Janvier 19, 2022
Par Partage Noir
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— « ItinĂ©raire Â» : Quand as-tu rencontrĂ© Voline pour la premiĂšre fois ?

Samuel Schwartzbard.

— Nikolas Tchorbadieff : En 1924, j’ai fait sa connaissance chez mon ami Samuel Schwartzbard [1]. Voline faisait partie des premiĂšres vagues d’immigration. Il s’exprimait dans un français exceptionnel, avec un trĂšs lĂ©ger accent. C’était une personnalitĂ© trĂšs cultivĂ©e et un excellent orateur. ImmĂ©diatement, il a fait une propagande extraordinaire en effectuant des confĂ©rences. Celles-ci Ă©taient souvent contradictoires et trĂšs frĂ©quentĂ©es. Il donnait des informations que l’on ignorait ; ses Ă©tudes Ă©taient toujours trĂšs documentĂ©es. A cette Ă©poque, les communistes Ă©taient considĂ©rĂ©s comme les seuls rĂ©volutionnaires… et ses prises de parole montraient que ce n’était pas la rĂ©alitĂ©.

— I : Quelle Ă©tait la nature du diffĂ©rend entre Voline et Makhno ?

— N.T. : MĂȘme les grands militants ont des petitesses, cette question d’argent entre Makhno et Voline en est la preuve. Quant Ă  moi, je refuse de trancher. Voline et Makhno se sont surtout fĂąchĂ©s lors du dĂ©bat Ă  propos de la Plate-forme. Les avis Ă©taient trop divergents et les personnalitĂ©s trop fortes. Contrairement Ă  ma compagne Lea, qui a rejoint les synthĂ©sistes, je n’ai pas pris part aux dĂ©bats sur l’organisation. J’étais l’ami de Voline, de Makhno et d’Archinov, et je n’ai jamais voulu choisir. Il faut dire par ailleurs que Voline a toujours dĂ©fendu Makhno contre les accusations d’antisĂ©mitisme. Par exemple, il a participĂ© Ă  une rĂ©union contradictoire, salle Wagram, avec Joseph Kessel, et il a prouvĂ© que son livre Les CƓurs purs Ă©tait faux… Makhno n’était pas antisĂ©mite !

Voline.

— I : As-tu eu d’autres contacts avec Voline ?

N.T. : J’étais dĂ©lĂ©guĂ© bulgare dans le ComitĂ© pour l’Espagne libre et j’ai failli le quitter car il critiquait la CNT et la FAI, alors qu’il recevait de l’argent de ces deux organisations. Je trouvais cela anormal, les Espagnols donnaient de l’argent et on les critiquait. Voline a donnĂ© sa dĂ©mission. Mais, je dois signaler qu’il a fait preuve d’une grande ouverture d’esprit, lors de la participation des anarchistes espagnols au gouvernement. Je lui reprochais de critiquer la CNT et la FAI, et de participer Ă  un comitĂ© constituĂ© par celle-ci. J’ai fait un article pour protester contre cette critique, Voline l’a acceptĂ© et l’a publiĂ© dans Terre libre… Il ne m’en a jamais tenu rigueur.

— I : As-tu vu Voline pendant la guerre ?

— N.T. : En 1940, aprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©mobilisĂ© [Nikolas Tchorbadieff Ă©tait engagĂ© volontaire, pour combattre les nazis], je suis arrivĂ© Ă  Marseille. J’ai rencontrĂ© Voline… je ne savais pas qu’il y Ă©tait. Je l’ai invitĂ© Ă  manger et il m’a racontĂ© qu’il Ă©tait recherchĂ©. Je lui est proposĂ© de venir s’installer chez moi ; il a refusĂ© de peur que je ne sois arrĂȘtĂ©. Il ne voulait pas que les propriĂ©taires et les habitants de la maison soient inquiĂ©tĂ©s : ce qui prouve son sens Ă©thique et sa moralitĂ© Ă©levĂ©e.

Propos recueillis par S.B.

Nikolas Tchorbadieff est nĂ© le 1er mars 1900 en Bulgarie. Il commence Ă  militer au lycĂ©e, en 1916, chez les jeunes libertaires. En 1918, il participe Ă  la crĂ©ation de la FĂ©dĂ©ration anarchiste bulgare. En juin 1923, lors du coup d’État, il devient clandestin et joue un rĂŽle dans la tentative d’insurrection du 20 septembre 1923. Il quitte la Bulgarie pour Paris, oĂč il crĂ©e le Groupe bulgare en exil, dont il est le trĂ©sorier. Son groupe Ă©dite un pĂ©riodique, Bulletin, qui ne compta que deux numĂ©ros. Sa compagne, Lea Kamener (1899-1982), faisait partie du Groupe anarchiste juif. A cette Ă©poque, il travaille comme tresseur de chaussures. MenacĂ© d’expulsion, son ami Samuel Schwartzbard intervient auprĂšs de l’avocat Henri TorrĂšs, qui empĂȘche cette mesure. Il participe Ă  la crĂ©ation de la Librairie internationale et Ă  la Revue internationale anarchiste, dans laquelle il traite des questions bulgares. Typographe, adhĂ©rent de la CGT, employĂ© par Armand Bidault de la Brochure mensuelle, Nikolas menace de se mettre en grĂšve parce que son « patron Â» n’applique pas le tarif syndical.

Pendant la guerre d’Espagne, Nikolas Tchorbadieff participe Ă  la rĂ©daction et Ă  la confection du bulletin FraternitĂ© qui devait rassembler tous les Bulgares en exil dans le soutien Ă  la RĂ©publique espagnole. ParallĂšlement, il reprĂ©sente les Bulgares en exil dans le ComitĂ© pour l’Espagne libre. Lors de la mobilisation, il s’inscrit comme engagĂ© volontaire. ArrĂȘtĂ© comme suspect, envoyĂ© au camp du Vernet, il se trouve dans le mĂȘme baraquement qu’Arthur Koestler, qui le mentionne dans La Lie de la Terre. Lorsqu’il est libĂ©rĂ©, il rejoint son rĂ©giment. AprĂšs l’armistice, il se trouve en zone non occupĂ©e et prend part Ă  la RĂ©sistance.

AprĂšs la Seconde Guerre mondiale, il participe aux rĂ©unions des groupes anarchistes bulgares en exil, Ă  la rĂ©daction du journal Notre Route, et aux brochures concernant la Bulgarie et l’histoire du mouvement libertaire de ce pays. En 1979, il est l’un des fondateurs de la revue Iztok. En 1993, Nikolas Tchorbadieff Ă©dite une brochure : Les Causes qui ont crĂ©Ă© le socialisme. Et l’anarchisme d’aujourd’hui et de demain, destinĂ©e Ă  la jeunesse bulgare. Il rentre en Bulgarie courant juin 1994 et meurt le 6 juillet de cette mĂȘme annĂ©e.



Source: Partage-noir.fr