale faisant face Ă  une contestation, la RĂ©publique Islamique l’a accompli. Eclipser les rĂ©voltĂ©âˆ™e∙s du mois de Novembre en Iran, vivant∙e∙s, martyres ou en prison ? C’est fait. On ne parle plus que de rĂȘves de vengeance et de troisiĂšme guerre mondiale. Que la presse proche de Khamenei rĂ©clame le renforcement de la rĂ©pression contre les « sĂ©ditieux Â» (les rĂ©voltĂ©.e.s de Novembre) est en revanche passĂ© inaperçu.

Montrer sur les Ă©crans europĂ©ens les obsĂšques de Soleimani ? C’est fait. Une envoyĂ©e spĂ©ciale de France TĂ©lĂ©vision a mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©pĂȘchĂ©e sur place pour couvrir l’évĂšnement.

Qualifier de « Che Guevara Â» iranien un criminel de guerre et mercenaire de la rĂ©action ? Le Monde l’avait fait et l’a republiĂ© pour l’occasion.

En France et ailleurs, les images des foules appelĂ©es Ă  manifester leur deuil, prises par les drones et les hĂ©licoptĂšres des mĂ©dias officiels iraniens, ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une couverture mĂ©diatique massive. La rĂ©volte de Novembre, elle, a Ă©tĂ© rĂ©primĂ©e dans le sang et la boue, Ă  huis clos.

Cela nous révolte.

Mais ce qui nous Ă©cƓure, c’est que la RII ait pu trouver parmi les dĂ©coloniaux du dimanche, des relais fascinĂ©s par une propagande nationaliste et militariste, se dĂ©lectant des manifestations d’Etat – dont l’équivalent fonctionnel ici serait la manifestation Charlie ou la parade du 14 juillet.

Contre l’anti-impĂ©rialisme d’Etat, l’internationalisme

Placer la RĂ©publique Islamique aux avant-postes d’un “front de rĂ©sistance” Ă  l’impĂ©rialisme est une blague de mauvais goĂ»t.

Dans la rĂ©gion, il n’y a pas de lignes de clivage qui sĂ©pare de maniĂšre permanente des blocs cohĂ©rents sur les plans politiques, militaires et idĂ©ologiques. Il n’y a pas de conflit qui opposerait clairement des Etats impĂ©rialistes et un « axe de la rĂ©sistance Â». Il y a des puissances impĂ©rialistes qui imposent leur domination militaire, envahissent et occupent des territoires, pillent des ressources, au premier rang desquelles les Etats-Unis et la Russie. Il y a des collaborations mouvantes et des Etats comme l’Iran qui s’engouffrent dans le chaos pour rĂ©aliser leurs rĂȘves impĂ©rialistes Ă  l’échelle rĂ©gionale.



Koshte nadĂądim ke sĂązesh konim ! / rahbar-e ghĂątel ro setĂąyesh konim !
On n’a pas donnĂ© des morts pour cĂ©der / Faire l’éloge du guide meurtrier
11 janvier 2020

Depuis la France, un premier geste anti-impĂ©rialiste serait de donner de l’écho aux peuples qui luttent dans la rĂ©gion plutĂŽt que de compter sur les États despotiques, capitalistes, racistes (et « au passage Â», sexistes et homophobes) qui les oppriment en se contentant de leurs discours anti-amĂ©ricains creux [3]. Peut-on ĂȘtre anti-impĂ©rialistes et fermer les yeux sur le racisme d’État iranien et de son GĂ©nĂ©ral qui ont envoyĂ© 2000 afghans sans papiers Ă  la mort en Syrie ? Ne peut-on choisir entre dĂ©fendre le camp d’Al Qods de la RĂ©publique islamique et de Bachar El Asad et celui des rĂ©volutionnaires syrien∙ne∙s de 2011 ?

Le camp d’Al Qods de la RĂ©publique islamique ou celui des Irakien∙ne∙s qui veulent dĂ©gager leur classe politique corrompue, l’Iran et les Etats-Unis, tous ensemble ?

L’armĂ©e d’Al Qods et de la RĂ©publique Islamique et celui des Iranien∙ne∙s qui se sont rĂ©voltĂ©-e-s en novembre 2019 contre l’exploitation Ă©conomique et la dictature ?

Nous qui avons un lien avec cette terre et qui vivons ici pouvons au moins choisir notre camp.

Nous hurlons contre le racisme occidental, l’ingĂ©rence des Etats-Unis qui depuis plusieurs dĂ©cennies ruinent des vies humaines. Nous hurlons contre la rĂ©publique islamique qui exploite et massacre sa population. Nous exĂ©crons les documentaires qui commencent par « au pays des Ayatollahs Â» pour montrer que la population iranienne finalement n’est pas si loin de l’étalon occidental. Nous pleurons de rage lorsque des analyses gĂ©o-politiciennes, mais surtout des militant∙e∙s de l’antiracisme politique fascinĂ©âˆ™e∙s par des chefs militaires ou des guides religieux restent sourds aux cris des rĂ©voltĂ©âˆ™e∙s.

Nos larmes notre rage et notre ferveur, nous les gardons pour celles et ceux qui reprennent déjà leur souffle et occupent la rue. Nous croyons au pouvoir des peuples unis.



Marg bar setamgar / che shah bashe che rahbar
A bas l’oppresseur, le Shah comme le Guide
14 janvier

Epilogue provisoire : la contre-attaque

La nuit du 8 janvier Ă  1h20, l’heure Ă  laquelle Soleimani a Ă©tĂ© tuĂ©, les Gardiens de la rĂ©volution attaquent par missile deux bases militaires Ă©tats-uniennes en Irak aprĂšs avoir pris le soin de prĂ©venir les autoritĂ©s irakiennes pour Ă©viter que la sĂ©quence guerriĂšre n’ait des consĂ©quences irrĂ©parables. Au journal tĂ©lĂ© du matin, aprĂšs vingt minutes de reportages pleurant la mort du GĂ©nĂ©ral montrant Ă  l’envie ses obsĂšques nationales et cĂ©lĂ©brant les reprĂ©sailles iraniennes, une courte brĂšve annonce froidement, aprĂšs la mĂ©tĂ©o, la nouvelle : un avion d’Ukraine Airlines s’est Ă©crasĂ© Ă  TĂ©hĂ©ran et les 176 personnes Ă  bord sont dĂ©cĂ©dĂ©es. Quelques heures plus tard, Soleimani peut enfin ĂȘtre enterrĂ© : un commandant des Gardiens de la rĂ©volution rappelle sur sa tombe l’opĂ©ration militaire. Khamenei limite la fanfaronnade : « hier soir une gifle leur a Ă©tĂ© administrĂ©e […] Â». Ce qui compte ajoute-t-il, c’est de « mettre fin Ă  la prĂ©sence corruptrice des Etats-Unis dans la rĂ©gion Â». A son tour, Trump se fait plus mesurĂ© : l’opĂ©ration iranienne n’a fait aucune victime, et les Etats-Unis ne veulent pas la guerre.

Une guerre aux conséquence dévastatrices pour les populations de la région semble évitée, au moins provisoirement.



Marg bar asl velĂąyat-e faghih !
Mort au principe du velĂąyat-e faghih [4] !
12 janvier 2020



Le 10 janvier, aprĂšs deux jours de dĂ©ni, les autoritĂ©s iraniennes passent aux aveux : les Sepah ont « par erreur Â» frappĂ© l’avion d’Ukraine Airlines qu’ils ont pris pour un missile de croisiĂšre. La chute de l’avion signe la fin tragique du spectacle.

Le 11 janvier, Ă  TĂ©hĂ©ran, Ispahan, Babol, Hamedan et Rasht, des Iranien.n.es se rassemblent dĂ©terminĂ©.e.s dans la rue, devant les universitĂ©s, [5] en hommage aux victimes de cette « erreur Â» pour crier leur rage contre les dissimulations du Sepah, rappelant qu’il y deux mois des femmes et des hommes se sont levĂ©es et se sont fait massacrer. Ils hurlent leur rage contre les crimes du Sepah, et finalement contre le rĂ©gime dont ils confrontent les milices en hurlant :

MĂą bache-hĂąye djangim / bedjang tĂą bendjangim

Nous sommes les enfants de la guerre [6] / Fais nous la guerre, tu verras ce qu’est une guerre.

Sources :

https://lundi.am/Maroc-du-Rif-a-Gdim-Izik-rien-de-neuf-sous-le-soleil-de-Plomb

https://tolonews.com/afghanistan/drone-strike-civilian-casualties-reported-herat-sources?fbclid=IwAR2VxgXGCELBVJQpAUl0sCmMH29RN-zoNABnxmtB7dEu0TRoXj0LIBrEQaE

http://www.rfi.fr/emission/20200106-iran-economie-emprise-irak

https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/05/12/ghassem-soleimani-le-gardien-de-l-iran_5126707_3218.htm




Source: Lundi.am