Avril 19, 2022
Par Mondialisme.org
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La gauche devrait passer davantage de temps à réfléchir à l’antisémitisme. Ce puissant agent de mobilisation politique possède des qualités inhabituelles qui ne sont pas toujours immédiatement comprises. Notamment le fait que l’antisémitisme peut être présent sur tout le spectre politique, y compris au sein de la gauche elle-même.

Bien sûr, l’antisémitisme est plus visible à l’extrême droite, et la gauche le reconnaît volontiers, même si elle ne s’interroge guère sur les raisons de cette situation. Et, bien qu’ils n’aiment pas toujours l’admettre, tout militant de gauche qui a une certaine expérience a déjà observé, au cours de sa vie, à un moment ou à un autre, comment certains des mariages les plus étranges entre la gauche et la droite sont consommés grâce à l’antisémitisme.

Mais puisque « l’antisémitisme à gauche » – à l’intérieur de la gauche elle-même – est un point très sensible, c’est donc ici qu’une analyse politique peut nous être le plus profitable. La compréhension de l’antisémitisme est une pierre de Rosette pour comprendre toutes sortes d’opinions politiques erronées. Elle cristallise une partie des problèmes inhérents aux théories du complot, au nationalisme, aux critiques du capital financier, à l’anti-impérialisme, à l’inconstance dans la perception de l’oppression, etc.

C’est en grande partie pourquoi j’ai passé de nombreuses années à étudier l’antisémitisme à gauche aux États-Unis, pays sur lequel porte principalement ce livre. Et ce faisant, j’ai réévalué pas mal de mes opinions sur ces questions. Cela m’a aidé à adopter une politique socialiste libertaire plus cohérente, car comprendre l’antisémitisme vous aidera à percer l’épais brouillard dans lequel erre parfois la gauche. Cette approche critique permet de clarifier pourquoi certaines idées qui circulent à gauche ne sont pas seulement fausses, mais activement réactionnaires. Et même si ce n’est certainement pas la seule façon de procéder, c’est un moyen direct et efficace de le faire.

J’ai également été fasciné par l’attitude bizarre qu’adopte la gauche pour traiter de cette question. Pourquoi choisit-elle d’ignorer l’antisémitisme, même lorsqu’il s’agit d’un problème incontestable, et même lorsque ce sont des militants de gauche eux-mêmes qui soulèvent la question, par exemple lorsque des négationnistes prennent la parole dans des espaces de gauche ? Ce refus de reconnaître des problèmes aussi flagrants illustre bien la façon dont nos propres opinions peuvent être subverties – sans même que nous nous en rendions compte – par des idées réactionnaires dont nous persistons à nier l’existence sans même y réfléchir. En ce sens, l’importance de l’antisémitisme ne tient même pas à son impact direct sur les Juifs, même s’il est évident qu’ils en seront finalement les victimes. Des situations comme celle-ci révèlent la puissante influence et l’emprise de l’antisémitisme sur la pensée de nos propres mouvements politiques.

Mais la principale raison pour laquelle je m’intéresse aux manifestations de l’antisémitisme à gauche n’est pas qu’elles soient pires, ou plus importantes, que celles de l’antisémitisme à droite. C’est tout simplement parce que c’est à gauche que se trouve ma maison politique. Après tout, une doline (1) qui apparaît brusquement devant chez vous ne vous intéresserait-elle pas beaucoup plus que si elle surgit devant une maison située à l’autre bout de la ville, même si le trou est deux fois plus grand que le vôtre ?

Cette question initiale de l’antisémitisme à gauche m’a amené à examiner comment cette idéologie servait de lien entre la gauche radicale et l’extrême droite. Et lorsque j’ai ensuite consacré la majeure partie de mon temps à des recherches sur l’antifascisme, j’ai veillé à ne pas perdre de vue la manière dont – de Donald Trump aux néonazis – leurs mouvements se sont particulièrement appuyés sur l’antisémitisme, qu’il soit codé ou ouvert.

Shane Burley m’avait initialement demandé d’écrire un article sur l’antisémitisme à gauche pour le Journal of Social Justice, et je l’ai fait aussi vite que possible en raison d’autres obligations pressantes. « Comment la gauche anglophone perçoit l’antisémitisme », l’article le plus long de ce recueil, abordait des sujets trop vastes et n’était pas assez ciblé à mon goût. En fait, j’ai demandé à Burley de ne pas le publier, mais après qu’il eut insisté pour que j’accepte, j’ai cédé à ses arguments. Mais je ne l’ai pas mis en ligne, car je n’avais ni l’énergie ni l’intérêt pour participer aux inévitables polémiques violentes qui s’ensuivraient. J’ai demandé à certaines personnes que je savais intéressées de le faire circuler, mais seulement en dehors des réseaux sociaux.

Depuis sa publication, ce texte est apparu à divers endroits, et des personnes inconnues me contactent parfois pour me dire à quel point ce texte les a influencées. Pour moi, cet essai n’est qu’un premier jet qui nécessiterait une (voire plusieurs !) révision(s) majeure(s). Mais c’est probablement certains des aspects que je n’aime pas qui attirent les lecteurs – l’approche à la première personne et la progression en spirale de mon raisonnement, comme si j’exposais, dans une sorte de monologue intérieur, le flux de mes réflexions sur l’antisémitisme. (Ou peut-être cet aspect leur déplaît-il tout autant qu’à moi, et l’ignorent-ils poliment.)

Yves -a apparemment apprécié ce texte, car il l’a traduit en français et l’a publié en ligne sur le site de Ni patrie ni frontières (http://npnf.eu/spip.php?article820) . Il a également mis en vente ce texte sous la forme d’un e-book sur une autre plateforme. Lorsque les premiers chiffres de vente de l’e-book ont été disponibles, il a déclaré qu’il s’était vendu exactement zéro exemplaire.

Possédant un produit aussi lucratif, Yves a poursuivi en disant qu’il voulait le publier comme un véritable livre en trois dimensions. Il m’a demandé si j’avais d’autres textes à ajouter, et j’ai donc commencé à chercher d’autres écrits cohérents sur l’antisémitisme. Malgré la quantité de matière grise que j’ai consacrée à ce sujet au cours des quinze dernières années et la fréquence avec laquelle il apparaît dans mes analyses, je me suis rapidement rendu compte que j’avais écrit très peu de choses directement sur ce sujet.

Ainsi, ce recueil comprend un mélange de différents textes qui sont présentés ici sous une forme plus cohérente, puisque j’ai divisé le livre en trois parties : l’antisémitisme à gauche, à droite, et celui passe d’une force politique à l’autre.

Les articles eux-mêmes comprennent des textes que j’ai rédigés pour un groupe de réflexion, l’introduction à une table ronde que j’ai organisée et l’histoire d’un incident bizarre qui m’a propulsé à la une des médias pendant une très brève seconde. L’article sur les stratégies d’évitement de la gauche était à l’origine un tweet qu’un ami m’avait demandé de développer pour son blog, qui s’est ensuite transformé en une tribune pour le New York Times…qui n’a pas été publiée. (Un rédacteur de ce quotidien a trouvé le sujet intéressant pendant une minute avant de se mettre aux abonnés absents.)

Les deux essais les plus cohérents sur le plan interne – celui sur le rôle de l’antisémitisme à l’extrême droite et celui la question sur de savoir si l’on pouvait traiter les propriétaires de « parasites » – ont été écrits en réponse à des questions spécifiques posées par des personnes que je connaissais. L’interview sur les « agitateurs extérieurs » a également été réalisée à la demande ; il en va de même pour « Comment la gauche anglophone perçoit l’antisémitisme ».

Comme ces articles ont été presque tous été écrits dans une démarche d’éducation politique, ils tendent à être didactiques. C’est aussi pourquoi vous trouverez certaines répétitions, notamment dans « Comment la gauche anglophone perçoit l’antisémitisme », qui s’est avéré être une sorte de résumé de mes réflexions sur l’antisémitisme à gauche.

Et comme la plupart de ces articles ont été écrits (ou reflètent mes réflexions) avant l’élection de Donald Trump – lorsque j’avais le luxe de réfléchir aux défauts de la gauche plutôt qu’à la manière de conceptualiser et de combattre le mouvement d’extrême droite qui bouillonnait à cette époque –, de nombreux exemples datent également de cette période. Mais ce ne sont pas les nouveaux exemples qui manquent, et j’ai essayé d’en inclure quelques-uns.

Enfin, je trouve que le caractère très glissant de ce sujet – comment l’antisémitisme se fraie un chemin dans différentes niches et crevasses, sa nature huileuse et sa résistance à une classification facile – se reflète dans mes écrits sur le sujet.

Malgré la nature éparse de ces réflexions, j’espère que ce recueil aidera les lecteurs à réfléchir plus profondément à l’antisémitisme, et à réfléchir à la manière dont il forme et façonne la pensée politique et sociale – tant celle des autres que de la nôtre.

Spencer Sunshine, janvier 2022

(1) Une doline est une dépression circulaire qui apparaît brusquement dans un sol calcaire. On trouve sur Internet, de nombreuses vidéos de tels phénomènes qui engloutissent soudainement un camion de 25 tonnes ou deux voitures au milieu d’une route, quand ce n’est pas un jardin entier devant une maison dans un quartier résidentiel (NdT).




Source: Mondialisme.org