Novembre 9, 2020
Par ACRIMED
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Souvent allumées en bruit de fond dans les bistrots ou les salons, les chaînes d’information en continu sont devenues familières. Ces trente dernières années, elles ont accompagné les transformations de l’espace médiatique – et y ont contribué. Un bref historique du développement de l’information en continu en France permet de retracer les différentes dimensions de ce nouveau modèle de diffusion de l’information. De quoi alimenter la réflexion et aiguiser la critique.

France Info (1987) ou le « self-service » de l’information

L’information en continu est une invention (relativement) récente. La première chaîne télévisée « tout-info » est états-unienne : il s’agit de CNN (Cable News Network) lancée le 1er  juin 1980 par l’homme d’affaires Ted Turner (nous y reviendrons). En France, le premier média à mettre en œuvre le principe de l’information en continu est une station de radio.

France Info est lancée le 31  mai 1987 par Radio France. Le concept s’inspirait, non de CNN – où le direct occupe une place bien plus importante – mais de celui des radios états-uniennes « all news » (tout info) aux grilles de programmes rigides et au ton sobre. Une formule qui donne à l’antenne des allures d’horloge parlante (ou encore de « robinet à nouvelles »).

La grille de France Info repose à l’origine sur une série de boucles, en grande partie préenregistrées, qui se succèdent toutes les demi-heures. Avec un journal d’information (sept minutes) et le rappel des titres tous les quarts d’heure, le tout est émaillé de chroniques (bourse, sport, culture, santé, consommation…) ou de reportages de moins de deux minutes s’enchaînant selon une mécanique bien huilée. Des boucles qui évoluent selon les tranches horaires (premier pic d’audience, de 5h à 9h, consacré à l’info ; tranche centrale de 9h à 17h30 avec davantage de chroniques ; second pic d’audience de 18h à 20h ; puis les tranches du soir et de la nuit).

Malgré un certain scepticisme entourant le projet, France Info trouve rapidement son public : un million d’auditeurs cumulés en 1988, jusqu’à 4,7 millions en 1996, d’après les chiffres de Médiamétrie [1]. La station, qui évolue à la fin des années 1990 vers une formule légèrement moins rigide, parvient à se maintenir malgré la concurrence accrue sur le secteur de l’information en continu (internet, chaînes télévisées…). En 2019, elle cumule 4,1 millions d’auditeurs selon Médiamétrie, ce qui en fait la quatrième radio nationale derrière France Inter, RTL et NRJ (et la deuxième pour les catégories socio-professionnelles élevées – CSP+).

En 1987, le concepteur de France Info, Jérôme Bellay, alors directeur de l’information de Radio France, expliquait vouloir créer « un self-service de l’actualité pour l’homme pressé ». Bref, « de l’information de consommation » pour des auditeurs qui « resteront à l’écoute un quart d’heure en moyenne [2] ». Il proposait ainsi une première conception de l’information en continu : une offre d’information rapide, disponible à toute heure, à destination des catégories aisées.

LCI (1994) : « la chaîne des invités »

Jérôme Bellay ne restera que deux ans à la tête de France Info. Mais son expérience sera mise à profit par TF1, dont le patron Patrick Le Lay souhaite créer la première chaîne télévisée française « tout-info ». La Chaîne Info (LCI) diffusera pour la première fois le 24 juin 1994, sur le câble. Bellay en sera le maître d’œuvre, avec Christian Dutoit, alors directeur général adjoint de TF1. On évoque alors dans la presse un « syndrome CNN ». Pourtant le concept de LCI met moins l’accent sur la dramaturgie du direct et des « breaking news » (les éditions spéciales) que son homologue états-unienne. Son domaine de prédilection : les débats télévisés.

Christian Dutoit évoque un des arguments ayant prévalu à la création de LCI : « Cette chaîne sera un instrument de pouvoir. » Selon lui, « 20 000  à 25 000 Français se considèrent comme des acteurs de premier plan de la vie politique, économique, religieuse, intellectuelle, scientifique ». Et d’en conclure : « Si nous ouvrons une chaîne d’information, on se fera 25 000 copains [3]. » Le principe est simple : multiplier les plateaux, les invités, et au moins en partie, les obligés. L’avantage : en période de disette d’actualité, il est toujours possible de discuter entre « copains ». La chaîne va, à cet égard, multiplier les partenariats avec la presse écrite, comme le notaient Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts en 2004 dans les colonnes de Libération :

Dès l’ouverture de l’antenne, LCI conclut avec le quotidien économique Les Échos, le premier d’une longue liste de partenariats. En 1997, le « Grand Jury-RTL-Le Monde », rendez-vous politique dominical, débarque sur l’antenne. Puis ce sera Le Monde et son directeur de la rédaction, Edwy Plenel, qui anime encore aujourd’hui « Le Monde des idées ». On compte aussi Imbert/Julliard où, tels les deux vieux du Muppet Show, les éditorialistes du Point et du Nouvel Observateur pérorent à n’en plus finir (Imbert jetant l’éponge, il devrait être remplacé par Luc Ferry). En 1999, c’est au tour du Figaro d’entrer dans la danse avec la Vie des médias, conçue par Emmanuel Schwartzenberg, chef des pages communication du quotidien [4].

À son lancement, certains esprits chagrins rebaptisaient déjà LCI « la chaîne des invités »… Elle sera néanmoins la première chaîne de télévision française à mettre en œuvre un format « breaking news ». À peine quelques mois après son lancement, la chaîne retransmet en direct les images de l’intervention du GIGN, le 26 décembre 1994, sur le tarmac de l’aéroport de Marignane – qui aboutira à la libération des passagers et membres d’équipage d’un Airbus pris en otage par un commando du Groupe islamique armé (GIA). Pour la première fois se met en place un dispositif désormais familier aux téléspectateurs des chaînes d’information en continu :

À l’antenne de LCI, l’écran est coupé en deux avec, d’un côté, les journalistes et les experts qui défilent en plateau et, de l’autre, un plan sur l’avion immobilisé. C’est la première fois que la chaîne diffuse des images en direct d’un événement. « On ne faisait pas de breaking news pour le moindre trou de golf raté comme aujourd’hui », ironise Guillaume Durand [NDLR : alors directeur adjoint de la rédaction de LCI]. « Nous avons ainsi meublé l’antenne pendant plusieurs heures afin de ne rien louper, car nous savions que le GIGN allait donner l’assaut », se rappelle encore Philippe Ballard [NDLR : alors journaliste de LCI] [5].

LCI a ainsi dessiné les contours de l’information en continu telle que nous la connaissons actuellement : multiplication des plateaux et débats, laissant une large place aux copinages au sein du monde des médias et bien au-delà ; et plus occasionnellement, directs commentés et remplissage caractéristique du journalisme de commentaire en continu. La diffusion payante de la chaîne (jusqu’en 2016), par câble, bouquet satellitaire CanalSat, puis Télévision numérique terrestre (TNT) la cantonnera néanmoins à un public restreint, issu de catégories aisées. Bientôt, deux autres chaînes lui feront concurrence, en proposant leur propre approche de l’information en continu.

I-Télé (1999) : l’échec d’une chaîne d’info « de terrain »

Le passage de témoin se poursuit, avec le lancement de I-Télévision par Canal+ le 4 novembre 1999 sous la direction… de Christian Dutoit. La chaîne se distingue par une approche originale : couvrir l’actualité depuis le terrain. Avec, parmi les 70 journalistes de la rédaction, une majorité de jeunes journalistes-reporters d’images (JRI) multicartes (et faiblement rémunérés) envoyés dans une trentaine de villes de France. Un journal court est diffusé tous les quarts d’heure, intégrant les informations régionales. L’objectif selon le chef de la rédaction Noël Couëdel étant « d’allier les avantages de LCI et ceux de France 3 [6] ». Ou encore de « raconter la France exacte », selon un concept une nouvelle fois inspiré des États-Unis : celui de la chaîne New York One, reposant sur la réactivité des JRI et les directs. Avec un matériel dernier cri :

Pour [fournir des images de terrain], des « estafettes » aux couleurs de la chaîne sillonnent la France. Suréquipés, ces véhicules permettent de monter les reportages et de les diffuser au moyen d’une liaison satellite. Grâce à quoi, les journalistes peuvent retransmettre leurs images seulement trente à soixante minutes après le début d’un événement [7].

Ce projet va cependant rencontrer plusieurs écueils : le manque supposé de professionnalisme de ses équipes, raillé par certains commentateurs y compris en interne (« Les Guignols de l’Info » ou le « Zapping ») suite à plusieurs dysfonctionnements ou ratés à l’antenne. Les conditions de travail des reporters de la chaîne n’y sont pas pour rien, comme l’indiquent Dominique Marchetti et Olivier Baisnée dans un article sur l’économie de l’information en continu :

Quant [aux journalistes d’I-Télévision] qui sont envoyés en reportage, les temps impartis pour faire les images et les sonores sont réduits parce qu’ils doivent, en amont, préparer rapidement leur terrain, essentiellement en donnant quelques coups de téléphone, en lisant ou en écoutant les confrères ; en aval les monter au plus vite sans compter qu’ils peuvent éventuellement être mobilisés pour faire des directs. Le temps de recueil de l’information sur le lieu de l’événement est donc relativement faible.

Les quelques descriptions qui nous ont été rapportées sur le travail des JRI d’I-Télévision montrent notamment l’importance du temps accordé aux problèmes purement techniques durant la préparation, la réalisation et la transmission de leurs reportages ou de leurs directs. Autrement dit, on est loin de la vision idéalisée du journalisme de reportage [8].

Après 18 mois de fonctionnement, I-Télévision rassemble à peine le tiers de l’audience de LCI. Mais le coup de grâce au projet d’une chaîne d’info « de terrain » va surtout être porté par un plan social mis en œuvre en 2001, touchant un tiers de ses effectifs, suite au renforcement de la participation de Vivendi dans Canal+. Les départs de Christian Dutoit et Noël Couëdel signent l’abandon de l’approche initiale. La rédaction d’I-Télévision est fusionnée à celle de Canal+ et la chaîne se rapproche du modèle de LCI, avec une grille articulée autour de journaux programmés toutes les demi-heures, des magazines et des débats.

Cette orientation se confirme avec le lancement de la chaîne, entretemps rebaptisée I-Télé, sur la TNT le 14 octobre 2005. La grille est organisée autour de plusieurs tranches (matinale, mi-journée, soirée et soir, présentées par des « figures », Laurent Bazin, Harry Roselmack, Guillaume Durand, Samuel Étienne…), de rendez-vous quotidiens et de magazines hebdomadaires. L’objectif, comme pour LCI, est de cibler les catégories supérieures (CSP+) et en particulier les jeunes actifs. À noter un aspect loin d’être anodin : alors que TF1 choisit de prolonger un modèle économique basé sur une information payante pour LCI, Canal+ fait finalement le choix du gratuit pour sa chaîne d’information en continu. Du coup, la concurrente directe de I-Télé ne sera plus LCI, mais la « petite nouvelle » également diffusée gratuitement sur la TNT : BFM-TV.

BFM-TV (2005) : « priorité au direct »… et aux annonceurs

BFM-TV est lancée le 28 novembre 2005 sur la TNT gratuite, par le groupe NextRadioTV (RMC, BFM) dirigé par Alain Weill. La convention de la chaîne avec le CSA prévoit qu’elle soit « consacrée à l’information, notamment à l’information économique et financière ». Initialement présentée comme une déclinaison de la radio éponyme du groupe, elle va en réalité largement déborder le cadre de l’information économique.

La chaîne va s’inspirer avec un certain succès de certains principes mis en œuvre vingt ans plus tôt par CNN : le développement et la banalisation du direct (« priorité au direct » selon la formule chère à la chaîne) ; des journaux et éditions « tout en images » ; l’exploitation des événements à travers une mise en récit et une dramaturgie ; la personnalisation et la mise en avant de présentateurs vedettes. En charge de sa conception, l’agence Dream On explique avoir conçu l’habillage de l’antenne « à partir des signes statutaires propres aux chaînes d’information anglo-saxonnes : grandiloquence, scénarisation de l’information, mise en scène des journalistes phares de l’antenne. […] Pour les éditions d’information, une nouvelle représentation de la terre qui illustre littéralement la vocation de BFM : tout info, 24h/24 [9] ».

Un aspect déterminant de la stratégie de BFM-TV : la chaîne est diffusée gratuitement, et son modèle économique se distingue de celui d’une chaîne payante telle que LCI. Il repose exclusivement sur la publicité. Pour séduire les annonceurs, le groupe NextRadioTV ne lésine pas sur les moyens : en 2007, parmi ses 350 salariés, 50 travaillent pour la régie publicitaire.

Ce modèle d’information en continu gratuite basé sur la publicité va devenir dominant à partir de 2005. BFM-TV et I-Télé vont, en particulier, se livrer une concurrence frontale à la fois en termes d’audience et de revenus publicitaires, la seconde s’alignant sur le modèle de la première. L’enjeu consiste à capter le segment restreint mais stratégique et recherché par les annonceurs, donc particulièrement rémunérateur : celui des catégories aisées. Dans un article pour Le Monde diplomatique, Marc Endeweld rapporte les propos d’un salarié de la régie publicitaire de NextRadioTV :

La cible de BFM-TV est intéressante pour les publicitaires, les CSP+ donnent une image à la fois sérieuse, nouvelle et moderne aux produits. Dans un plan média, c’est dynamique d’avoir un « package chaîne info ». On en propose autour de 100 000 euros. Du coup, les grandes marques obtiennent pour pas très cher un maximum de diffusion, et, au final, un effet matraquage, valorisant et valorisé [10].

En réalité, le modèle économique des chaînes d’information en continu est fragile. En 2019, LCI et CNews (ex I-Télé) étaient déficitaires à hauteur de 27 et 10 millions d’euros respectivement. Seule BFM-TV était bénéficiaire, avec un résultat net de 2,2 millions d’euros. C’est que la chaîne d’Alain Weill a une longueur d’avance sur ses concurrentes. Si entre 2006 et 2009, BFM-TV et I-Télé se proclament chacune régulièrement « première chaîne d’information de France », la première prend cependant une avance significative dès 2011 selon les chiffres de Médiamétrie. Les arrivées de LCI puis de Franceinfo sur la TNT gratuite en 2016 ne bousculeront pas cette position dominante.





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Source : Médiamétrie

Un modèle d’information « low cost »

Comme le note Marc Endeweld, un des succès d’estime de BFM-TV est d’avoir trouvé son audience malgré un budget limité. Alain Weill n’hésite pas à présenter sa chaîne comme « low cost » (à bas coût). Son budget, en 2006, est de 15 millions d’euros contre 52 millions pour LCI et 42 millions pour I-Télé, et son effectif ne dépasse pas les 60 journalistes. Ce modèle d’information « low cost » est cependant loin d’être l’apanage de BFM-TV – même si la chaîne d’Alain Weill est parvenue à le mettre en œuvre avec un certain succès. « L’une des principales propriétés des chaînes d’information en continu est précisément le décalage entre le volume de production de la chaîne et les effectifs des rédactions ou encore les budgets », indiquaient déjà en 2002 Dominique Marchetti et Olivier Baisnée. Les rédactions de LCI et de I-Télévision comptaient alors une centaine de journalistes, contre 330 à France 2 et 320 au Monde.

Le constat est toujours largement valable aujourd’hui. Si BFM-TV est passée d’une soixantaine de journalistes à ses débuts à 170 journalistes en 2012, les chaînes plus récentes se situent dans une moyenne bien plus basse : 70 journalistes pour Franceinfo et une soixantaine pour CNews en 2017 [11]. Cette dernière sort alors d’un conflit social ayant conduit au départ de 94 journalistes sur les 120 qui constituaient la rédaction. À titre de comparaison, Le Monde comptait près de 500 journalistes en 2019. S’agissant des budgets, la différence est encore plus saisissante : le budget de BFM-TV s’élevait à environ 50 millions d’euros en 2011 ; le budget des programmes de TF1 était de 950 millions d’euros la même année.

L’information en continu est donc, bien au-delà du seul cas de BFM-TV, synonyme d’information « low cost ». Et d’une organisation du travail stakhanoviste : « Le rythme de production est beaucoup plus élevé que celui d’une rédaction audiovisuelle d’une chaîne hertzienne », expliquaient Marchetti et Baisnée à propos de la chaîne d’info Euronews. Les journalistes doivent enchaîner les sujets pour nourrir le flux. Cette organisation du travail se traduit par une prédominance du « journalisme assis », ou encore « en desk », assuré par de jeunes recrues :

Comme dans une usine, chaque action est calibrée à la seconde près, chiffrée, rentabilisée. Les tâches, très routinières, sont réalisées à un rythme soutenu : deux heures suffisent à un journaliste « en desk » pour réaliser un sujet. Corvéables à merci, ils sont jeunes (30 ans environ de moyenne d’âge) et, pour la plupart, anciens élèves des grandes écoles de journalisme.

« Débuter par une chaîne “tout info” est très formateur, car tu as la possibilité de partir sur des coups très vite », estime une recrue de BFM-TV qui, comme ses camarades, espère intégrer par la suite une rédaction plus prestigieuse. Ce qui peut expliquer ses concessions du moment [12].

Le journalisme assis consiste à réaliser des sujets entièrement à partir du bureau, en montant et en commentant des images fournies souvent par des tiers (agences, institutions, autres médias, archives, parfois même tournées par des particuliers) ou – cela arrive tout de même – par les JRI de la chaîne. Les chaînes d’information en continu fonctionnent en grande partie comme des usines de retraitement de contenus produits par d’autres :

Outre les images, ce sont plus largement les informations produites à l’extérieur qui font l’objet d’un retraitement, les rédacteurs puisant leur matière première dans la documentation, la presse écrite, des dépêches d’agences de presse écrite, les dope sheets [commentaires écrits qui accompagnent les images] des agences audiovisuelles. C’est ce qui fait de certaines chaînes d’information en continu comme Euronews des sortes d’agences de presse bis ou de « supermarché de l’information » mettant à l’antenne des productions qui sont pour partie réalisées par d’autres [13].

Et même lorsque des journalistes reporters d’image sont mobilisés pour couvrir un événement, ils sont pris dans les contraintes d’une organisation du travail visant avant tout à réduire les coûts. À cet égard, le « modèle » I-Télévision a été précurseur : les (jeunes) journalistes envoyés sur le terrain par les chaînes d’info doivent pouvoir tout faire : se rendre sur place (à moindre frais), interviewer, parfois monter, ou encore réaliser un direct… Difficile, dans ces conditions, de prendre le temps de travailler en profondeur un dossier, de recouper les informations ou pour les JRI de conduire leurs interviews autrement que comme des porte-micros.

Priorité au direct… et aux débats ineptes

Aux contraintes économiques s’appliquant au travail des journalistes de desk comme des JRI s’ajoute un second type de contrainte liée à la temporalité du format « tout info ». Les informations « chaudes » doivent être publiées le plus rapidement possible, une pression accrue par la concurrence entre les chaînes :

Le « direct » ou le « live » incarne davantage encore cette conception immédiate de l’information qui correspond à un idéal professionnel de faire coïncider l’action, l’énonciation et la diffusion […] La « réactivité » à un événement est un critère essentiel de la compétence journalistique [14].

Bref, « priorité au direct » comme le veut le slogan de BFM-TV. Et lorsque « l’actualité de crise » fait défaut, il faut assurer un remplissage du temps d’antenne. Pression constante de temporalités toujours plus courtes et d’un volume de production élevé, le tout dans un contexte de manque de moyens chronique… Un tel schéma conduit à une information de qualité médiocre : recyclage de contenus de tiers, circulation circulaire accrue de l’information, suivisme à l’égard des sources officielles, ­informations non recoupées, interviews sans contradictoire (ou presque), mise en récit, voire mise en spectacle de faits divers ou d’informations anecdotiques, petites phrases…

La multiplication des débats télévisés et autres plateaux de discussion est également une autre manifestation du « low cost ». N’impliquant aucun travail journalistique ou presque, aucun frais d’enquête ou de tournage, avec des invités rarement rémunérés, ils représentent une option de choix pour remplir l’antenne à peu de frais. Et permettent, de surcroît, d’entretenir un réseau, si ce n’est un vivier d’intervenants souvent eux-mêmes issus du marigot médiatique. D’une teneur informative nulle ou presque, le journalisme de commentaire joue ainsi à plein sur les plateaux des chaînes d’info en continu. Autant d’intarissables robinets d’eau tiède ; autant de « disputes à clic » qui donnent tout particulièrement la prime aux provocations réactionnaires et aux obsessions de l’extrême droite, pas seulement sur CNews

Les chaînes publiques ne dérogent pas à la règle, adaptant sous des formes à peine modifiées les obsessions et les pratiques « low cost » de leurs concurrentes. Au-delà du cas de Franceinfo [15], c’est aussi le cas à France 24, où une écrasante majorité de journalistes sont en réalité spécialisés dans le recyclage de dépêches. « On est une entreprise de ravalement de l’info », témoigne un journaliste de la chaîne [16].

Des instruments d’influence

Ce bref panorama de l’information en continu en France appelle plusieurs questionnements. À consulter les chiffres d’audience publiés par Médiamétrie, on constate que les parts des chaînes d’information en continu sont largement inférieures à celles des chaînes généralistes [17]. Les chaînes d’info, décrites comme les Moloch de l’information, seraient-elles en réalité des tigres de papier ? Et quel est l’intérêt, pour des groupes tels que Bouygues ou Vivendi, de posséder des chaînes déficitaires aux audiences réduites ?

En réalité, cette situation n’a rien d’original dans un secteur comme la presse, en berne depuis des décennies. Les investissements des industriels s’y inscrivent souvent dans une logique d’influence (symbolique, politique, économique) : posséder un journal permet non seulement de valoriser « l’image de marque » d’un groupe industriel, mais également d’exercer un relatif contrôle sur la parole médiatique [18].

« Pour un grand groupe audiovisuel, l’information fournit de la crédibilité », expliquait ainsi en 2007 la directrice générale d’I-Télé. Mais au-delà de la crédibilité, le contrôle d’une chaîne d’information offre de l’influence. Dans le cas de LCI (« la chaîne des invités »), la chaîne a été conçue dès son lancement comme un moyen de « poursuivre un important lobby en recevant quelque 3 500 invités supplémentaires chaque année » ; peu importe qu’elle soit déficitaire.

Mais c’est sans doute le changement de cap brutal imposé par Bolloré à I-Télé qui constitue l’exemple le plus spectaculaire de stratégie d’influence. Le site Les Jours lui dédie une série d’articles, et rend compte de la manière dont l’homme d’affaires a imposé à CNews (ex I-Télé) une ligne éditoriale réactionnaire conforme à ses préférences politiques… voire religieuses [19]. Incarnée par plusieurs têtes d’affiches (Jean-Marc Morandini, Éric Zemmour, Pascal Praud), chroniqueurs et invités d’extrême droite omniprésents sur la chaîne, cette orientation vaut à CNews d’être qualifiée de Fox News à la française [20]. Ce tournant est d’ailleurs assumé à demi-mot par le directeur général de CNews, Serge Nedjar :

On ne regarde plus une chaîne info pour savoir ce qui se passe ! On a toutes les actualités sur smartphone. La différence se fait sur l’expression […] Nous sommes une chaîne d’opinions avec 50 intervenants réguliers extérieurs. Les sujets traités génèrent souvent des discussions vives avec des avis tranchés. Ce sont eux qui donnent l’impression de « droitiser », pas la chaîne [21].

Cette dernière n’ayant, bien entendu, aucune responsabilité dans le choix des intervenants… À noter que l’impact de ces stratégies d’influence ont un impact bien au-delà de l’audience calculée par Médiamétrie. Les chaînes d’information en continu cherchent en effet tout particulièrement à s’adresser à un public issu de catégories sociales élevées, cadres, patrons, « décideurs » et également… journalistes. Dans les rédactions, les chaînes d’information sont allumées et jouent, directement ou indirectement, un rôle prescripteur sur ce qui fait ou non l’actualité. Autre aspect : la diffusion de leurs contenus sur les réseaux sociaux. Un aspect que souligne un ancien journaliste d’I-Télé qui revient sur le virage opéré par CNews : « Ce n’est plus une chaîne d’information, c’est juste un agrégat de sujets qui peuvent faire le buzz sur internet [22]. »

***

Décors clinquants, jingles tapageurs, animateurs affables, diffusion non-stop, les chaînes d’information en continu se donnent volontiers les atours de vaisseaux amiraux de l’information. La réalité est tout autre : celle d’un bricolage permanent, d’un manque de moyens chronique, de journalistes soumis à des cadences intenables pour recycler des contenus produits par des tiers. Le résultat : une information généralement de mauvaise qualité, non recoupée, et sans recul par rapport à leurs sources, notamment institutionnelles. Des contenus qui n’ont de l’information que l’apparence, surdéterminés par les contraintes publicitaires et d’audimat. Cette réalité est loin d’être une exception dans le paysage médiatique : l’accélération du rythme de production et la paupérisation du travail journalistique frappent l’ensemble de la profession, dans la presse écrite comme dans l’audiovisuel. Souvent décriées et pointées comme un contre-modèle, elles pourraient bien être l’avant-garde du journalisme de demain, toujours plus pauvre, dépendant, et livré aux caprices des pouvoirs économiques et politiques.

Frédéric Lemaire




Source: Acrimed.org