Décembre 10, 2020
Par Zones Subversives
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La Commune de 1871 reste une des plus importantes révoltes de l’histoire de France. Cette insurrection s’accompagne également d’un imaginaire libertaire. La classe ouvrière dresse des barricades pour exprimer un refus de l’aliénation du travail et de la misère de la vie quotidienne. 

L’expérience de la Commune de Paris reste un épisode historique incontournable. Cette insurrection s’inscrit dans le contexte de la culture ouvrière des années 1870. Un nouvel imaginaire social se développe, avec son rapport au temps et à l’espace. La littérature et la poésie alimentent cet imaginaire ouvrier. Arthur Rimbaud occupe alors une place singulière. Le refus des hiérarchies se diffuse dans la production culturelle et dans l’ensemble de la vie quotidienne. Les identités d’ouvrier et d’artiste sont remises en question. Les individus refusent que la société industrielle les assigne à une seule tâche spécialisée. Karl Marx célèbre la Commune comme une forme d’organisation émancipatrice. Cette révolte supprime les entraves de l’Etat et de la division du travail. Tous les individus peuvent participer à la prise de décision pour organiser librement tous les aspects de la vie.

Kristin Ross écrit depuis un département de littérature d’une université américaine, bastion du néant postmoderne. Mais elle se réfère à des auteurs éloignés de la French Theory. Le philosophe Jacques Rancière permet de penser les résistances ouvrières au travail et la critique de la posture intellectuelle. Henri Lefebvre propose des réflexions sur l’urbanisme et sur la vie quotidienne. Au cœur des années 1980, bercées par l’illusion de la fin de l’histoire, Kristin Ross se penche sur le moment révolutionnaire de la Commune de Paris. Avec le renouveau des luttes sociales depuis les révolutions arabes et le mouvement Occupy, la Commune devient une référence pour penser une démocratie radicale. Kristin Ross propose ses réflexions historiques et littéraires dans le livre Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale.

 

                 

 

Bouleversement de la vie quotidienne

 

La poésie de Rimbaud influence le souffle libertaire de la Commune. Cette révolte ne vise pas uniquement l’exploitation économique mais aspire à réinventer tous les aspects de la vie. L’organisation de l’espace, du temps et les ambiances sociales semblent aussi importants que la dimension économique. « En d’autres termes, les insurgés ont pris en main leur histoire dans la vie quotidienne plus qu’au niveau de la politique gouvernementale : dans les problèmes concrets du travail, du temps libre, du logement, de la sexualité, des rapports familiaux et de voisinage », observe Kristin Ross. Le jeune Rimbaud reste bercé par l’érotisme d’un quotidien nourrit de baisers, de bières et de balades à la campagne. Sa poésie évoque la transformation individuelle. Dresser des barricades s’apparentent à une forme de créativité. Tous les objets du quotidien, comme des tables ou des chaises, sont entassés pour construire une barricade. Ce qui permet de reprendre le contrôle de l’espace et d’arrêter la circulation des forces ennemies.

Les situationnistes, qui insistent sur le bouleversement de la vie quotidienne, considèrent l’expérience de la Commune comme un échec et une victoire. Le refus de s’emparer de la Banque de France révèle les limites de la Commune. Mais la démolition de la colonne Vendôme, érigée par Napoléon, incarne au contraire l’audace de la destruction de l’organisation dominante de l’espace. La Commune remet également en cause l’urbanisme imposé par Haussman avec un centre-ville réservé à la bourgeoisie. « L’existence en acte de la Commune constituait une vigoureuse critique du zonage géographique établissant les diverses formes de pouvoir socio-économique », analyse Kristin Ross. De nouveaux réseaux de communication émergent, avec des associations de voisinage et des clubs de femmes. Une vie sociale de quartier se développe en dehors du contrôle du gouvernement. Les lieux de délibération et de prise de décision politiques deviennent ouverts et accessibles. Les décisions et proclamations de la Commune sont rendues publiques à travers des affiches.

 

Le capitalisme impose une uniformisation de la vie quotidienne. Le travail apparaît comme une mutilation dans la poésie de Rimbaud. « L’infirmité native de l’ouvrier est la castration, l’expropriation du corps par l’institution du travail salarié, par l’obligation économique qui lui est faite de vendre sa seule marchandise, sa force de travail, sa “main”, pour pouvoir survivre », indique Kristin Ross. La poésie de Rimbaud insiste également sur l’oisiveté et la paresse comme refus des valeurs de la bourgeoisie. Le vagabondage permet également de fuir le mode de vie du salariat.

Paul Lafargue, avec son livre Le droit à la paresse, tranche avec la morale ouvrière qui valorise le bon travailleur. Les patrons sont alors considérés comme oisifs. Paul Lafargue estime que les ouvriers doivent également accéder aux plaisirs de l’oisiveté qui ne doivent pas rester des privilèges uniquement réservés à la bourgeoisie. La Commune permet une rupture avec le mouvement ouvrier traditionnel qui repose sur une morale du travail.

 

             

 

Imaginaire libertaire

 

L’anarchisme émerge au cours du XIXe siècle. Ce mouvement, proche mais distinct du socialisme et du marxisme, reste attaché à la liberté individuelle. « Selon cette doctrine, la libération collective, sur les plans économique et politique, de l’ensemble des classes est inséparable de la libération de l’individu », présente Kristin Ross. Le théoricien anarchiste Bakounine observe que l’individu reste le produit des volontés et de l’action des masses. Les débats entre anarchistes et marxistes éclatent autour de 1870 au sein de l’AIT. La bureaucratie, l’auto-organisation et l’autonomie des organisations ouvrières par rapport au parti font l’objet de clivages. Néanmoins, Marx se rapproche d’une lecture libertaire de la Commune quand il valorise la négation de l’Etat.

Rimbaud semble proche de cette sensibilité libertaire dans son refus des contraintes sociales. Il évoque la joie du chaos anarchiste à travers le « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». L’érotisme de Rimbaud ne repose pas sur le sentimentalisme. Il insiste sur la puissance, à la fois destructrice et créatrice, de la foule. « Le monde vibrera comme une immense lyre / Dans le frémissement d’un immense baiser », exprime Rimbaud. Le poète insiste sur la subjectivité, mais sans sombrer dans un banal projet de réforme individuelle. « Alors même que l’émancipation, chez Rimbaud, n’est collective et politique que parce qu’elle est simultanément individuelle et culturelle », analyse Kristin Ross.

 

La Commune se traduit par un bouillonnement créatif. Les journaux, les tracts, les brochures se multiplient. Mais, la population reste encore largement illettrée. Les affiches et les caricatures permettent de passer un discours de manière plus accessible. Des artistes, comme le peintre Gustave Courbet, expriment cette révolte avec les outils visuels. Une imagerie érotique se met au service de la dénonciation politique. La classe dirigeante est associée à des parasites. Inversement, les Versaillais dénigrent les ouvriers comme des bambocheurs. Les communards sont associés à la fête comme refus du travail. « Dans les cercles ouvriers, un “bambocheur” était, selon Delvau, un fainéant, un ivrogne, ou de manière plus générale, un débauché : en un mot, un sublime », décrit Kristin Ross.

Le terme de « voyou » désigne un ouvrier qui refuse le travail également pour dénoncer l’exploitation. Rimbaud valorise l’ivresse et la paresse. Il détourne et se réapproprie les armes du racisme anti-ouvrier. Les patrons considèrent que les prolétaires se livrent au « vice » et à « l’immoralité » plutôt que de passer du temps à travailler. Les insultes de canaille ou de crapule visent à dénoncer l’ivresse des ouvriers. Mais le voyou reste l’insulte suprême pour dénigrer un ouvrier non seulement paresseux et inefficace, mais qui exprime surtout consciemment un refus du travail. Rimbaud évoque également les assassins et les incendiaires qui sont des termes utilisés pour dénoncer l’action insurrectionnelle des communards.

 

Kristin Ross, Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale

Postérités de la Commune

 

Kristin Ross propose un regard original sur l’insurrection ouvrière. Loin d’une approche classique et scolaire, elle se penche sur la force de la Commune. Plus que les bilans comptables voire macabres, la principale victoire de la Commune c’est son existence même. Kristin Ross valorise une approche littéraire. Elle se penche sur les mots de la bourgeoisie pour disqualifier les ouvriers et les remettre dans le droit chemin du travail. Kristin Ross s’appuie sur les textes de Rimbaud pour relier révolte et poésie. Cette démarche permet surtout de montrer le bouillonnement libertaire qui traverse la Commune.

Il est possible de reprocher à la professeure de littérature comparée de privilégier l’imaginaire et de délaisser l’analyse historique sur les raisons de l’échec de la Commune. Kristin Ross s’abreuve à la meilleure source pour trancher les débats avec la référence aux situationnistes. Les communards n’ont pas eu l’audace de tout détruire, notamment la Banque de France comme cœur de l’économie marchande. Mais Kristin Ross a bien raison de ne pas rentrer dans le débat nébuleux, porté par les marxistes-léninistes, sur l’absence de centralisation. Une simple victoire militaire assure rarement le triomphe des révolutions. L’essentiel n’est donc pas là. 

Kristin Ross attaque de manière pertinente le marxisme traditionnel, incarné par la vulgate léniniste et son réductionnisme économique. Elle se réfère au jeune Marx plutôt qu’à un marxisme rigide et déterministe. Dans le sillage d’un Michael Lowy, elle évoque un romantisme révolutionnaire. Dans cette filiation, Kristin Ross se réfère à Henri Lefebvre et aux situationnistes. La révolte de la classe ouvrière attaque évidemment les inégalités économiques et sociales. Mais elle s’appuie également sur la poésie et la critique de la vie quotidienne. Les communards ont pris des mesures pour satisfaire des besoins immédiats. Mais ce n’est pas leur programme économique qui les distingue. C’est plutôt un souffle libertaire qui repose sur la créativité et le désir de bouleverser tous les aspects de la vie. La critique du travail relie bien le refus de l’exploitation et le désir de changer la vie.

 

Malgré cette approche originale, Kristin Ross circonscrit la Commune dans le cadre frelaté de la « démocratie radicale ». Ce concept flou risque de réduire l’insurrection à un banal projet citoyenniste dont hérite le mouvement Occupy. Les communards se contenteraient de demander davantage de démocratie. Au contraire, cette révolte débouche vers un vaste mouvement d’auto-organisation. Personne ne s’adresse au gouvernement réfugié à Versailles pour apporter des catalogues de revendications. Les prolétaires recherchent avant tout à s’organiser par eux-mêmes à partir d’un soulèvement spontané.

Il semble plus pertinent de rechercher une filiation entre la Commune et les soviets, surgis spontanément pendant la révolution russe. Kristin Ross, qui connaît pourtant bien les situationnistes, ne se réfère pas à leur communisme de conseils. Il semble important de relier l’expérience de la Commune avec toutes les formes de révoltes sauvages et spontanées qui scandent l’histoire de la lutte des classes. En ce sens, Kristin Ross semble fidèle à Rancière. Elle valorise la créativité et la spontanéité des ouvriers, mais elle se garde bien d’esquisser des perspectives pour renverser l’ordre existant.

 

Source : Kristin Ross, Rimbaud, la Commune de Paris et l’invention de l’histoire spatiale, traduit par Christine Vivier, Amsterdam / Les Prairies ordinaires, 2020

Extrait publié sur le site Le Prolétariat universel

Articles liés :

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La Première Internationale : des débats et des luttes

Pour aller plus loin :

Vidéo : L’Imaginaire de la Commune avec Kristin Ross, émission mise en ligne sur le site Hors-Série le 7 mars 2015

Vidéo : «Contre-courant»: le débat Alain Badiou-Kristin Ross, mis en ligne sur le site Mediapart le 16 mars 2015

Vidéo : Rencontre avec Kristin Ross autour de “L’imaginaire de la Commune”, mise en ligne le 10 mars 2015

Radio : Kristin Ross, professeur de littérature comparée à l’université de New York, émission diffusée sur France Inter le 4 mars 2015

Radio : émissions sur la Commune de Paris diffusées sur France Culture

Henri Lefebvre et Kristin Ross, Sur les situationnistes. Entretien inédit d’Henri Lefebvre avec Kristin Ross, publié dans la revue en ligne Période le 6 novembre 2014

Un compte rendu de Frédéric Thomas, publié sur le site de la revue Dissidences le 10 décembre 2013

Evelyne Pieiller, Cristallisateurs d’avenir, publié dans le journal Le Monde diplomatique de juillet 2020

Alban Bensa, Politique de Rimbaud, publié dans la revue en ligne En attendant Nadeau le 20 avril 2020

Eugénie Bourlet, La poésie à l’appel d’une société nouvelle : Rimbaud et la Commune, publié sur le site du Nouveau Magazine Littéraire le 7 avril 2020

Christian Ruby, Refuser de rester à sa place, publié sur le site Non fiction le 30 décembre 2013

Bertrand Guest, Rimbaud géographe social, publié dans la revue en ligne La Vie des Idées le 5 septembre 2014

Une “lecture centrifuge” de Rimbaud, publié sur le site Rimbaud le poète en novembre 2013

Cartouches (53), publié sur le site de la revue Ballast le 1er mai 2020

Kristin Ross, « Mai 68 : au-delà des souvenirs et des anniversaires. » N°841, publié sur le site de Radio Univers le 30 mai 2018

Frédéric Thomas, Rimbaud et les communards, publié sur le site Révolution Permanente le 31 mars 2019

Kévin “L’Impertinent” Boucaud-Victoire, La Commune de Paris, dernière révolution romantique, publié sur le site de la revue Le Comptoir le 14 mars 2016




Source: Zones-subversives.com