Infinitif Présent (III) « De La Rochefoucauld, parloir ! » – paru sur le blog de Agone ici

Au fil du portrait, souvent intime, du ciment des sentiments qui reliaient JMarc Rouillan aux membres des groupes militants auxquels il a appartenu, l’auteur montre ici comment quelques minutes de relation entre détenus recèlent plus d’humanité que toute la carrière d’un directeur de prison, d’usine ou de cabinet ministériel. Cet extrait d’Infinitif Présent, comme le reste du livre, est rythmé par les conversations téléphoniques avec Joëlle Aubron…

Au téléphone, nos conversations se font de plus en plus brèves.

« J’aurais voulu te parler des mobilisations pour le prochain anniversaire de nos arrestations… Mais j’ai mal à la tête, trop mal.

— Demain.

— Non, j’aurai…

— C’est pas pressé.

— Appelle-moi dans une heure, j’irai mieux. »

Je sors tourner dans la cour de promenade. Un gars s’approche de moi et tente d’amorcer une parlotte. Mais à mon expression des mauvais jours, il comprend que je préfère rester seul. Le crachin d’hiver me sort de mes rêveries. Je me couvre le crâne de la capuche de mon blouson et continue de tourner en silence pour faire passer le temps.

Je rappelle Belette une heure plus tard. C’est la camarade de garde qui répond : « Elle s’est endormie. »

Je retourne dans la cour de promenade pour chercher le rêve de passage qui va m’embarquer.

La pièce sent le vieux bois et le jasmin. Anne s’est resservi un bol de thé. Dans la pénombre de la chambre, Joëlle mime une fois encore le remontage de la charge et le branchement de la minuterie.

« Si tout se passe bien, on rentrera directement ici. Mais au moindre accroc, on file à l’atelier de Belleville. »

Joëlle pose le sac près de l’embrasure de la porte d’entrée.

« Et pourquoi pas chez l’Arménienne ?

— S’il y a un imprévu, on foncera sur les boulevards des Maréchaux jusqu’à Pantin. C’est pas trop loin. Et après, on entrera dans Paris par Botzaris. Mais si c’est trop chaud, impossible de rejoindre Bonne-Nouvelle avec la voiture. »

Anne ne nous accompagne pas.

« Je vous attendrai ici jusqu’à demain midi. Après, on se voit au rendez-vous de sécurité de 18 heures, place des Fêtes. »

Un coup de klaxon nous surprend. Je glisse d’un geste rapide le carton de dynamite sous le canapé. D’une brassée, Anne débarrasse la table de la nappe du papier journal, qu’elle roule en boule et balance derrière le fauteuil.

Joëlle lance depuis la porte d’entrée : « C’est Nat, elle avait pas pris ses clefs ! »

Alors que la maladie l’emporte inexorablement et qu’elle s’apprête à n’être plus du tout, Joëlle n’est déjà plus tout à fait, plus seulement, dans le présent du dehors. Une partie d’elle, faite de la mémoire des luttes, est restée avec nous, à l’intérieur. Écartelée entre deux mondes irréconciliables, face à l’impossibilité de choisir, de rompre les ponts avec l’un ou l’autre, elle meurt piégée entre un présent qui se finit et un passé suspendu par la peine perpétuelle.

Je raccroche et appelle aussitôt un camarade à Paris. Mon ton est cassant : « Elle ne mérite pas de souffrir autant. »

Mais qui donc mérite de souffrir ? Même nos ennemis ne le méritent pas. Dans une interview, Joëlle a souligné qu’elle ne souhaitait pas au pire des patrons voyous ce qu’elle avait vécu en prison. Et elle sait de quoi elle parle. Elle connaît le carcéral et ses dérives dans le châtiment. Le plus fort dicte sa loi. Non pas seulement priver le condamné de liberté mais lui faire payer, quotidiennement, un sacrifice à la déesse punition.

Fresnes. Il y a bien longtemps. Au bruit d’une clef dans une serrure, j’ai su que j’avais un nouveau voisin. Mais il restait étrangement silencieux. Ni bruit de chasse d’eau ni de robinet. Aucun coup de balayette sur les pieds du lit dénonçant le nettoyage préalable de son domaine. Quand l’heure de la promenade est arrivée, il marche devant moi. Un homme âgé, qui avance d’un pas las, les épaules basses, vêtu d’un costume de prix. « Un escroc », me suis-je dit. On n’en croise pas souvent, ici, des gens riches. À quelques portes de là, on a bien un comte, banquier de son état et complice d’un braquage. Et au quatrième étage l’héritier d’une grande famille qui partage sa cellule avec deux voleurs de poules. Aux heures des visites, je ne pouvais me retenir de sourire lorsque le maton hurlait : « De La Rochefoucauld, parloir ! »

Sur la route de Lorris, on longeait souvent le mur de la propriété de cette famille de ci-devant. Un soir, dans sa cuisine, Maurice partage avec nous un de ses secrets de braconnier.

« Juste derrière le mur, le long des voies de chemin de fer, au pied d’un chêne, il y avait un bel endroit à morilles…

— Et vous sautez souvent le mur ?

— Avant oui, et même plusieurs fois par saison, depuis que j’ai dix, douze ans. C’est mon père qui m’avait enseigné l’endroit. »

En soupirant, il ajoute : « Mais aujourd’hui je ne suis pas assez agile. Oh, pas à cause de la hauteur du mur, mais de la mâchoire des molosses que les gardes du duc lâchent sur moi. Je veux préserver le fond de mes culottes… »

Et il éclate de rire.

Il en est ainsi dans les campagnes françaises. Tout près de la maison de Maurice Genevoix se poursuit la guerre silencieuse des descendants de Raboliot et de Bourrel.

Quand on rentre à la ferme, je demande à Nat : « Il y a quelque chose à tirer des La Rochefoucauld. Le grand patron d’une usine d’armement ? Un poste ministériel ? »

Pendant deux heures, le nouveau venu et moi partageons la minuscule cour de vingt mètres carrés. Durant les présentations, comme s’il ne pouvait supporter son propre poids, il appuie son dos au mur de brique. Il est visiblement à bout de force, et aussi sous le choc. Il balbutie son identité mais hoquette aussitôt, les yeux noyés de larmes. De voir pleurer ainsi un homme beaucoup plus âgé que moi m’a impressionné.

La prison le terrorisait. Sans entrer dans les détails, il me dit que, depuis un cancer, il porte une poche en bas du ventre qu’il doit vider matin et soir.

Quand je décline à mon tour mon identité, il fait la grimace, comme plus accablé encore, et se laisse glisser le long du mur jusqu’à s’asseoir sur le sol poussiéreux.

Il est resté longtemps silencieux. Puis il m’a pris à témoin : « J’ai peur de mourir ici, peur de mourir seul en cellule, peur de ne plus revoir ma famille. »

Plus je me voulais rassurant, plus des larmes roulaient sur ses joues. J’agissais pourtant avec lui comme avec les rares détenus qu’on plaçait près de moi – non pour me faire une grâce mais parce que jugés trop fragiles pour supporter l’isolement total.

Après toutes ces années, je connaissais bien mon rôle.

« Vous êtes très gentil, dit-il sur un ton de gratitude désespérée.

— Et pourquoi devrait-il en être autrement ? »

Il hésite puis me lance : « Je suis un ami de Charles Pasqua ! Je travaillais avec le conseil général des Hauts-de-Seine… »

En effet, je venais de lire, dans Le Monde, les malheurs d’un financier, administrateur de société et fondé de pouvoir d’une banque pris dans une de ces affaires de fausses factures et de gros sous au service des partis politiques qui fleurissaient régulièrement ces années-là.

Lorsque mon regard s’est posé sur ce puissant à terre, je n’ai ressenti que de la compassion. Impossible de voir ici autre chose qu’un homme qui pleurait.

Mais par principe, je ne résistai pas à un peu de morale.

« Alors, qu’en dites-vous de nos belles prisons ? Ne sont-elles pas accueillantes ? Vous lisez sans doute Le Figaro ? Où on s’insurge sur ces établissements quatre étoiles et le laxisme judiciaire des socialos. Je me trompe ?

— Non ! Bien sûr, vous avez raison. Mais dehors, on s’en rend pas compte.

— Dites votre pensée jusqu’au bout. On vous balade sur ces questions par le bout du museau. Comme vous baladez les autres avec vos magouilles électorales, vos chiffres trafiqués et vos comptes au Luxembourg.

— Même nous, on est pourtant des privilégiés, mais on n’a pas toute l’information qu’on devrait avoir sur la vie des petites gens.

— Vous n’avez rien à foutre du destin des pauvres ! Pourvu qu’ils bossent sans trop se plaindre, qu’ils ne fassent pas de vagues lors des plans de redressement, qu’ils ne dérangent pas vos carambouilles. Et vous, vous cautionnez, comme par inadvertance, l’hécatombe carcérale. Vous êtes les complices silencieux qui profitez de tout.

— C’est une façon de le dire. Mais aujourd’hui, j’ai compris.

— Trop tard. Pour eux, vous n’êtes déjà plus rien. Ou plus grand-chose. »

Il éclate en sanglots.

Allons, je dis pas ça pour vous accabler. D’ailleurs, d’un point de vue humain, vous êtes bien mieux aujourd’hui que lorsqu’ils vous avaient embarqué dans leurs combines. Et pas seulement moralement : “mieux” au sens de “plus conscient”, libéré de toutes ces compromissions. Et vous verrez, je suis sûr que la prison vous a beaucoup apporté.

Deux jours plus tard, il avait quitté mon horizon sans laisser d’adresse…

Jann Marc Rouillan

Extrait d’Infinitif présent, vient de paraître (Agone, mai 2020).

P.-S.


Article publié le 02 Août 2020 sur Lenumerozero.info