Novembre 24, 2020
Par Anne Archet (QC)
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(Paru dans le dernier numéro de L’idiot utile, en vente nulle part ailleurs que là-bas.)

Cher professeur Baillargeon,

Ça ne te dérange pas que je t’appelle Normand? Je sais qu’on ne s’est pas fait gazer par les cochons ensemble, mais entre camarades, on ne commencera pas à faire des manières, n’est-ce pas? Sauf que je te regarde aller depuis quelques années et je me demande si nous en sommes encore, des camarades.

Je vois à ta mine déconfite que tu as deviné que je ne t’ai pas invité pour que tu nous entretiennes sur la réforme de l’éducation, la laïcité, Chomsky et John Dewey. Inutile d’essayer de fuir, j’ai barré la porte – c’est mon côté anarchiste-extrémiste-violente, désolée. Maintenant que j’ai ton attention, aussi bien le dire franchement : ceci est une intervention. Il se trouve qu’on s’inquiète beaucoup pour toi, nous les anarchistes. Plusieurs d’entre nous ont tenté de te parler sur Facebook et sur Twitter, mais tu les as tous bloqués. Comme nous pratiquons la démocratie directe, j’ai été choisie par tirage au sort pour te dire que ça suffit, que nous ne pouvons plus être complices et servir de caution à tes comportements malsains. Normand, il faut que tu ailles chercher de l’aide, ça ne peut plus durer comme ça.

Aux dernières nouvelles, tu restes encore l’anarchiste québécois le plus connu du grand public – du moins, tu es celui qui passe le plus à la radio et à la télé. Plusieurs d’entre nous ont découvert l’anarchisme grâce à tes écrits. Je me rappelle avoir lu Anarchismes en 1999 et Les chiens ont soif en 2002 et d’avoir trouvé ça plutôt chouette. Je ne dirais pas que j’ai tripé solide, mais bon, dans son genre, c’était vraiment bien. Sauf que tu t’es mis à déraper quelque temps après – oh, si graduellement que ça n’a pas tout de suite paru, c’est certain. Maintenant, on se demande où tu t’en vas comme ça et on espère sincèrement que ce n’est pas dans les bras de la droite la plus brune.

Je n’ai aucune envie de jouer à qui sera le plus anarchiste de nous deux. Je n’ai rien à branler de la pureté idéologique et j’exècre les ceuses qui distribuent des mauvais points du haut de leur supériorité morale. Quelqu’un a déjà dit qu’il y avait autant de types d’anarchisme que d’anarchistes et c’est à peine exagéré; je suis individualiste, nihiliste et insurrectionnaliste, alors personne ne sait plus que moi qu’on peut être ultra-minoritaire dans un courant ultra-minoritaire. Tu n’es pas mon genre d’anarchiste et ça, c’est parfaitement correct. Sauf que maintenant, je me demande si tu es encore anarchiste tout court.

Tu disais jusqu’à récemment que tu es anarcho-syndicaliste. Ok, why not. Tu as choisi la branche de l’anarchie la plus moribonde de toutes, sans vouloir insulter mes camarades des IWW (qui me chuchotent à l’oreille qu’ils ne t’ont jamais vu dans leurs activités militantes). Il faut bien admettre que depuis la fin de la révolution espagnole, il n’y a plus grand-chose qui se passe de ce côté-là. On peut s’en désoler (ce que tu fais, d’ailleurs), sauf que comme l’a dit Joe Hill : « don’t mourn, organize ». D’ailleurs, tu ne trouves pas weird que tu n’as jamais été lié à une organisation anarcho-syndicaliste de toute ta vie? Le syndicalisme anarchiste, c’est avant tout une méthode, une stratégie, un mode d’action – une façon d’envisager la lutte. C’est comme le yoga : je trouve que c’est vraiment bien en théorie, mais je n’ai jamais fait la posture de la montagne de ma vie, alors ce serait un peu con de ma part de dire que je suis une yogi.

Un anarcho-syndicaliste qui n’organise pas, c’est quoi au juste? Quelqu’un qui dit aux syndicats existants ce qu’ils devraient faire du haut de son savoir universitaire? Je t’entends dire que je suis mal placée pour parler, que je ne fais pas signer de cartes de membre moi non plus, sauf que je te ferai remarquer que je ne suis pas anarcho-syndicaliste, moi. Même Rudolf Rocker, que tu as traduit, n’était pas un théoricien qui flottait dans le vide; c’était un intellectuel organique qui a travaillé pour plusieurs organisations syndicales. Pour toi, le syndicalisme révolutionnaire semble uniquement un prétexte pour chier de la copie – ce que tu fais abondamment.

J’admets que cette critique est un peu mesquine, parce qu’on fait avec ce qu’on a dans la vie et il se trouve que depuis 1939, des syndicats anarchistes de masse, on en a pas. Sauf que je soupçonne que ton adhésion à l’anarchosyndicalisme est une façon commode de revendiquer une étiquette sans avoir à se mettre les mains dans la boue militante et surtout éviter de te frotter aux anarchistes qui sont tes contemporains. Dis-moi : quels anarchistes fréquentes-tu en ce moment? Qui sont tes camarades? Bakounine? Voltairine de Cleyre? J’ai la détestable impression que pour toi, les seuls bons anarchistes sont les anarchistes morts – comme le dirait Donald Trump pour une toute autre raison.

Personnellement, c’est vers 2010 que j’ai décroché, quand tu t’es mis à chanter les louanges de la démocratie libérale qui, bien qu’imparfaite, était le mieux dont on dispose collectivement pour améliorer le sort de l’humanité et de la planète. Que l’anarchisme, c’est bien joli, mais que faute d’avoir de puissants syndicats révolutionnaires (qui n’existent pas plus aujourd’hui qu’au moment où tu es devenu anarcho-syndicaliste), mieux vaut voter et mettre au pouvoir des partis de centre-gauche qui vont graduellement améliorer les choses, du moins en attendant un théorique grand soir. C’est une position qui se tient et qui porte un nom : social-démocratie. J’ai compris à partir de ce moment (peut-être à tort, compte tenu de la suite) que tu étais en réalité un social-démocrate qui s’intéressait à l’anarchisme comme objet d’étude historique. Il n’y a pas de mal à être social-démocrate, je n’ai rien contre eux – j’ai même un ami qui l’est, juré-craché. (Il est aussi noir, alors imagine comme il est utile dans mes conversations sur internet.) Sauf que la social-démocratie et l’anarchisme, c’est deux choses très différentes qui s’excluent mutuellement. J’avais alors l’impression que tu avais fait ton choix, que tu allais adhérer à Québec Solidaire ou gode knows what, mais la suite s’est avérée beaucoup plus inquiétante et a découlé de ton combat absolutiste pour la liberté d’expression.

Je t’ai souvent entendu citer la phrase faussement attribuée à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » ainsi que la boutade de Noam Chomsky : « Goebbels était en faveur de la liberté d’expression pour les opinions qu’il aimait. Si vous êtes vraiment en faveur de la liberté d’expression, alors vous êtes en faveur de la liberté d’expression pour les opinions que vous méprisez. Sinon, vous n’êtes pas en faveur de la liberté d’expression ». Tout ça est bien joli, mais ça t’a mené à prendre uniquement la défense des opinions que tu méprises. Comme quand tu as appuyé Bricmont dans sa lutte puante pour la liberté d’expression des négationnistes de la Shoah. Dans ton esprit, les idées fausses et haïssables doivent être exprimées – voire soutenues – pour qu’on puisse, dans la « conversation démocratique », les critiquer et démontrer rationnellement qu’elles sont fausses et haïssables.

Ça semble chouette et raisonnable, voire même courageux, comme ça, à priori, sauf que tu négliges deux faits importants. Le premier, c’est que les idées ne flottent pas comme ça dans l’éther : elles sont l’expression de rapports de force très concrets dans la société. Favoriser l’expression d’idées qui préconisent la haine et la domination sociale, même pour en débattre et ainsi les critiquer et les démonter rationnellement, ça signifie renforcer la haine et la domination sociale. Tout simplement parce que les gens qui préconisent la haine et la domination sociale sont en position de force dans la société et que la raison raisonnante, malgré ce que les philosophes des lumières que tu aimes tant ont pu écrire, ne peut pas grand-chose contre les dispositifs du pouvoir. L’autre fait que tu négliges (de façon inexplicable parce que tu fréquentes assidûment les réseaux sociaux) est que les fascistes n’ont pas besoin d’avoir raison pour gagner. Tout ce qu’ils ont besoin, c’est de convaincre et ils le font en flattant les préjugés et en jouant sur la peur – et en mentant s’il le faut. L’échec universel du fact checking pour contrer la montée de l’extrême droite devrait normalement te sonner des cloches, non?

Tu te rappelles en 2011, quand tu as publié Je ne suis pas une PME, sur les dérives néolibérales de l’université? À cette époque, tu considérais que le plus grand péril pour la vie des idées était la mise au service de l’institution universitaire aux besoins du capitalisme. Tu dénonçais « le concept d’élèves-clients, les contraintes financières et l’autofinancement au détriment de l’enseignement lui-même et de ses enjeux critiques, la priorité aux dictats de l’industrie au devant de la pensée » et tu avais mille fois raison de le faire. L’université est devenue clairement un rouage de l’exploitation capitaliste – même si, pour être bien honnête, elle l’a toujours été. L’université comme lieu serein de pur avancement du savoir et de la raison, ça n’a jamais existé ailleurs que dans la tête de types dans ton genre.

Sauf que depuis 2016, tu sembles avoir changé d’idée. Ce qui menace l’avancement du savoir, c’est semble-t-il la méchante-méchante gauche – surtout les féministes intersectionnelles, mais aussi les militant.es antiracistes et les personnes trans qui veulent juste qu’on les reconnaisse pour ce qu’elles sont. Tu as alors adopté des tropes de droite dure sur la rectitude politique, les horribles trigger warnings, les odieux safe spaces et les millitant.es de gauche devenus fous qu’on a entendu mille fois sur les ondes de Radio X. Le pire, c’est qu’il y a des tas d’idées dont tu serais le premier à vouloir interdire l’expression sur les campus. Si j’avais envie d’aller prêcher le djihad sur le campus, qu’est-ce que tu dirais? Ou alors, si je proposais d’offrir des cours d’astrologie ou d’homéopathie? Come on, soit honnête, je suis sûr que tu serais le premier à perdre les pédales.

Enfin, ta défense acharnée du droit à l’expression des idées haineuses t’a mené récemment à relayer surtout… les idées haineuses. C’est une chose que de dire que Rhéa Jean a le droit de faire des conférences transphobes à l’UQAM. C’est une chose de dire que Nadia El-Mabrouk doit pouvoir tenir des discours islamophobes lors d’un colloque d’enseignants. C’est une autre chose que de t’associer à ces gens, d’appuyer PDF (Pour le droit des femmes, une association prônant le féminisme blanc, la transphobie et la répression du travail du sexe), d’en appeler à faire des dons au MLQ (le mouvement laïque québécois qui est en plein dérapage islamophobe) et même – quelle ironie pour un anarchiste – appuyer la liberticide loi 21. Tu rends-tu compte de ce que tu fais, Normand? Tu te ranges du côté de la loi et de la répression étatique! Tu as même partagé une « belle » déclaration du premier ministre Legault sur ton mur Facebook! Bakounine et Voltairine de Cleyre font des backflips dans leur tombe à cause de toi.

Et puis, il y a ta conception de la laïcité, qui est antireligieuse et anti-théiste – celle que le petit père Combes lui-même trouverait exagérée et qui fait la joie de tous les ceuses qui trépignent de passer les musulmans à la moulinette. À force de vouloir écraser l’infâme, tu as fini par t’allier avec doublement infâme. Ne me dis pas que c’est un accident ou que c’est circonstanciel : tu viens de publier un ouvrage collectif intitulé Liberté surveillée auquel ont contribué une belle bande de raclures de bidet. Et puis, jette donc un coup d’œil à ce que tu publies sur tes comptes de réseaux sociaux. Si on enlève l’auto-promo (qui n’est pas un péché, on le fait tous et toutes), tu ne partages que des idées moisies. Juste pour les mois d’août et de septembre 2020, j’ai vu passer Mathieu Bock-Côté, Sophie Durocher, Joseph Facal, Djemila Benhabib, Denise Bombardier et Steve E Fortin. J’ai même vu il y a quelques mois un truc sur Jordan Peterson sur ton mur! Et là, tu nous annonces que Michel Onfray – qui loge maintenant résolument à l’extrême droite – collaborera à ton prochain bouquin!

Normand, c’est très sérieux, il faut que tu fasses quelque chose. On dirait que pour toi, la liberté d’expression, c’est surtout pour les fachos. Quand ce sont les camarades qui sont victimes de censure tu t’en bats les couilles. Je suis sûr que tu sais que Facebook fait la chasse aux anarchistes en ce moment et que les pages de Crimethinc et de It’s Going Down ont déjà été bannies. Tu étais probablement trop occupé à casser du sucre sur le dos des méchants gauchistes pour avoir le temps de le mentionner à ton fidèle et immense public.

Normand, tu es devenu l’idiot utile de l’extrême-droite. Vas-tu attendre de te mettre à marcher au pas d’oie et faire des seig heils avant de te réveiller? Ce sera alors trop tard parce que déjà la plupart d’entre nous ont lâché prise en ce qui te concerne. C’est ta dernière chance si tu veux qu’on t’invite encore à notre party de Festivus; on a acheté un nouveau poteau en alu, pense à tout ce que tu vas manquer.

Bises,

Anne Archet

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Catégories :Crise de larmes

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j’étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu’au sang.




Source: Flegmatique.net