Avril 30, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Couac : Quelle est la situation actuelle des intermittent-e-s, dans ce contexte de crise sanitaire et d’annulation massive des Ă©vĂ©nements culturels ?

CIP : Cela varie en fonction du secteur dans lequel tu travailles. Moi, par exemple, qui suis technicien, je n’ai travaillĂ© qu’un jour depuis le 11 mars, la semaine prochaine je vais travailler un jour. FinanciĂšrement, malgrĂ© les indemnitĂ©s qu’on reçoit, les pertes de salaire sĂšches peuvent aller de 100 Ă  800 euros par mois. Et il y aussi des implications pour d’autres droits sociaux. Un exemple : pour avoir un congĂ© maternitĂ©, il faut justifier auprĂšs de la CPAM de 150 heures de travail dans les trois mois qui prĂ©cĂšdent la fin du dernier contrat. En pratique, au vu de la situation actuelle, c’est quasiment impossible. Techniquement, il est donc aujourd’hui presque exclu pour une intermittente qui tombe enceinte de bĂ©nĂ©ficier d’un congĂ© maternitĂ© [1]. La situation est globalement trĂšs compliquĂ©e. On se serre les coudes, mais Ă©conomiquement, physiquement, psychologiquement, on est tous atteints.

Qu’a apportĂ© « l’annĂ©e blanche Â» mise en place par le gouvernement ?

Pour le comprendre, il faut auparavant expliquer rapidement comment marche le rĂ©gime d’intermittence [2]. Être intermittent me permet d’avoir une continuitĂ© de revenu par rapport Ă  une discontinuitĂ© de travail. C’est-Ă -dire que quand je travaille, je suis payĂ© par mon employeur, et quand je ne travaille pas l’assurance chĂŽmage me donne un forfait en fonction de ce que j’ai travaillĂ© l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. Pour accĂ©der au rĂ©gime d’intermittence, il faut normalement cumuler 507 heures de travail sur 12 mois. Rappelons que ces 507 heures ne correspondent pas Ă  des heures comptabilisĂ©es une par une mais Ă  des « cachets Â» de 8 heures (12 pour les comĂ©dien-ne-s), que l’on travaille 1 heure ou 24.

Pour faire vite, « l’annĂ©e blanche Â» fait que cette pĂ©riode de 12 mois est dĂ©calĂ©e dans le temps et que les droits sont prolongĂ©s. ConcrĂštement, quelqu’un dont les droits devaient s’arrĂȘter par exemple dĂ©but octobre 2020 aurait dĂ» justifier de ses heures pour continuer Ă  ĂȘtre intermittent, sinon l’indemnitĂ© cesse d’ĂȘtre versĂ©e. Le gouvernement a dĂ©cidĂ© de prolonger la pĂ©riode de droits jusqu’au 31 aoĂ»t 2021. À ce moment-lĂ  reprendra le calcul classique – avec Ă©galement un dispositif qui permet de remonter au-delĂ  d’un an pour atteindre le nombre d’heures exigĂ©, mais sous rĂ©serve que ces heures n’aient pas dĂ©jĂ  servi Ă  renouveler notre intermittence. Prenons mon cas. J’ai renouvelĂ© mes droits juste avant le premier confinement, dĂ©but mars. Je bĂ©nĂ©ficie donc du prolongement de mes droits jusqu’au 31 aoĂ»t. À cette date, PĂŽle emploi va comptabiliser les heures que j’ai faites sur l’annĂ©e qui s’est Ă©coulĂ©e et pourra mĂȘme remonter Ă  dĂ©but mars 2020, mais pas au-delĂ . Or je n’ai fait qu’une journĂ©e jusqu’à prĂ©sent. Si l’activitĂ© revient Ă  la normale disons en mars, il me faudra faire en six mois ce qu’il faut faire d’habitude en un an – et c’est dĂ©jĂ  en temps normal loin d’ĂȘtre Ă©vident ! Je n’y arriverai pas. Je refuse donc d’appeler ça une « annĂ©e blanche Â». Et par ailleurs, la circulaire d’application Ă  destination de PĂŽle emploi n’est Ă  ce jour [NDR : 12 novembre] toujours pas sortie


Vous Ă©voquiez la solidaritĂ© entre intermittent-e-s. En quoi consiste-t-elle ?

On a mis en place un espace de soutien psychologique pour les collĂšgues. En physique avant le confinement, en visio depuis. Ça permet de voir les personnes, de suivre comment elles vont. Les techniciens sont particuliĂšrement fragiles : du fait de leur rythme de travail habituel, ils se retrouvent facilement isolĂ©s. On ne fait pas un travail de psy mais on a mis des gens en contact avec des professionnels. Un des membres de la CIP 42 organise aussi des entraĂźnements de remise en forme, de self defense. On le faisait au Parc de l’Europe, maintenant en visio.

Pouvez-vous prĂ©senter ce qu’est le CIP 42 ?

Les CIP sont des « collectifs Â» – ou « coordinations Â» dans d’autres rĂ©gions –, pas des syndicats. Dans la Loire, nous ne sommes mĂȘme pas vraiment officiels au sens oĂč nous n’avons pas dĂ©posĂ© de statut, nous ne sommes pas montĂ©s en structure associative et n’avons pas de compte en banque. On est une structure horizontale, autogĂ©rĂ©e, mouvante, qui se fait et se dĂ©fait au fur et Ă  mesure des actualitĂ©s et des disponibilitĂ©s de chacun-e de ses membres. Sur Saint-Étienne, on est une petite dizaine, avec un noyau dur de six personnes. Les structures CIP sont entiĂšrement autonomes, mais elles sont reliĂ©es entre elles via des forums de discussion et des mails.

Rapide panorama des antennes Ă  travers la France

La plus importante est dans le Limousin – avec par exemple les Mattermittentes –, il y en a en Bourgogne, dans le Sud de la France, en Normandie avec celle de Caen qui est trĂšs importante, en Bretagne, etc. En Haute-Loire, un groupe s’est montĂ© Ă  l’automne.

La CIP 42 regroupe essentiellement des techniciens. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, dans la Loire on dĂ©nombre 800 intermittent-e-s du spectacle, dont environ 500 technicien-ne-s. Les autres sont comĂ©dien-ne-s, chanteurs-euses, travaillent dans l’audiovisuel, etc.

Outre les activitĂ©s spĂ©cifiques de soutien en cette pĂ©riode, que faites-vous traditionnellement ?

Vous l’avez compris, le systĂšme est extrĂȘmement complexe. Beaucoup d’intermittent-e-s ne connaissent pas leurs droits. On passe donc beaucoup de temps Ă  les leur expliquer. Via les rĂ©seaux sociaux et depuis peu par une permanence qu’on a mise en place – et qu’on reprendra quand le confinement cessera – Ă  la Cale (16 rue Royet) les 1er et 3e mardi du mois, de 18h Ă  20h. Cela suppose de s’informer, de suivre les textes qui sortent. Les nouveaux dĂ©crets doivent ĂȘtre lus, analysĂ©s, pour voir leurs limites, leurs domaines d’application, etc. Il ne faut pas attendre que le dĂ©cret soit finalisĂ© et mis en place. Un groupe de travail des CIP au niveau national s’occupe de cela, avec trois personnes en France : Samuel Churin (CIP Île de france), Élise HĂŽte (du collectif des Matermittentes) et Bastien Ă  Saint-Étienne (CIP 42). DĂšs qu’un dĂ©cret sort, ce groupe Ă©change, envoie des alertes, met en garde sur les directions que prend le texte.

Ensuite, ce qu’on fait principalement, c’est du lobbying. Politiquement parlant, en termes d’organisation, le CIP 42 est plutĂŽt d’extrĂȘme gauche, mais quand on parle au titre du CIP, notre but est de faire passer un message. Or si on faisait le choix de s’afficher politiquement, on ne pourrait pas faire avancer les choses. On est donc pragmatiques et on ne refuse pas de discuter avec les politiques, tant que ce n’est pas le Front national. On a mĂȘme beaucoup de contacts avec les politiques locaux, pour leur faire remonter, bien souvent Ă  leur demande, les problĂ©matiques sur la rĂ©gion. Ou sur le plan national puisqu’il y a des reprĂ©sentants locaux qui font partie de la commission culture Ă  l’AssemblĂ©e nationale – un dĂ©putĂ© de Saint-Étienne est mĂȘme prĂ©sident de cette commission. Mais notre objectif c’est aussi de leur mettre des bĂątons dans les roues, de les confronter aux dĂ©cisions qu’ils prennent si elles ne sont pas logiques.

Et par ailleurs, autant j’ai toujours eu du mal Ă  dire que je suis artiste, autant pas du tout que je suis militant. On s’est engagĂ©s aux cĂŽtĂ©s des cheminots pendant la grĂšve contre les retraites. Et aujourd’hui on essaie de mettre en avant l’idĂ©e d’« intermittence de l’emploi Â». C’est notamment ce qu’on a promu en organisant des rencontres nationales des CIP fin aoĂ»t Ă  Saint-Étienne [3].

À quoi renvoie cette idĂ©e d’« intermittence de l’emploi Â» ?

En tant que technicien du spectacle par exemple, je ne peux pas travailler tous les jours, il n’y a pas de spectacles tous les jours. De la mĂȘme maniĂšre, un comĂ©dien ne peut pas ĂȘtre tous les soirs sur scĂšne, il y a tout un travail de prĂ©paration. Le statut d’intermittence du spectacle prend ça en considĂ©ration. On a 130 000 intermittents du spectacle en France, il y a 240 000 personnes qui ont fait au moins une intermittence dans l’annĂ©e. Mais aujourd’hui, les estimations du Collectif des prĂ©caires de l’hĂŽtellerie, de la restauration et de l’évĂ©nementiel concernant les intermittent-e-s de l’emploi dans l’évĂ©nementiel – en comptant le tourisme – montent Ă  3,2 millions intermittent-e-s de l’emploi. Et on pourrait aussi prendre en compte les personnes qui bossent dans l’agriculture, qui ont des emplois saisonniers
 Ils travaillent exactement comme les intermittent-e-s du spectacle : ce sont des gens qui n’ont pas de patron ou qui plus exactement ont plusieurs employeurs qui les appellent et leur disent « tu viendras bosser mardi Ă  tel endroit, mercredi Ă  tel endroit, ce week-end tu viendras faire des extras Ă  tel autre Â»â€Š c’est-Ă -dire exactement comme nous. Moi je dois avoir une vingtaine d’employeurs diffĂ©rents sur l’annĂ©e.

Et la situation actuelle a favorisĂ© un rapprochement entre ces diffĂ©rent-e-s « intermittent-e-s Â» ?

Du fait de toutes les annulations qu’il y a eues Ă  cause de cette crise, ces gens-lĂ  se sont retrouvĂ©s sans possibilitĂ© de travailler, d’avoir de la thune tous les mois. Mais eux n’ont aucun statut. Ils ne sont pas sous le rĂ©gime d’intermittents du spectacle. Pourquoi nous on a une « annĂ©e blanche Â» alors qu’eux n’ont ni droits ni aides ? Ils ne peuvent pas avoir de prolongation de leurs droits puisqu’ils n’en ont aucun. On aimerait donc qu’il y ait la mise en place d’une assurance pour ces gens-lĂ . Qui sont passĂ©s de la galĂšre – en bossant, en trouvant des contrats, etc. – Ă  la case RSA, RMI. C’est lĂ  qu’on s’est rendu compte qu’il y avait vraiment un problĂšme. « AnnĂ©e blanche Â» pour les intermittents du spectacle, absolument rien pour d’autres gens qui sont dans les mĂȘmes problĂ©matiques. Sans doute que c’est classe de se montrer solidaire des artistes
 Il y a encore quelques annĂ©es encore, des choses auraient pu ĂȘtre mises en place. Il existait une annexe particuliĂšre qui protĂ©geait les intĂ©rimaires mais lors des derniĂšres nĂ©gociations sur la rĂ©forme du chĂŽmage en 2016, elle a Ă©tĂ© supprimĂ©e sous la pression du MEDEF pour faire des Ă©conomies. En 2019, des nĂ©gociations ont Ă©tĂ© initiĂ©es pour les intermittent-e-s du spectacle, avec le mĂȘme objectif. Mais l’échec des nĂ©gociations entre les syndicats des salariĂ©-e-s (CGT, CFDT, FO, CGC) et le MEDEF a empĂȘchĂ© la mise en place de cette rĂ©forme.

Vous avez donc aujourd’hui des revendications qui dĂ©passent les seul-e-s intermittent-e-s du spectacle.

Oui. Ce qu’on rĂ©clame avant tout, c’est la dĂ©finition de droits inconditionnels Ă  la personne. Par exemple, l’assurance chĂŽmage, les congĂ©s maternitĂ©. Peu importe le mĂ©tier qu’on exerce, peu importe le statut qu’on a. Ça peut ĂȘtre un comĂ©dien, un intermittent, un petit patron, un artisan, un commerçant, etc. Ce sont des personnes qui peuvent subir les mĂȘmes chocs que nous, c’est-Ă -dire avoir un arrĂȘt du jour au lendemain et subir une perte de revenu. Cela suppose notamment une rĂ©forme complĂšte de l’assurance chĂŽmage. En ce moment ça bouge. « Intermittents de l’emploi Â» est en train de rentrer dans le langage politique. C’est beaucoup grĂące au travail du Collectif des prĂ©caires de l’hĂŽtellerie, de la restauration et de l’évĂ©nementiel – avec qui le CIP travaille depuis plus de huit mois. Depuis quelques mois, le mot est repris par les responsables politiques et dans les mĂ©dias. Par exemple, ValĂ©rie PĂ©cresse ou François Ruffin ont parlĂ© en leur nom, des dĂ©putĂ©s sont en train d’alerter sur la problĂ©matique des intermittent-e-s de l’emploi. Et c’est trĂšs bien pour eux.

Mais est-ce que le fait qu’une personne comme ValĂ©rie PĂ©cresse soutienne vos revendications ne vous inquiĂšte pas ? Est-ce que finalement en promouvant l’intermittence du travail, on ne dĂ©douane pas les entreprises de leur responsabilitĂ© dans la prĂ©carisation du travail ?

On parle souvent d’ubĂ©risation du travail [4]
 Mais il y a aussi des ubĂ©risations volontaires, qui sont des choix de vie – d’autres qui tiennent au mĂ©tier que tu fais. D’une certaine maniĂšre, l’ubĂ©risation du travail existe depuis les annĂ©es 1930 dans le spectacle. La quĂȘte du plein emploi n’est pas une panacĂ©e : le plein emploi est une chimĂšre – sur ce point on se prendrait par exemple la tĂȘte avec PĂ©cresse. Comme d’ailleurs avec certains syndicats qui ont des reprĂ©sentativitĂ©s dans le milieu du spectacle mais dont on considĂšre qu’ils sont sur des notions dĂ©passĂ©es. On ne peut par exemple pas ĂȘtre un syndicat de dĂ©fense des droits des intermittent-e-s du spectacle et dire que la finalitĂ© serait le CDI pour tout le monde, ça n’est pas compatible avec nos façons de vivre et de travailler. Notre objectif n’est pas l’accĂ©lĂ©ration de l’ubĂ©risation du travail, c’est de donner beaucoup plus de droits aux gens dans un nouveau systĂšme. Dans lequel on puisse aussi faire le choix de ne pas travailler tout le temps, mais de temps en temps.


Pour prolonger :

P.-S.




Source: Lenumerozero.info