1795, broyer la Révolution

« C’est en vain qu’on voudrait le dissimuler plus longtemps, tout nous prouve qu’une tyrannie nouvelle s’élève sur les débris du trône, tout nous prouve qu’au but sublime de la Révolution, le Bonheur commun, l’on a substitué cette devise atroce, le bonheur du petit nombre fondé sur la misère du peuple. Nous éprouvons déjà les effets désastreux d’un pareil ordre des choses, et les maux iront toujours en croissant » [1]

Ainsi s’exprimait Gracchus Babeuf en 1796. Constatant le tournant conservateur, libéral et ouvertement élitiste pris par la Révolution depuis 1795, le théoricien du « communisme de répartition » [2] et ses comparses se posaient en véritables opposants du Directoire. Souvent décrite comme le « retour à la normale » après deux ans de supposée « Terreur », la période du Directoire broie en quelques années toutes les idées sociales, progressistes, émancipatrices et égalitaires de la Révolution française : fin du maximum des prix qui jugulait l’inflation quotidienne des produits de première nécessité ; abrogation de la loi du 10 juin 1793 qui envisageait un partage égalitaire des communaux hérités de l’Ancien Régime ; mise en place de la liberté de circulation des marchandises chère aux physiocrates, etc. Pour Boissy d’Anglas, leader politique et idéologique du Directoire, il faut mettre un terme à tout « système d’attaque contre les propriétaires » : conformément à ses vœux, le Directoire sera le gouvernement des propriétaires. La Res Publica est devenue « la propriété des puissants et des spéculateurs, une Res Privata des riches » [3].

La Constitution de 1795 rétablit le suffrage censitaire, consacrant de fait la propriété privée comme accès à la représentation politique. Alors que les révolutionnaires de 1793 bornaient la propriété au droit à l’existence, le Directoire tranquillise les propriétaires qui tremblaient deux ans plus tôt à l’idée de voir leurs domaines communisés. Ce « retour à la normale » dépossède le peuple d’un pouvoir politique en cours d’acquisition, notamment avec lesdites « sociétés populaires » qui avaient émergé dans tout l’hexagone depuis 1790. À partir de 1795, toute société populaire est proscrite. Puisque la période dite de la « Terreur » est assimilée à « l’anarchie », on en profite pour liquider sans ménagement la Constitution de 1793, ce « code de sang » selon Boissy d’Anglas : étrange « code de sang » – par ailleurs jamais appliqué à cause de la guerre –, soi-disant liberticide et dictatorial, qui permet la délibération des citoyens dans les assemblées primaires [4], organise l’opposition et reconnaît l’insurrection populaire comme étant « le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Le peuple de Paris a d’ailleurs vite saisi les intentions du nouveau régime, lorsque le 20 mai 1795, il occupe la Convention en exigeant « du pain et la Constitution de 1793 », tue d’un coup de pistolet le député Féraud (responsable de l’approvisionnement de Paris), le décapite et agite sa tête au bout d’une pique devant Boissy d’Anglas, alors président de l’Assemblée. « L’insurrection de prairial » marque un tournant car, pour la première fois, les émeutiers s’en prennent directement à un représentant du peuple, assimilé désormais aux contre-révolutionnaires et autres affameurs du peuple. Plus fondamentalement, c’est « le cycle de la souveraineté populaire en actes ouvert en 1789 » qui s’achève. En effet, cette insurrection, reliée à la Terreur et à « l’anarchie » est l’occasion pour le Directoire « d’exclure le peuple du politique et de légitimer le projet d’une république sans ’’anarchie’’, c’est-à-dire sans démocratie, dominée par les propriétaires » [5].

Le Directoire exprime une volonté d’ordre – moral et social. Le Code des délits et des peines [6] définit la police comme l’autorité instituée pour « maintenir l’ordre public, la liberté, la propriété, la sûreté individuelle » [7]. Dès le 2 janvier 1796, un ministère lui est entièrement consacré : le ministère de la Police générale de la République. Créer un ministère de la police pose la question de « l’autonomie technique des pratiques ordonnatrices de la société ». En d’autres termes, la police, auparavant moyen et instrument du ministère de l’Intérieur, devient par la création de son propre ministère une fin en soi. Une nouvelle importance est donnée à la force répressive et au maintien de l’ordre : de service prêté à la cause de l’État, la force de police devient « un centre de volonté autonome » [8].

Truander, c’est d’abord une nécessité

Le Directoire, c’est d’abord la montée des inégalités entre les couches populaires et lesdits « honnêtes gens ». La fin de l’année 1794 à l’été 1796 est probablement le moment le plus désastreux de la Révolution [9]. À Nantes, l’arrivée du Directoire se fait sentir dans la politique menée par la municipalité. Alors que la cité compte plus de 77 000 habitant·e·s, l’assistance aux indigent·e·s est peu à peu supprimée. Le prix du pain augmente et le 12 août 1796, le conseil municipal décide qu’il ne sera plus livré de pain pour les pauvres, comme on le faisait pourtant depuis deux ans [10]. En octobre 1796, la municipalité lance au département :

« Oui, nous osons l’assurer, Nantes restera tranquille tant qu’elle aura du pain ; mais si elle vient à en manquer nous ne pouvons répondre de rien. Quatre vingt mille hommes ne mourront pas tranquillement de faim » [11]

Iels ne meurent pas tranquillement de faim et n’ont désormais plus aucune attente envers le gouvernement. La vie de nombreux·ses Nantai·se·s peut être qualifiée de « fragile » tant leur existence se trouve à la croisée des faibles revenus, des logements temporaires, et du pain incertain. La rue est largement investie par les classes populaires qui, faute d’avoir de l’espace à l’intérieur, vivent essentiellement dans l’espace public. La rue est aussi un espace de travail, pour les artisan·e·s, pour les marchand·e·s, pour les vendeur·euse·s à la sauvette, pour les voleur·euse·s à la tire, pour les travailleuses du sexe. Le pavé, c’est une « ressource stratégique » [12]. Pour les dit·e·s délinquant·e·s, la rue est aussi protectrice : le guet est en effet bien impuissant face à l’opacité du tissu urbain [13]. Les possibilités sont multiples et variées mais peuvent avoir tendance à déboucher sur des agissements et des comportements situés en dehors de la légalité qu’on peut qualifier de « stratégie de survie » [14]. Le vol, le larcin, l’escroquerie témoignent d’une capacité d’agir face aux difficultés de la vie. Il y a là aussi une forme de contestation sociale, non pas forcément pensée, mais de fait car « l’insécurité forme une menace, et souligne la disponibilité d’un assez grand nombre d’individus à se situer en marge des lois » [15].

Quoi de plus offensant pour le régime des propriétaires qu’est le Directoire que le vol ? Quoi de plus outrancier qu’une atteinte à la propriété privée lorsque la République n’est plus que l’union « de [celleux] qui partagent un même intérêt matériel à la défendre » [16] ? Pour Arlette Farge, si cette criminalité est crainte, c’est qu’elle concentre en son sein « un potentiel d’agressivité sociale » de la part de celleux qui se trouvent légèrement au dessus du minimum vital mais qui peut facilement se transformer en une forme de contestation sociale [17].

« Le vol est si répandu qu’il devient un caractère structurel de la vie à Paris [au XVIIIe siècle] : c’est une évidence menaçante pour ses habitants, et un indice non négligeable du conflit social latent. Paris n’est pas une ville remplie d’assassins et de meurtriers ; ce n’est pas la terreur physique qui règne dans ses rues ; mais elle fourmille de petits détrousseurs de toutes sortes, isolés ou organisés en bandes efficaces » [18]

Ce constat peut être transposé à la cité des Ducs pendant le Directoire. Le vol est le premier motif d’incarcération à Nantes entre 1795 et 1799, faisant des voleur·euse·s et prévenu·e·s de vol la première population de la prison du Bouffay [19]. Dans le Code Pénal de 1791, une trentaine d’articles sont consacrés au vol. En 1771, Daniel Jousse définissait le vol comme « toute soustraction et enlèvement frauduleux du bien d’autrui, dans le dessein de se l’approprier ou de s’en servir, sans le consentement de celui à qui il appartient » [20]. Y compris sous l’Ancien Régime, la justice prit la peine de distinguer les différents type de vols : le vol domestique, le vol de deniers, le vol d’aliments, le vol avec ou sans effraction, le vol qualifié – c’est à dire commis avec des circonstances aggravantes etc. Ces distinctions sont reprises dans le Code pénal, amenant à une gradation des sanctions [21].

Sous le Directoire, la loi du 21 mai 1796 accentue la répression contre le vol en statuant que « toute tentative de vol (…) sera punie comme si le vol avait été consommé » [22]. Allant de pair avec l’affermissement du libéralisme économique et l’amoindrissement de la dimension sociale de l’État révolutionnaire, cette législation se donne pour objectif d’annihiler toute tentative de vol. L’orientation prise par les révolutionnaires aurait pourtant pu être tout autre. Marat avait par exemple argué que les lois ne peuvent être justement appliquées que si tou·te·s les citoyen·ne·s ont les moyens de subsister sans les violer :

« le soin de sa propre conservation est le premier des devoirs de l’Homme ; vous-mêmes n’en connaissez point au-dessus : qui vole pour vivre, tant qu’il ne peut faire autrement, ne fait qu’user de ses droits » [23]

Michel Foucault, à travers la notion d’illégalismes, a mis en avant la différenciation de la répression selon la nature des délits, qui corroborent bien souvent la situation économique et sociale du « délinquant ». Dans Surveiller et Punir, il observe avant la Révolution une montée de la fraude aux dépens de la violence physique. Ce mouvement global aurait fait dériver l’illégalisme « de l’attaque des corps » vers « le détournement plus ou moins direct des biens » [24]. Un double mouvement se serait alors mis en place : les crimes semblent perdre de leur violence, tandis que les punitions s’allègent par leur intensité, au prix d’interventions multipliées pour des délits plus mineurs. Emmanuel Leroy-Ladurie, allant dans le même sens, affirme que la justice devient au XVIIIe siècle « plus lente, plus lourde, plus sévère au vol, dont la fréquence relative a augmenté, et envers lequel elle prend désormais des allures bourgeoises de justice de classe » [25]. Dès lors, la criminalité des masses tend à être une criminalité des franges et des marges populaires, autrement dit des pauvres. Et ce, d’autant plus que la réforme pénale s’accompagne d’une « nouvelle économie du pouvoir de châtier » où les circuits judiciaires tendent à différencier les peines : alors que les illégalismes des droits tendent à se régler par des amendes, les illégalismes des biens se concluent régulièrement sur des peines de prisons. Ainsi Michel Foucault nous invite à concevoir le système pénal « comme un appareil pour gérer différentiellement » les infractions à la loi. Cette différenciation résulte du principe qui sous-tendrait la peine de prison. Celle-ci serait calculée non pas en fonction du crime, mais de sa répétition possible. Less incarcérations ne viseraient pas spécifiquement l’offense passée mais le désordre futur, qu’il soit récidive ou reproduction du geste par autrui. La criminalité et la délinquance dont il sera question ici ne sont pas violentes, mais largement reproductibles : on vole plus facilement qu’on ne tue.

La chasse aux pauvres et aux voleur·euse·s n’est en rien contemporaine à la période révolutionnaire. En 1656 naissait l’Hôpital général pour enfermer et nourrir les pauvres ; un siècle plus tard, les dépôts de mendicité voyaient le jour, mêlant travail forcé, perte de liberté et assistance sanitaire. Dans les villes, prévôts, archers des hôpitaux, et portiers des villes se donnaient pour objectif de nettoyer les rues : les pauvres devaient devenir invisibles. On passait ainsi « de la visibilité accusatrice de la mendicité errante à l’invisibilité tranquille de la pauvreté enfermée » [26].

Derrière le malheur de ces gen·te·s, l’incarcération des voleur·euse·s est pour nous la parfaite anti-chambre pour les rencontrer. Ce qui arrache ces vies de la nuit, c’est la rencontre avec le pouvoir, ce pouvoir

« qui a guetté ces vies, qui les a poursuivies, qui a porté, ne serait-ce qu’un instant, attention à leurs plaintes et à leur petit vacarme, et qui les a marquées d’un coup de griffe, c’est lui qui a suscité les quelques mots qui vont nous en rester »

 [27].

Ces noms inscrits sur les registres des prisons, ce sont ceux des indignes, des infâmes, des truand·e·s, des chapardeur·euse·s, des filou·e·s, des malandrin·e·s. Ce sont celleux qui, n’ayant rien, décident de prendre, au dépens de toute propriété. Celleux qui, délié·e·s de tout, rompent un supposé contrat social qui n’eut jamais cure d’eux.

Rencontre avec les voleur·euse·s nantais·e·s du Directoire [28]

Ce ne sont pas, pour la plupart, des délits violents : on ne braque pas à main armée pour voler du linge ou un cordage. Dans la rue, on repère les lieux, on tend la main pour attraper le linge, puis l’on disparaît dans la foule. Marie Colas, dite « sans-état » est écrouée pour avoir seule :

« furtivement volé de dessus l’étalage, et en dehors de la boutique du citoyen Sirois, marchand, rue Fontanelle, une pièce de mouchoir pour en faire son profit »

On détrousse subtilement les passants tel le journalier Jean-Marie Hervé

« prévenu d’avoir […] fouillé dans les poches de plusieurs citoyens qui étaient sur la promenade la bourse et d’y avoir volé un mouchoir qu’il cacha prestement dans la ceinture de sa culotte »

On guette les cargaisons des charrettes qui traversent la chaussée et l’on s’empare d’un paquet mal attaché comme Catherine Vilain

« prévenue d’être voleuse ou receleuse de toiles à tamis et pleins de soye volées […] au citoyen Dufort sans effraction de neuf à onze heures du matin sur la charet en une malle dans la cour de l‘Auberge de la Boule d’or sur les ponts [sic] »

Les boutiques et échoppes sont aussi des lieux propices au vol, surtout en hiver lorsque la rigueur du froid fait déserter les trottoirs. Elles sont le plus souvent exiguës et à l’abri des regards. Pierre-Jacques Sarrasin, serrurier nantais, est mis en détention

« prévenu d’avoir volé un fer à repasser exposé dans la boutique du citoyen Garin demeurant rue Rubens n°60. Vol vers 1 heure de l’après midi [sic] »

Certains semblent d’ailleurs revenir plusieurs fois dans la même boutique pour agrandir leur butin telle la veuve Bonamy

« sans état demeurant en cette commune Rue de l’Orme prévenue de s’être introduite dans la boutique ouverte du citoyen Boileau épicier de la rue Bon Secours et d’y avoir volé successivement environ 100 livres de tabac »

Au travail, on glisse subrepticement dans sa poche ou dans un sac l’objet désiré. Les domestiques incarcérés pour vol le sont tou·te·s pour des délits commis sur leur lieu de travail. Perrine Renaudin, domestique demeurant Nantes, entre au Bouffay

« prévenue d’avoir pendant l’absence du citoyen Pomerai et femme chez qui elle servait dans le mois de vendémiaire dernier volé des hardes et des effets de leur domicile [sic] »

Certains domestiques ont la main lourde comme Mathurin Guibert

« accusé d’avoir volé des couettes, des bas des mouchoirs dans les maisons de différents particuliers et soupçonnés d’avoir volé deux livres de laines blanches dans la maison ou il est à servir à la Limouziniere »

Les ouvriers et journaliers récupèrent eux aussi du matériel et des objets en tout genre sur leurs lieux de travail. Clément Gabory est ouvrier forgeron et habite à Nantes, dans le quartier de Bel Air. À l’automne 1796, il entre au Bouffay

« prévenu d’avoir à diverses fois volé du fer et de l’acier dans les ateliers de la manufacture de Belair où il est employé comme ouvrier »

Anne Leroy est, elle, ouvrière chez un cordonnier. Elle profite visiblement de ce travail pour organiser un grand système de recel, vues les quantités volées. Le 10 août 1797, la voilà en prison, accusée d’avoir :

« pendant qu’elle était au service chez Claude Penchon, marchand cordonnier à Nantes, Rue Gretry n°17, volé deux paires de bas de laine, un bonnet rond de dentelle, deux chemises neuves de femmes, deux mouchoirs à rayures rouges et blanches, un troisième de coton rouge et bleu tous lesquelles effets trouvés dans son paquet gros de son départ de chez le dit Penchon et d’avoir volé en outre environ 80 paires de souliers d’hommes, de femmes, et d’enfants pendant qu’elle était chez lui »

De nombreux vols ont aussi lieu dans les habitations temporaires occupées par les précaires que sont les chambres garnies. Ces chambres sont louées avec un peu de mobilier et du linge, notamment de la literie. Le vol en chambre garnie offre l’avantage d’éviter toute effraction : on se trouve légalement sur les lieux et il ne reste plus qu’à prendre les objets escomptés. De nombreux autres vols s’effectuent sans la moindre violence, notamment dans les jardins et les cours. Pierre Boutin, condamné à six mois de prison par le tribunal correctionnel, est jugé coupable d’avoir

« volé dans les premiers jours du mois de ventôse dernier sans fracture et de jour des linges et des vêtements dans le jardin du citoyen Forestier »

La lingère Marie Latouche guette, elle, les habits et vêtements qui sont à sécher dans les jardins et les cours intérieures. Elle est mise en maison de correction pour avoir

« volé dans la cour de la veuve Renard une jupe blanche que Louise Gueté avait mise à sécher sur la haye, d’avoir le lendemain volé une jupe brune qu’on avait mis à sécher dans la cour de la femme de Jean Marhai aubergiste du Vieux bailler d’avoir en outre le même jour volé deux oreillers que la femme de Michel Poulet avait mis à l’air sur la fenêtre de sa chambre size Rue de Rennes [sic] »

Les voleur·euse·s n’hésitent aussi pas à s’introduire dans les demeures et les manufactures par effraction. Ces vols ont le plus souvent lieu la nuit. François Desmortiers est ainsi prévenu

« d’avoir le [4 mai dernier] entre neuf à dix heures du soir, seul et sans arme, escaladé la muraille du jardin de la manufacture de coton établie à Bel Air n°30, d’avoir volé deux cents neuf échevaux de coton blanc filé (…) lesquels étaient étalés sur l’herbe dans diverses allés de ce jardin et de les avoir ensuite vendus en affirmant se les être procurés par le moyen d’échange d’autres marchandises qu’il avait en sa possession »

Vivre par le vol, vivre pour le vol ?

La prédominance des vols de linge et de matériel en tout genre indique le but premier de ces vols : le recel et la revente. Le vol permet d’avoir un complément de revenu. Ce ne sont généralement pas des vols de subsistances. Louise Saladin, infirme, est par exemple prévenue d’avoir

« seule, et pendant qu’elle était en journée chez le Citoyen Danet négociant, Rue Jean-Jacques Rousseau, volé quantité de trois pièces de mouchoirs des Indes (…) un parapluie gorge de pigeon et du beurre qu’elle a vendu a son profit, le tout sans effraction »

La revente de produits volés nécessite bien souvent une organisation : il faut une personne pour voler, une autre pour receler, une autre pour vendre. Certaines organisations peuvent être l’histoire d’un soir, d’autres sont sûrement plus structurées. Jean Cornet, ouvrier cordier est prévenu d’avoir

« [à] environ neuf heure du soir en complicité de deux inconnus enlevés de la grande corderie du Citoyen Brée tenant indirectement à la maison habitée de ce dernier plusieurs paquet de chanvre et de les avoir ensuite jetée dans une corderie de couverte du même propriétaires ou ces deux inconnus devaient se trouver pour les jeter en dernier lieu au domicile du dit Cornet [sic] »

Les trois individus semblent donc assez organisés – quoique pas suffisamment pour échapper à la police – : Cornet est cordier et vole dans la corderie où il travaille, les lieux lui sont connus. Les deux autres « inconnus » l’attendent à un point établi auparavant. Malgré leur coordination, l’opération échoue. L’objectif était a priori de revendre les paquets de chanvre volés.

On peut déceler, à travers le registre d’écrou, certains réseaux. Madeleine Guigo, aussi appelée Marie-Louise Proust ou Veuve Proust, semble baigner dans ce type de milieu. De 1795 à 1798, elle est incarcérée à quatre reprises, à chaque fois pour du vol, avant d’être condamnée à plusieurs années de prison pour des faits de prostitution. Les différentes mentions du registre d’écrou permettent d’entrevoir les liens de cette femme que rien ne semble arrêter, pas même la prison. Le 20 novembre 1795, elle entre au Bouffay pour être « prévenue de vol » : visiblement acquittée, elle sort de la maison d’arrêt le 3 décembre. Cinq mois plus tard, elle réapparaît dans le registre, prévenue

« d’avoir recelé et vendu plusieurs des effets volés au domicile de Jean Ory en cette commune »

Ce rôle de voleuse-receleuse se confirme ensuite. Le 21 janvier 1797, elle est arrêtée pour un vol de tabac. Elle est prévenue

« de s’être introduite dans la cour ouverte du Bon pasteur d’y avoir volé un poids de 50 livres et d’avoir colporté sciemment chez Le Gros épicier de tabac volé par la Bonamy »

Cette fois-ci Madeleine Guigo ne s’en sort pas et purge une peine de six mois de prison ferme Bouffay : elle sort en 30 juillet 1797. La peine ne semble pas la dissuader de cesser ses activités de vol et de recel. Le 14 mai 1798, elle réapparaît sur l’écrou, prévenue

« d’avoir [19 septembre 1797] en complicité de Joseph Winkler avec qui elle vivait, volé plusieurs effets dépendant des deux chambres garnies qu’ils avaient louées au citoyen Doche, tailleur au port au Vin, n°1 en cette commune, dans lesquelles ils ont demeuré pendant deux jours et d’avoir recelé huit chemises trouvés en son dernier par le juge de paix du 5è arrondissement lors de sa présentes, lesquels font partie du vol commis le deux de ce mois chez la Citoyenne Vrillard Rue Jean Jacques Rousseau n°12 en cette commune par Joseph Winkler qui demeurait chez elle [sic] »

Joseph Winkler, préposé aux douanes, avait lui été incarcéré le 25 avril 1798 prévenu de cinq vols différents. Les deux comparses parviennent à échapper à la condamnation et sortent libres du Bouffay le 29 mai 1798. Madeleine Guigo sera à nouveau incarcérée le 5 décembre 1798, accusée d’être « une femme publique » ainsi que de « receler un évadé des chiourmes de Brest » : elle décède à l’hospice du Bouffay le 11 février 1809.

Si le recel semble être l’objectif de la plupart des vols, certains larcins semblent toutefois répondre à des besoins primaires. Julie Morion, fileuse habitant rue Crébillon, entre ainsi au Bouffay

« prévenue d’avoir volé des fruits et légumes dans la campagne avec un sac après le coucher et avant le lever du soleil avec récidive depuis moins d’une année du 29 au 30 prairial de ce mois »

Elle sort de prison un mois plus tard. Marie Duffay est pour sa part

« prévenue d’avoir le [3 septembre 1798] environ sept heures et demie du matin dans la vigne du Citoyen Viaud cuilly des raisins qu’elle emportait dans plusieurs paniers à mains [sic] »

Jugée à la fin de l’été 1798, elle est convaincue de vol de fruits et de viol de propriété : elle écope à ce titre de trois mois de prison ferme. Des vols a priori spontanés ayant pour but d’assouvir des besoins immédiats ont aussi lieu au cœur du centre-ville nantais. Louis Lamant, « marchand sans patente » demeurant dans le Marchix, est arrêté

Similairement, la journalière Anne Clauziers arrive au Bouffay le 9 décembre 1796

« prévenu[e] de s’être introduite dans l’intérieur de l‘appartement du citoyen Quenille aubergiste place des agriculteurs n°22 environ 6 h du soir d’y avoir volé trois ou quatre tasses de terre, une bouteille de bière et deux morceaux de lard dont elle a été trouvée saisie »

Les « sans-parts » et l’Histoire

On peut s’approcher de ces Nantais·e·s du XVIIIe qui, par le vol, trompent un réel fait de misère, s’auto-organisent pour survivre, et subvertissent le quotidien. Leurs vols dévoilent les difficultés rencontrées par une partie de la population qui ne parvient pas à couvrir ses besoins par l’unique voie légale. On peut attraper ce « monde grouillant et quasi-insaisissable que la justice immobilise le temps d’un procès et d’une condamnation » [29], ces individus qui battent le pavé pour survivre, qui faute d’avoir vécu la Révolution, vivent sous la Révolution – ou peut être les deux.

Ce sont essentiellement des stratégies de survie qui sont criminalisées une fois la Révolution embourgeoisée et vidée de son contenu social. Dès lors apparaissent des portraits de Nantais·e·s qui mettent un pied de nez au Directoire en passant par l’illégalité pour subsister. Si l’on considère qu’un groupe fait machine de guerre « lorsqu’il devient hétérogène aux appareils d’État et à leurs procédures d’administration et de contrôle du champ social » [30], l’appréhension de nombreux individus par le système policier peut dès lors apparaître comme un acte de guerre sociale, voire de guerre civile, si on accepte – avec Sophie Wahnich – d’élargir la notion de guerre civile à l’ensemble des pratiques sociales et politiques qui anéantissent le lien social, « qui détruisent la liberté comme réciproque, fondement de l’égalité, et conduisent à un état de guerre, c’est-à-dire de rapports de forces et non de droit » [31].

Guerre sociale pendant le Directoire surtout, ce régime ayant pour principal objectif d’asseoir la république bourgeoise et ses valeurs : la propriété privée et l’ordre public. Il faut avoir à l’esprit que deux ans auparavant, les gen·te·s faisaient des taxations populaires sans être inquiété·e·s : iels arrêtaient les convois de denrées, fixaient le prix eux-mêmes, et en cas de refus du prix imposé, iels se servaient. Sous le Directoire, voler du pain et un morceau de lard peut conduire en prison. La répression du vol à la fin de la Révolution française indique l’importance sociale de la propriété et le potentiel subversif intrinsèque au vol. Le développement de l’incarcération fait entièrement partie de la naissance de l’État français sur les cendres de la Révolution. Enfermer, c’est en partie créer l’État. Voler, c’est rompre avec l’État ?

Se plonger dans les archives de la répression, c’est aussi historiciser une pratique, la replacer dans un temps long pour finalement peut être pouvoir se dire : « au fait, on a toujours volé non ? » Récits du pire et de l’ordinaire, d’audace mais surtout de misères, les archives répressives – police, justice, enfermements – sont des portes ouvertes vers l’autre passé·e. C’est la possibilité, « à ras de drame », de se confronter aux existences et singularités passées des précaires, des galérien·ne·s, des filou·e·s, des marginaux en tout genre. Les archives répressives s’érigent en « lieu-frontière » où l’on voit des mondes s’affronter et un ordre s’affirmer. C’est aussi un « lieu-frontière » entre l’avant et le présent. Lire ces archives, c’est dès lors peut-être toucher et voir la scène, se faire complice et ami·e. C’est accepter que s’établisse un partage entre « [celleux] qui sont parlé·e·s dans les textes et [celleux] qui lisent ces textes » [32]. C’est l’irruption des « sans-parts » d’avant dans le bavardage historique des dominant·e·s [33]. C’est l’énonciation de scènes d’urgence et du dérangement d’un ordre impossible à respecter.

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[1G. Babeuf dans L’éclaireur du peuple, 12 ventôse an IV, cité par M. Ragon, Histoire de la littérature prolétarienne de langue française, Paris, Albin Michel, 1986 [1974], p. 71.

[2M. Belissa, Y . Bosc, Le Directoire. La République sans la démocratie, Paris, La Fabrique, p. 68 – 78. On appelle communisme de répartition la collectivisation des fruits des propriétés particulières de chacun en vue d’une redistribution générale. Ce communisme est distinct du communisme de production qui présuppose une collectivisation préalable des moyens de production. Pour aller plus loin sur Babeuf et la « Conjuration des égaux », voir C. Mazauric, Babeuf et la conspiration pour l’Égalité, Paris, Éditions Sociales, 1962.

[3Ibid., p. 134.

[4L’article 59 de la Constitution de 1793 stipule qu’une loi ne peut être validée si, dans la moitié des départements plus un, le dixième des assemblées primaires s’y oppose. Dans les grandes villes comme Paris, les assemblées primaires correspondent aux sections. Ibid., p. 38.

[5Ibid., p. 35-36.

[6Promulgué par 1796, le Code des Délits et des Peines est une réactualisation du Code Pénal de 1791. Il sera remplacé par le Code Pénal napoléonien de 1810.

[7Code des délits et des peines, livre I, art . 16 .

[8P. Napoli, Naissance de la police moderne, Paris, La Découverte, 2003, p. 233-240

[9G. Lemarchand, L’économie en France de 1770 à 1830. De la crise de l’Ancien Régime à la révolution industrielle, Paris, Armand Colin, 2008, p. 154.

[10G. Blandin, Le pain du pauvre à Nantes, 1789-1799. De la charité à l’assistance publique ou la Révolution face à la pauvreté. Nantes, Ouest-Editions, 1992 p. 78 – 82.

[11Archives Départementales de Loire-Atlantique (ADLA), L. 318 – Police générale du canton de Nantes, Correspondance et rapports, dossier n°2, f°21 : Compte rendu sur l’esprit public à Nantes, 3e décade de vendémiaire an IV.

[12C. Plumauzille, Prostitution et révolution. Les femmes publiques dans la cité républicaine (1789-1804), Paris, Champ Vallon, 2017, p. 50.

[13A. Farge, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1992 [1979], p. 191 – 245, ici p. 194.

[14L. Fontaine , « Une histoire de la pauvreté et des stratégies de survie », Regards croisés sur l’économie 2008/2, n° 4, p. 54‑61.

[15A. Farge, Le vol d’aliments à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Plon, 1974, p. 115.

[16M. Belissa, Y . Bosc, op. cit., p. 47. Lucide, Boissy d’Anglas ajoute que seuls ceux qui possèdent une propriété seront attachés aux lois qui la conservent et au régime qui la protège, alors que « l’homme sans propriété », celui qui n’est rien « a besoin d’un effort constant de vertu pour s’intéresser à l’ordre qui ne lui conserve rien.  ».

[17A. Farge, op. cit., p. 115.

[18Ibid., p. 112.

[19La prison du Bouffay – située entre l’actuelle place du Bouffay et la place Sainte-Croix, était la principale prison nantaise pendant tout l’Ancien Régime ainsi que pendant le Directoire. On y trouvait en moyenne entre 100 et 200 détenu·e·s.

[20D. Jousse, Traité de la justice criminelle, Paris, Debure, 1771, cité par A. Farge, Le vol (…) op. cit. p. 31

[21A.C. Guichard, Dictionnaire de la police administrative et judiciaire et de la justice correctionnelle, T.I Paris, Librairie Cloître Honoré, 1796, p. 423 – 429. (Consultable sur https://archive.org)

[22Idem, p. 429.

[23J-P. Marat, Plan de législation criminelle, Paris, Rochette, 1790, Première partie « De l’obligation de se soumettre aux lois » p. 5.

[24M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 78-80.

[25E. Leroy-Ladurie, Contrepoint, 1978 cité par M. Foucault, op. cit. p. 79.

[26G. Chamayou, Les chasses à l’homme, Paris, La Fabrique, 2010, p. 121.

[27M. Foucault, « La vie des hommes infâmes », Dits et écrits, 1954-1988. Paris, Gallimard, T. III (1976-1979), 1994, p. 237-252, ici p. 240.

[28Les pièces d’archives présentées ici proviennent des archives carcérales nantaises de la fin du XVIIIe siècle. Archives départementales de Loire-Atlantique (ADLA), L. 865 à L. 874.

[29A. Farge, Le vol (…) op. cit. p. 120.

[30Voir G. Sibertin-Blanc, « État et généalogie de la guerre : l’hypothèse de la ’’machine de guerre’’ de Gilles Deleuze et Félix Guattari », Astérion, 3 | 2005.

[31S. Wahnich, « Sauver ceux qui pleurent », Libération, 8 février 2017

[32A. Farge, Le cours ordinaire des choses dans la cité du XVIIIe siècle, Paris, Le Seuil, 1994.

[33Le mois de février 2019 est, à cet égard, plutôt riche : le 13 février 2019, Gauthier Aubert, historien moderniste « spécialiste des révoltes populaires à l’époque moderne », mais bien incapable de comprendre les révoltes de son temps, s’est illustré par une agression raciste envers un élève mobilisé contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiant·e·s étrange·re·s. Le 7 février, sur France Inter, Patrick Boucheron, spécialiste de l’histoire culturelle des élites médiévales décrivait le mouvement des gilets jaunes comme « une surprise, un vacillement » : « surprise de classe » lui rétorqua magistralement un auditeur.


Article publié le 20 Mai 2019 sur Lundi.am