Juillet 11, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Barbara, bien arrivĂ©e dans le PĂ©loponnĂšse aprĂšs l’interview !

Le rat noir : Barbara, comme tu le sais, ici Ă  AthĂšnes, on se tutoie rapidement si affinitĂ©s. Donc, avant de TE lancer dans cette aventure « farguienne », tu as dĂ» beaucoup rĂ©flĂ©chir Ă  la meilleure maniĂšre d’agencer ce premier volume des Ɠuvres de LPF. Pourquoi as-tu finalement optĂ© pour une prĂ©sentation chronologique de ses chroniques plutĂŽt, par exemple, que thĂ©matique ?

Barbara Pascarel : Ce volume s’inscrit dans un projet d’ensemble, fondĂ© sur l’organisation d’un vaste matĂ©riau : les Ă©crits de Fargue (LPF comme tu dis), Ă©parpillĂ©s en recueils et dans les pĂ©riodiques. Le travail de recension bibliographique a commencĂ© lors de ma thĂšse de doctorat, il y a vingt-cinq ans
 Je rĂȘvais dĂ©jĂ  d’une Ă©dition critique qui rendrait justice Ă  la double vocation de Fargue, poĂšte et chroniqueur. Il faut rappeler que Fargue est devenu journaliste sur le tard : Ă  l’approche de la soixantaine, il a dĂ©jĂ  produit une Ɠuvre poĂ©tique considĂ©rable mais qui ne suffit pas Ă  assurer les frais de sa « vie de patachon ». Il adopte ce nouveau mĂ©tier par nĂ©cessitĂ©, n’étant ni rentier comme son ami Larbaud, ni acadĂ©micien comme ValĂ©ry, ni diplomate comme Claudel. La fabrique de cĂ©ramique hĂ©ritĂ©e de son pĂšre fut dĂ©truite par les travaux d’extension de la gare de l’Est en 1926, puis la crise passa par là
 Ses amis journalistes, comme son cadet AndrĂ© Beucler ou Florent Fels, directeur de l’hebdomadaire VoilĂ , lui firent miroiter les revenus qu’il pourrait tirer d’une presse, alors en plein essor.

Que se passe-t-il dans la vie de LPF vers la fin des années 1930 ?

DĂšs 1935, ses reportages pour VoilĂ  le mĂšnent de bars en boĂźtes de nuit, de la MosquĂ©e Ă  la BibliothĂšque nationale, rĂ©vĂ©lant une verve et une connaissance de la capitale que seuls ses amis et compagnons de bistrot avaient eu jusque-lĂ  le privilĂšge de connaĂźtre, Ă  travers ses conversations. Il s’ensuit une intense production journalistique et ce, jusqu’à sa mort en 1947. Il traite de toutes sortes de sujets, actualitĂ©, mode, littĂ©rature, musique, mƓurs… et Paris reste son sujet de prĂ©dilection. Ce premier volume est donc Ă  la fois thĂ©matique et chronologique : il rassemble les centaines de chroniques et courts essais que Fargue a consacrĂ©s Ă  la capitale, dont une sĂ©lection avait Ă©tĂ© publiĂ©e dans Le PiĂ©ton de Paris (1939), titre emblĂ©matique qui ouvre naturellement le volume. Ensuite j’ai adoptĂ© l’ordre chronologique de parution dans la presse pour remettre dans leur continuitĂ© des textes qui ont parfois Ă©tĂ© Ă©ditĂ©s dans des recueils (comme Refuges ou DĂ©jeuners de soleil) de façon disparate, sans appareil critique, ou qui Ă©taient restĂ©s inĂ©dits.

Ancien documentaliste (entre autres) moi-mĂȘme, j’ai remarquĂ© que tu avais dĂ» effectuer un travail considĂ©rable de recherches, notamment pour rĂ©diger les nombreuses notes qui figurent en bas de pages et donnent au lecteur toutes sortes de prĂ©cisions sur les lieux et personnages que LPF rencontre lors de ses errances ?

Oui, d’autant que Fargue adore accumuler les noms propres, c’est du name dropping avant la lettre ! Le travail d’annotation est passionnant car il oblige Ă  une lecture en profondeur : retrouver les contemporains parfois oubliĂ©s, artistes de music-hall ou rĂ©volutionnaires tchĂšques, expliciter des allusions ou rĂ©fĂ©rences qui Ă©taient Ă©videntes pour le lecteur de l’époque et qui ne disent plus rien Ă  personne. Une citation latine, un fait divers (qui se souvient du procĂšs Weidmann [note] ?) ou d’une brasserie disparue, alors connue du tout-Paris
 C’est une vĂ©ritable chasse au trĂ©sor Ă  l’intĂ©rieur du texte, mais il faut rester synthĂ©tique. Parfois tu lis un article ou un bouquin entier sur un personnage et tu en tires une note de quatre lignes, c’est frustrant, mais aussi gĂ©nĂ©ralement passionnant. La difficultĂ© est de savoir oĂč s’arrĂȘter, je me suis beaucoup freinĂ©e pour ne pas envahir la page avec les notes !

Tu accompagnes ces notes de nombreuses pointes d’humour, pour n’en citer qu’une : « Sous la IIIe RĂ©publique, les politiciens collectionnaient les livres et parfois … les lisaient » ! Tu as dĂ» en marge du travail rĂ©alisĂ©, parfois beaucoup t’amuser en les Ă©crivant ?

J’ai essayĂ© d’ĂȘtre discrĂšte mais tu m’as vite repĂ©rĂ©e ! Fargue Ă©tait connu pour son sens de la repartie et du bon mot un brin moqueur. J’essaie de ne pas le trahir, en privilĂ©giant le registre de l’ironie… Envers Fargue lui-mĂȘme Ă  l’occasion, quand il Ă©numĂšre les membres de l’aristocratie Ă  la façon d’un bottin mondain ou quand j’identifie une chronique donnĂ©e Ă  trois journaux successifs sous des titres diffĂ©rents. Mais ce sont des pĂ©chĂ©s bĂ©nins, on ne s’ennuie pas avec Fargue, mĂȘme quand il se rĂ©pĂšte un peu, c’est comme la conversation d’un vieil ami avec qui on aime se raconter les mĂȘmes histoires. J’aime aussi glisser dans les notes des citations qui ressuscitent les personnages mais aussi le contexte culturel, visuel, sonore des textes. Quand je tombe sur une allusion Ă  L’Éponge de porcelaine de Vincent Hyspa, Ă  La Parisine de Nestor Roqueplan, ou encore Ă  un refrain Ă  la mode, je ne rĂ©siste pas au plaisir de les citer.

Oui, et d’ailleurs, quel fourmillement dans les errances parisiennes de LPF. On aurait parfois envie de rester plus longtemps en sa compagnie par exemple sur la place du ThĂ©Ăątre Français, mais on dirait qu’un vent sans cesse nouveau le pousse ailleurs, vers de nouvelles dĂ©couvertes ?

Fargue ne se lance pas dans des descriptions dĂ©taillĂ©es Ă  la Balzac, il reste au plus prĂšs des sensations, de ce que les lieux suggĂšrent, les souvenirs et les pensĂ©es qu’ils suscitent. La briĂšvetĂ© tient aussi pour beaucoup aux contraintes de la chronique, Ă  son format qui interdit les longs dĂ©veloppements et doit accrocher le lecteur. Mais tu as raison, mĂȘme dans des essais plus longs, Fargue privilĂ©gie la forme du fragment, comme dans Charme de Paris, oĂč il fait des sauts de puce d’un quartier Ă  l’autre.

Oui, lorsque j’ai lu l’article sur Montmartre, je n’ai pu m’empĂȘcher de penser Ă  la fameuse chanson de FrĂ©hel « OĂč sont-ils donc ». Tout comme FrĂ©hel, LPF semble regretter ce Montmartre dont la spĂ©cificitĂ©, comme Le beau phĂ©nix d’Apollinaire, est « s’il meurt un soir, au matin de voir sa renaissance » ?

Tout Ă  fait, Fargue fait penser Ă  FrĂ©hel
 « Mais Montmartre semble disparaĂźtre / Car hĂ©las de saison en saison/ Des Abbesses Ă  la Place du Tertre, /On dĂ©molit nos vieilles maisons ! ». La nostalgie est un sentiment clef chez Fargue, comme pour beaucoup d’écrivains de Paris, ville qui donne Ă  ceux qui la connaissent depuis toujours, l’impression d’ĂȘtre sans cesse dĂ©truite, dĂ©figurĂ©e, dĂ©naturĂ©e, frelatĂ©e, gentrifiĂ©e… Moi-mĂȘme il m’arrive de repenser au Paris des annĂ©es 80 en soupirant ! Montmartre n’est pas le seul quartier dont il regrette l’authenticitĂ©, mais il reste pour lui un exemple criant de la disparition de la vie de bohĂšme, symbolisĂ©e par le Chat noir, le Lapin Ă  Gill et les cabarets de rapins. Du reste, Fargue cite beaucoup de refrains qui participent de cette culture populaire dans laquelle il aime Ă  naviguer et qui forment la bande sonore du livre. On pourrait faire un disque reprenant toutes ces chansons, la play-list de l’Esprit de Paris !

Barbara, c’est assez Ă©tourdissant parfois, dans chaque article de LPF, on tombe sur un « bonbon Ă  sucer », comme par exemple, le « fantĂŽme d’Auteuil », ou la « viandarde lesbienne » qui se fait rĂŽtir vivante ou encore, l’histoire du comte qui se fournit chez son bouquiniste pour masquer ses 5 Ă  7 ! On se croirait parfois en plein Feydeau, comment as-tu rĂ©ussi Ă  limiter tes commentaires qui pourraient parfois, j’ose le dire, faire l’objet d’un volume entier ?

Les chroniques de Fargue sont Ă©maillĂ©es d’anecdotes probablement entendues, rĂ©pĂ©tĂ©es et enjolivĂ©es par l’imagination du poĂšte. Fargue n’a jamais Ă©crit de roman, mis Ă  part une tentative de rĂ©cit semi-autobiographique, Marie Pamelart ou la rue Lepic (qui figurera dans le 2Ăšme volume). On ne sent pas chez lui le goĂ»t de la construction romanesque, de l’approfondissement d’une situation ou d’un personnage fictif, mais il sait attraper au vol le fait divers ou l’épisode incongru qui mettra du piquant dans sa chronique et lui donnera un cĂŽtĂ© thĂ©Ăątral. Quant aux commentaires, j’ai pris le parti de m’en abstenir autant que possible, et de ne livrer dans mes notes que des Ă©clairages sur les personnes, les lieux, les Ă©vĂ©nements ou les Ɠuvres qui facilitent la comprĂ©hension du texte, d’expliciter des allusions autant que possible
 Un lecteur attentif devinera mon avis sur Louise de Charpentier ou sur tel ou tel personnage dont je me contente de donner quelques Ă©lĂ©ments biographiques (sur tel anti-dreyfusard ou tel romancier Ă  succĂšs tombĂ© dans l’oubli) qui semblent suffisamment parlants. J’ai souvent Ă©tĂ© tentĂ©e de faire des rapprochements avec d’autres textes antĂ©rieurs ou contemporains, mais j’ai Ă©vitĂ© les considĂ©rations littĂ©raires, pour des raisons de place essentiellement.

em>Au fil de ses chroniques, on remarque que LPF frĂ©quente autant les gens classĂ©s Ă  droite que ceux classĂ©s Ă  gauche durant toute cette pĂ©riode. Etait-il peu politisĂ©, ou se plaçait-il au-delĂ  ou en deçà de la politique, justement dans des pĂ©riodes clĂ©s de l’histoire contemporaine ?

Fargue aimait explorer toutes les strates de la sociĂ©tĂ©, de la grande bourgeoisie aux milieux du cinĂ©ma, de la presse, de la mode ou de la politique. Il dĂ©crit les musiciens de jazz nĂšgre, les courtisanes, les artisans, les princesses et les bistrotiers avec une Ă©quanimitĂ© que je qualifierais de pataphysique ! Il a Ă©tĂ© proche d’hommes du Front populaire comme Jean Zay, ministre de l’Instruction publique assassinĂ© par la milice en 1944 ou de Jean Cassou, et cite non sans fiertĂ© ses amitiĂ©s dans la haute administration publique. Ce genre de carriĂšre le faisait rĂȘver, un peu abstraitement, car son mode de vie Ă©tait assez incompatible avec la vie de bureau et les dossiers administratifs
 Il a publiĂ© en 1941 un trĂšs beau « Plaidoyer pour le dĂ©sordre » (dans Haute solitude, Ă  lire dans le volume 2 des OC) plus rĂ©vĂ©lateur de sa façon de penser qu’un discours thĂ©orique. Quant Ă  la Politique elle-mĂȘme, il s’en mĂ©fiait de façon assez radicale et on ne lui connaĂźt aucun engagement partisan. Quand il se risque Ă  des commentaires sur l’actualitĂ©, on voit qu’il n’y comprend pas grand-chose ! Son attachement aux valeurs humanistes, Ă  la culture, Ă  la fraternitĂ© semble lui servir de guide, ainsi que sa sympathie pour les individus plutĂŽt que pour leurs idĂ©es. Il Ă©crit ainsi en 1939 un article virulent contre l’antisĂ©mitisme (Ă  lire dans le volume 3 !) qu’il considĂšre comme une absurditĂ© totale, mais sans en analyser les tenants idĂ©ologiques ou les consĂ©quences. AprĂšs la guerre, il a Ă©crit sur la question de l’engagement des Ă©crivains : pour lui, l’Ɠuvre n’a pas Ă  ĂȘtre mise au service d’une idĂ©e.

A ce sujet, lors de ces chroniques Ă©crites durant l’Occupation, on a l’impression qu’il parle de tout sauf de la prĂ©sence allemande. En parle-t-il dans d’autres de ses articles ? Est-ce un parti-pris de sa part de ne pas le faire dans les Chroniques parisiennes ?

Soyons rĂ©aliste, aprĂšs 1940, Fargue a continuĂ© Ă  Ă©crire dans la presse autorisĂ©e par l’Occupant pour des raisons alimentaires
 Il n’y en avait pas d’autre. Au dĂ©but dans le quotidien Aujourd’hui fondĂ© par Henri Jeanson, vite remplacĂ© par Suarez, plus proche des autoritĂ©s allemandes. Puis Le petit Parisien, ComƓdia, Paris-Soir, tous Ă©taient sous contrĂŽle, il convenait donc d’ĂȘtre discret : on peut parler des privations de tabac et d’essence, de l’ingĂ©niositĂ© des Ă©lĂ©gantes, du retour du vĂ©lo et du cheval, mais guĂšre plus. Ainsi la longue chronique Paris 1941 (parue dans la revue pĂ©tainiste Patrie !) dĂ©crit la vie quotidienne des Parisiens tels qu’ils furent pour la majoritĂ© d’entre eux, ni hĂ©ros ni traĂźtres, ce qui fait sans doute sa valeur, loin des stĂ©rĂ©otypes des livres d’histoire. Du moins, contrairement Ă  d’autres Ă©crivains ou journalistes, Fargue n’a-t-il jamais Ă©crit une ligne en faveur de l’occupant. Rappelons aussi qu’en avril 1943, une attaque cĂ©rĂ©brale a immobilisĂ© Fargue qui a continuĂ© Ă  Ă©crire dans son lit. Pour Ă©toffer ses articles, il se faisait aider par une documentaliste, la jeune AndrĂ©e Jacob qui, limogĂ©e de la BibliothĂšque nationale en raison de ses origines juives, avait besoin de travailler
 discrĂštement. Elle nous a racontĂ© comment elle s’était rĂ©fugiĂ©e chez lui boulevard du Montparnasse lorsqu’elle allait ĂȘtre arrĂȘtĂ©e pour faits de RĂ©sistance (elle faisait partie du rĂ©seau NAP, Noyautage des administrations publiques). Fargue recevait tous les dimanches des Ă©crivains, de jeunes poĂštes, partageant les victuailles que lui et ChĂ©riane se procuraient par l’entremise de copains dĂ©brouillards. Comme beaucoup d’autres, il fit le dos rond. Il n’en a pas moins rĂ©flĂ©chi sur cette pĂ©riode sombre et sur la façon d’en sortir : voir, cet intĂ©ressant texte publiĂ© en 1946 Petit diagnostic de Paris avant, pendant et aprĂšs, oĂč il porte un regard rĂ©trospectif sur « les horribles boues dans lesquelles nous avons trempĂ© ensemble ».

On a souvent l’impression en effet, que LPF voit tout et survole tout. Parfois il lĂąche au passage, un petit commentaire mĂ©prisant sur le « populo », mais on sent qu’il ne peut pas se passer de sa prĂ©sence, parfois, il observe les bourgeois des beaux quartiers. Si tu avais Ă  le dĂ©finir, LPF te semble plutĂŽt Ă©clectique, plutĂŽt superficiel, plutĂŽt… Comment ?

Son acuitĂ© est extraordinaire, il a l’Ɠil du peintre : ce sont les dĂ©tails qui forment le tableau Ă  la maniĂšre d’un kalĂ©idoscope, il n’a pas de vision d’ensemble. Fargue adolescent fut tentĂ© par la peinture, sa premiĂšre passion, et ses premiers Ă©crits furent des critiques d’art, quand il courait les galeries avec son petit ami Alfred Jarry : la dĂ©couverte des Nabis, de Gauguin Ă  Vuillard, la jeune peinture l’a vivement impressionnĂ©e. Il a lui-mĂȘme racontĂ© que devant tant de nouveautĂ© et de gĂ©nie, il sentait qu’il ne serait pas Ă  la hauteur et a prĂ©fĂ©rĂ© renoncer. Quant Ă  sa proximitĂ© avec le « populo », elle n’est pas feinte : il vient lui-mĂȘme d’un milieu populaire par sa mĂšre, une modeste couturiĂšre d’extraction paysanne. Son ascendance paternelle est plus bourgeoise, ce qui d’ailleurs a provoquĂ© un traumatisme d’enfance, puisque ses parents n’ont pas eu le droit de se marier et sa naissance fut donc illĂ©gitime. Il aime rĂ©ellement les petits bistrots d’ouvriers, la frĂ©quentation des blanchisseuses et des maraĂźchers des Halles, mais il reste Ă  sa place : un monsieur en costume Ă  qui on fait bon accueil parce que c’est un merveilleux compagnon de comptoir, enclin Ă  la plaisanterie (parfois grivoise, Ă  ce qu’on dit), aux anecdotes truculentes et aux coq-Ă -l’ñne poĂ©tiques. J’ajouterais qu’il n’éprouve pas la fascination d’un Carco pour les bas-fonds et la pĂšgre. S’il frĂ©quenta sans doute les bordels, cela relĂšve de sa vie privĂ©e sur laquelle il est trĂšs discret dans son Ɠuvre.

« Plaisanterie grivoise », Ă  ce sujet, en lisant certaines de ses chroniques, LPF m’a parfois laissĂ© l’impression amĂšre d’ĂȘtre un « bon gros machiste ». S’agissait-il d’un « mal du temps » ?

Le fĂ©minisme n’est pas son fort, il faut l’admettre, et son portrait de « La Parisienne » n’échappe pas au clichĂ©, mĂȘme charmant. Il a une vision hĂ©ritĂ©e de la fin du XIXe siĂšcle, assez peu progressiste de la place de la femme dans le couple. Il resta du reste cĂ©libataire presque toute sa vie. Je pense Ă  une chronique parue en 1937 dans Paris-Soir (elle sera dans le 3e volume !) intitulĂ©e « L’homme Ă  la cuisine c’est la dĂ©mission de Dieu », oĂč il s’inquiĂšte de voir les hommes accomplir les tĂąches mĂ©nagĂšres, sur un ton de plaisanterie, mais qui en dit long
 Plus sĂ©rieusement, son rapport avec les femmes est ambigu. Il a connu des dĂ©ceptions sentimentales. Sa poĂ©sie laisse deviner une extrĂȘme sensibilitĂ© et une grande pudeur : « On est toujours seul, tout a pour but la solitude », Ă©crit-il dans un trĂšs beau poĂšme inspirĂ© par Lilita Abreu (celle des Lettres Ă  Lilita de Giraudoux) dont il Ă©tait amoureux en 1912. Il avait une fĂącheuse tendance Ă  s’éprendre de femmes inaccessibles… Sur le plan intellectuel il a eu beaucoup d’amitiĂ©s fĂ©minines avec des poĂ©tesses, des artistes, la libraire Adrienne Monnier et sa sƓur Marie, l’avocate Raymonde Linossier
 Il est plein d’admiration pour les comĂ©diennes, les aviatrices, les femmes hors du commun. Dans le chapitre Music-Hall de L’Esprit de Paris, une saynĂšte dialoguĂ©e entre Fargue et une Ă©lĂ©gante, sur un ton badin qui Ă©voque presque Sacha Guitry, laisse deviner la complicitĂ© qui pouvait s’instaurer par la conversation entre lui et ses amies. A partir de 1939, il a vĂ©cu ses derniĂšres annĂ©es avec une peintre, ChĂ©riane, qui avait une personnalitĂ© indĂ©pendante.

Pour terminer aujourd’hui au sujet de LPF, j’ai cru comprendre en t’écoutant que vous comptez avec ton Ă©diteur donner une suite Ă  ce premier volume ?

Oui, deux autres volumes sont prĂ©vus pour former les ƒuvres complĂštes de Fargue. Le 2e volume, qui occupe une position centrale, sera consacrĂ© Ă  l’Ɠuvre poĂ©tique, qui comporte principalement des poĂšmes en prose et des rĂ©cits poĂ©tiques. Comme je te le disais, Fargue a d’abord Ă©tĂ© poĂšte, avant de se mettre au journalisme. Depuis le provocant TancrĂšde, qu’il publie Ă  l’ñge de vingt ans dans une petite revue Ă  Haute Solitude (1941), chef d’Ɠuvre de la maturitĂ©, en passant par les proses des annĂ©es 20 publiĂ©es dans la revue Commerce qu’il co-dirigeait avec Larbaud et ValĂ©ry, ou encore les gracieux Ludions (mis en musique par Erik Satie), il a donnĂ© une Ɠuvre inclassable, qui fait le pont entre le symbolisme et le surrĂ©alisme, en faisant preuve d’une formidable invention verbale.

Barbara, laissons LPF seul au comptoir pour en savoir un peu plus sur toi, si tu le permets. Tu cumules bien des activitĂ©s. Pataphysicienne, spĂ©cialiste de Fargue, auteure sur l’Ubu d’Alfred Jarry. Qu’as-tu encore publiĂ© d’autre ?

Mis Ă  part quelques articles pour le CollĂšge de Pataphysique, j’ai surtout publiĂ©, avec mon complice Pierre Loubier, la petite revue Ludions de la SociĂ©tĂ© des lecteurs de LĂ©on-Paul Fargue que nous avons fondĂ©e il y a 25 ans. Le numĂ©ro 20, paraĂźtra en octobre prochain et sera prĂ©sent au Salon de la Revue. Cela semble sans rapport, mais je m’occupe aussi de l’Ɠuvre de F’murrr, un ami disparu en 2018, formidable dessinateur du GĂ©nie des Alpages mais aussi du Char de l’État dĂ©rape sur le sentier de la guerre et d’autres albums que je souhaite faire rĂ©Ă©diter dans les annĂ©es qui viennent. J’ai crĂ©Ă© l’an dernier, avec une autre amie de l’artiste, un Fonds de dotation « F’murrr au Futur » pour le faire mieux connaĂźtre des jeunes gĂ©nĂ©rations. Il Ă©tait un grand lecteur de Fargue et nous avait fait le plaisir d’illustrer tous les numĂ©ros de Ludions depuis sa crĂ©ation, croquant la silhouette de LĂ©on-Paul Ă  merveille ; il nous manque beaucoup.

Ah ! Le GĂ©nie des Alpages ! En discutant, nous venons aussi de nous rendre compte que nous allions aux mĂȘmes concerts du groupe Les ChampĂȘtres de Joie au cabaret Le ZĂšbre de Belleville, comme Paris est petit et AthĂšnes aussi finalement ! A ce sujet, pourquoi choisissez-vous avec Tomasz, Exarcheia comme point d’attache ? Serais-tu un peu, comme LPF le fut de Paris, « une amoureuse des lieux » ?

Je viens en GrĂšce rĂ©guliĂšrement depuis longtemps, un peu grĂące Ă  ma mĂšre qui m’a emmenĂ©e trĂšs jeune dans les Cyclades et Ă  AthĂšnes. Je me suis toujours intĂ©ressĂ©e Ă  l’histoire de la GrĂšce, au philhellĂ©nisme, Ă  la littĂ©rature grecque. À AthĂšnes, je trouvais l’antidote Ă  Paris qui par moment finissait par m’ĂȘtre trop familier. Tomasz et moi nous sommes beaucoup amusĂ©s Ă  arpenter les quartiers trĂšs variĂ©s d’AthĂšnes, oĂč l’on ne connaissait personne mais oĂč le contact Ă©tait facile pour peu qu’on aime la musique, les livres [note] et les bistrots
 Nous avons dĂ©couvert Exarcheia il y a des annĂ©es, l’histoire de ce quartier autogĂ©rĂ©, fief libertaire oĂč planait toujours le souvenir du 17 novembre , nous plaisait de façon un peu romantique sans doute
 De fait, nous nous sommes tout de suite sentis chez nous dans ces ruelles pleines de terrasses, de librairies, d’imprimeries… Exarcheia est devenue notre base. Sur le toit de Nosotros, au K-Vox, nous avons fait de belles rencontres. Nous y avons ressenti, les affres du mĂ©morandum de 2015 et l’espoir du « OXI » (NON). Depuis, la gentrification accomplit son Ɠuvre destructrice. Mais nous restons attachĂ©s Ă  ce quartier qui n’a pas (encore) tout Ă  fait perdu son Ăąme. Souhaitons qu’il rĂ©siste


Avant de vous laisser tous les deux, prendre votre bus pour le PéloponnÚse : une derniÚre question. Jamais tu ne te reposes ? Que fais-tu en vacances ? Tu continues à répondre à des interviews, tu prends des notes ? Des photos, ou jouis-tu tout simplement des bons moments avec ton compagnon Tomasz ?!

L’interview en vacances, c’est une premiĂšre ! Autrefois je prenais beaucoup de notes, des journaux de voyage, mais je le fais moins, par paresse sans doute. Je prends quelques photos. J’aime prendre le temps de regarder, Ă©couter, rencontrer les gens. Je cherche surtout Ă  profiter de l’instant prĂ©sent, la mĂ©moire fera le tri


Merci Barbara et Tomasz pour ce moment privilĂ©giĂ© passĂ© ensemble, merci Ă  toi, Barbara d’avoir Ă©clairĂ© les lecteurs du Monde libertaire sur la vie et l’Ɠuvre de LĂ©on Paul Fargue. Ya sas et Kalo taxidi ! (Salut et bon voyage Ă  vous deux) 


Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr