Janvier 19, 2020
Par Collectif Emma Goldman
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À Bhopal, en Inde le 8 janvier dernier.
Lors des manifestations massives de la grĂšve gĂ©nĂ©rale en Inde, le 8 janvier dernier, nos camarades de l’organisation anarchosyndicaliste Muktivadi Ekta Morcha (Libertarian Solidarity Front), de la ville de Bhopal, ont pris part aux Ă©vĂ©nements tout en apportant un point de vue critique au mouvement populaire. Ils et elles dĂ©claraient : Â« des grĂšves gĂ©nĂ©rales comme celles-ci [en Inde] sont pour la plupart des façades politiques Ă©lectorales au dĂ©triment des vĂ©ritables revendications des travailleurs et travailleuses. La plupart, sinon la totalitĂ© des syndicats affiliĂ©s Ă  des partis de « gauche Â» traitent leurs travailleurs comme des nourrissons dans ces manifestations, les contrĂŽlant plus sĂ©vĂšrement que sur leur lieu de travail. Il existe des syndicats indĂ©pendants moins autoritaires, mais pratiquement aucune organisation de travailleurs et travailleuses vĂ©ritablement dĂ©mocratique Â». Dans le texte ci-dessous, un militant syndical d’Inde analyse les limites et les tromperies de ce modĂšle d’action politique syndicale oĂč les syndicats cherchent Ă  s’allier aux partis politiques dans une quĂȘte de retours d’ascenseur. Une fois au pouvoir, ces « partis des travailleurs/travailleuses Â» retournent leur veste et ce sont les dirigeants de ces syndicats qui profitent de nouvelles conditions. Pour l’auteur, le pouvoir Ă©tatique apparaĂźt en dĂ©finitive comme un piĂšge pour le mouvement ouvrier et une alternative basĂ©e sur le dĂ©veloppement par la base de contre-pouvoirs est Ă  construire. 
Un texte de Sameer Pandy (CongrĂšs national des syndicats indiens), traduit par nos soins. Ce texte est adaptĂ© d’une prĂ©sentation rĂ©alisĂ©e Ă  la 11e confĂ©rence universitaire Global Labour Ă  Johannesburg, en Afrique du Sud, qui s’est dĂ©roulĂ©e du 28 au 30 septembre 2016.

Historiquement, les travailleurs et travailleuses se sont retrouvĂ©-e-s tout au bout de la table, se faisant refuser les fruits de leur labeur. La syndicalisation a, par consĂ©quent, cherchĂ© Ă  changer les rapports de force dans la sociĂ©tĂ©. Parfois, les syndicats ont tentĂ© de s’aligner avec des gouvernements pour les pousser du cĂŽtĂ© des travailleurs et travailleuses. D’autres fois, les syndicats ont plutĂŽt dĂ©veloppĂ© des stratĂ©gies organisationnelles qui voyaient au-delĂ  du pouvoir Ă©tatique. En Inde comme ailleurs, l’action politique syndicale [NDT. Traduction libre du concept « political unionism Â» dans l’article original] – oĂč les syndicats soutiennent un parti politique en quĂȘte du pouvoir Ă©tatique – a Ă©tĂ© trĂšs courante.

Ce court article va amener un point de vue critique sur l’histoire de l’action politique syndicale en Inde. Je vais y dĂ©fendre la nĂ©cessitĂ© d’un changement de perspective stratĂ©gique des syndicats, vers un travail qui se situe en dehors des cadres Ă©tatiques, vers la construction de mouvements qui refusent de participer Ă  l’État et qui cherchent Ă  la place Ă  faire pression sur lui pour amener des amĂ©liorations lĂ  oĂč c’est possible, Ă  travers la mobilisation « bottom-up Â», du bas vers le haut (par la base).

Les syndicats sont toujours politiques et ont d’intenses traditions d’engagement politique. Il est important de noter que les syndicats, dans le passĂ©, ont contribuĂ© Ă  la transformation des paysages politiques et Ă©conomiques de plusieurs pays Ă  travers le monde, figurant comme une source de pouvoir pour la classe ouvriĂšre contre les gouvernements autoritaires et les patrons exploiteurs. Il y a diffĂ©rentes façons par lesquelles les syndicats peuvent s’engager dans la politique, mais dans l’Ouest, cela a frĂ©quemment impliquĂ© l’action politique syndicale sous la forme d’alliances avec des partis travaillistes ou de gauche. En Asie et en Afrique, l’action politique syndicale s’est dĂ©veloppĂ©e durant et Ă  travers le cours des luttes pour l’indĂ©pendance et a vu le maillage dans plusieurs cas de syndicats avec les partis nationalistes. Le problĂšme, dans ces deux cas, est que cette stratĂ©gie a engagĂ© une classe sociale (le prolĂ©tariat) Ă  soutenir des partis politiques qui, empĂȘtrĂ©s dans l’État, en ont reprĂ©sentĂ© une autre, la classe opposĂ©e (la classe dominante dans la sociĂ©tĂ©).

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, aprĂšs les victoires anticoloniales, l’action politique syndicale s’est retrouvĂ©e occupĂ©e avec les agendas postcoloniaux des États en dĂ©veloppement, qui ont vu en les syndicats des « partenaires subalternes Â» en une Ăšre de reconstruction Ă©conomique nĂ©e de la fin de l’ùre coloniale. L’action politique syndicale a tentĂ© d’influencer l’État et, spĂ©cifiquement, d’influencer les politiques du travail. La plupart du temps, toutefois, les directions syndicales ont Ă©tĂ© instrumentalisĂ©es de maniĂšre directe par l’État dans ses objectifs. Cela a affaibli les syndicats et – alors que de plus en plus de partis ont Ă©mergĂ© – fragmentĂ© le mouvement syndical pendant que chaque parti sollicitait sa propre aile syndicale.

Aujourd’hui, les syndicats ont Ă©tĂ© affaiblis par la forme changeante et l’accroissement de la force du capitalisme sous la mondialisation nĂ©olibĂ©rale, mais nous ne pouvons rĂ©duire les problĂšmes au nĂ©olibĂ©ralisme. Les syndicats Ă©taient dĂ©jĂ  affaiblis par les gouvernements postcoloniaux, qui les voyaient comme des menaces et rĂ©agissaient stratĂ©giquement, soit en les dĂ©mantelant complĂštement, soit en tentant de les contrĂŽler et de les coopter. L’Inde prĂ©sente un cas intĂ©ressant : avec une trĂšs grande population, un taux Ă©levĂ© de sans-emplois et le « cheap labour Â» (la main-d’Ɠuvre bon marchĂ©), elle est devenue une plaque tournante pour les investissements directs Ă©trangers (IDE). Les travailleurs et travailleuses sont constamment Ă©vincĂ©-e-s des emplois formels, oĂč les syndicats sont le plus prĂ©sents, et sont par consĂ©quent poussĂ©-e-s en dehors du parapluie du mouvement syndical. L’Inde a aujourd’hui une plĂ©thore de syndicats, avec des pouvoirs de nĂ©gociation affaiblis et des dĂ©fis rĂ©els pour syndiquer la masse croissante des travailleurs et travailleuses des secteurs informels de l’époque nĂ©olibĂ©rale.

Mais la faiblesse syndicale n’a pas dĂ©butĂ© avec le nĂ©olibĂ©ralisme. Lors de l’indĂ©pendance en 1947, le gouvernement Indien a mis en place une nouvelle politique industrielle : de 1947 Ă  1966, elle s’est traduite par des passages intensifs vers l’industrialisation par substitution aux importations (ISI). Les syndicats Ă©taient assez grands et exerçaient assez d’influence en ce temps pour faire pression sur le gouvernement pour nationaliser les banques, les mines, les compagnies pĂ©troliĂšres, etc. L’ISI a amenĂ© la croissance des entreprises d’État, qui Ă  leur tour ont apportĂ© une forte croissance du nombre d’employĂ©-e-s du secteur public et la montĂ©e rapide des taux de syndicalisation. L’État Ă©tait maintenant l’un des plus grands employeurs et jouait un rĂŽle majeur dans la dĂ©finition des salaires et des conditions de travail. Le militantisme syndical s’est accru Ă  partir de la fin des annĂ©es 1960, en tandem avec la crise mondiale du capitalisme, avec des moyennes en Inde de plus de 2000 grĂšves par annĂ©e de 1966 Ă  1979 [1].

NĂ©anmoins, les travailleurs et travailleuses sont demeurĂ©-e-s exclu-e-s de tout contrĂŽle sur les possessions de l’État. Les structures syndicales sont devenues hautement centralisĂ©es, comme l’État visait des nĂ©gociations collectives centralisĂ©es, et les nĂ©gociations collectives sont devenues empĂȘtrĂ©es dans la politique parlementaire en raison de l’action politique syndicale. Les syndicats ne se sont pas unis, le mĂȘme modĂšle de divisions s’est Ă©tabli depuis longtemps. Le nombre de syndicats reconnus s’est accru de 4 623 en 1951 Ă  14 686 en 1966 [2]. Vers 1979, le nombre de syndicats reconnus avait montĂ© en flĂšche Ă  34 430.

Le CongrĂšs des syndicats indiens (AITUC) a Ă©tĂ© formĂ© en 1920, et est liĂ© Ă  l’un des partis communistes, le Parti Communiste d’Inde, fondĂ© en 1925. Des politiciens nationalistes et des dirigeants syndicaux ont formĂ© le CongrĂšs national des syndicats indiens (INTUC) Ă  New Delhi en 1947, alignĂ© au parti au pouvoir d’alors, le CongrĂšs national indien. Celui-ci avait pour but d’unir le mouvement ouvrier, mais il n’a pas mis fin aux divisions en son sein. L’Inde a vu la crĂ©ation de la centrale syndicale Hind Mazdoor Sabha (HMS) en 1948, qui Ă©tait orientĂ©e vers une idĂ©ologie socialiste; puis est venu le United Trade Union Congress (UTUC) en 1949, liĂ© au Parti socialiste rĂ©volutionnaire et avec une idĂ©ologie basĂ©e sur le communisme maoĂŻste; le United Trade Union Congress-Lenin Sarani (UTUC-LS) en 1951, liĂ© au Centre d’unitĂ© socialiste de l’Inde (communiste) et au communisme soviĂ©tique; puis le Bharativa Mazdoor Sangh (BMS) en 1955, basĂ© sur le nationalisme de droite du Rashtriya Swayamsevak Sangh (Organisation patriotique nationale), parent du Bharativa Janata Party (BJP). Le sort des syndicats Ă©tait liĂ© Ă  celui des partis. Par exemple, avec la montĂ©e du BJP, le BMS et ses affiliĂ©s ont connu une augmentation de leur membrariat vĂ©rifiĂ© jusqu’à atteindre 6,2 millions de membres dans les derniĂšres annĂ©es, ce qui en fait l’une des plus grandes centrales syndicales.

Un Ă©lĂ©ment fondamental dans le lien entre les syndicats et les partis et un facteur essentiel pour comprendre les divisions incessantes est que les dirigeants des syndicats alliĂ©s avec des partis politiques peuvent ĂȘtre gĂ©nĂ©reusement rĂ©compensĂ©s lorsque leur parti forme le gouvernement. Ils se voient nommĂ©s Ă  des postes de prĂ©sident, de directeurs et de membres d’entreprises, de pans du secteur public, de banques et de commissions. Il y a une fĂ©roce compĂ©tition pour ces positions lucratives et la classe dirigeante prĂ©fĂšre les dirigeants syndicaux qui ont mauvaise rĂ©putation ou de sombres passĂ©s. Ils sont corruptibles. RĂ©compensĂ©s gĂ©nĂ©reusement, ils oublient le mandat donnĂ© par les travailleurs et travailleuses qu’ils sont censĂ©s reprĂ©senter, agissant Ă  la place comme des gĂ©rants au sein des syndicats.

Vers 1980, l’État est progressivement passĂ© des ISI au nĂ©olibĂ©ralisme dans un contexte de rĂ©cession. PlutĂŽt que de faire front de maniĂšre unie devant ces affronts, les syndicats se sont rapidement multipliĂ©s et se sont affiliĂ©s Ă  diffĂ©rents partis politiques dans un mouvement de compĂ©tition entre chacun. En consĂ©quence du ralentissement Ă©conomique et de la rĂ©pression croissante, le nombre de syndicats reconnus a brusquement tombĂ© de 34 430 en 1979 Ă  15 042 en 1981 [3]. Puis, le nombre de syndicats reconnus a drastiquement augmentĂ©, de plus du triple, de 15 042 en 1981 Ă  53 535 en 1991. Alors que le nombre de syndicats a augmentĂ©, ceux-ci sont devenus de plus en plus polarisĂ©s et divisĂ©s tant au niveau national qu’à celui de l’État.

L’Inde a la plus grande force de travail aprĂšs la Chine, mais la classe ouvriĂšre en Inde est clairement divisĂ©e et bat en retraite. Elle est incapable de construire un contre-pouvoir par la base. Vers 2008, il y avait une douzaine de fĂ©dĂ©rations ou de centrales syndicales. Pendant ce temps, les syndicats organisaient ensemble seulement prĂšs de 13,4% de tous les travailleurs et des toutes les travailleuses (incluant les salariĂ©s permanents et les temporaires) et seulement 28,8% des travailleurs permanents et travailleuses permanentes – des nombres qui dans les deux cas sont en baisse depuis 1993 [4].

Le mouvement syndical n’est pas en position pour construire un contre-pouvoir qui puisse changer en profondeur le rapport de force entre les classes Ă  ce stade. Il peut suggĂ©rer des changements dans les politiques, mais c’est ultimement au parti au pouvoir et aux capitalistes de dĂ©cider si ces propositions devraient ĂȘtre acceptĂ©es ou non. Les partis voient les syndicats comme des rĂ©servoirs de votes et comme un moyen pour les politiciens de faire leur ascension dans le systĂšme de classe et de consolider leurs positions au sein de la classe dirigeante. Tout comme dans l’Ouest, les mouvements ouvriers sont instrumentalisĂ©s au bĂ©nĂ©fice de partis et d’élites – aprĂšs les Ă©lections, les promesses sont trahies et les rĂ©formes oubliĂ©es. Par exemple, le BMS, ainsi que d’autres fĂ©dĂ©rations syndicales, ont pris part Ă  des grĂšves nationales contre les privatisations et la sous-traitance, mais le BJP a poursuivi ces politiques; le INTUC a eu la mĂȘme expĂ©rience avec les gouvernements du CongrĂšs national indien. PlutĂŽt que d’aider les syndicats, ces alliances avec les partis les ont entravĂ©s, affaiblissant leur pouvoir de nĂ©gociation et leur capacitĂ© Ă  exercer un pouvoir structurel dans les lieux de production.

Manifestation Ă  MontrĂ©al en solidaritĂ© avec le mouvement social en Inde en dĂ©cembre dernier.  Photo: AndrĂ© Querry

Il est essentiel de façonner une nouvelle trajectoire pour les syndicats, une nouvelle trajectoire qui pourrait se construire sur les dĂ©veloppements positifs des derniĂšres annĂ©es face aux dĂ©fis de la mondialisation nĂ©olibĂ©rale. Parmi ceux-ci, notons les efforts pour surmonter les divisions syndicales : en Inde, le relativement nouveau Forum des fĂ©dĂ©rations rassemble les syndicats de diffĂ©rentes idĂ©ologies sous un mĂȘme toit et a organisĂ© trois grĂšves nationales historiques qui ont forcĂ© le gouvernement Ă  reculer un peu. Il y a aussi de nouvelles stratĂ©gies d’organisation, parmi celles-ci le militantisme avec la sociĂ©tĂ© civile (au-delĂ  des partis), incluant les ONGs, et l’engagement dans les campagnes de mobilisation et de sensibilisation. Plusieurs ont formĂ© de nouveaux collectifs au sein des syndicats, comme des collectifs pour la santĂ©, des collectifs de jeunes et des collectifs de femmes. Ces derniers ont permis de dĂ©velopper la conscience parmi les travailleuses autour de questions comme l’équitĂ© salariale, l’assurance-maladie, les conditions de travail et, au-dessus de tout, de lever leur voix contre le harcĂšlement sexuel en milieu de travail. Il y a Ă©galement des efforts d’organisation dans des secteurs de travail informel.

Il est crucial de crĂ©er une distance avec les partis politiques, et leurs schismes, et d’opter pour une approche de classe, inclusive et « bottom-up Â» (du bas vers le haut ou par la base). Il est devenu impĂ©ratif pour les syndicats de commencer Ă  penser Ă  des alternatives en dehors de leurs alliances et en dehors de l’État, de construire des structures de contre-pouvoir, qui peuvent tenir bon face Ă  l’État et au capital tout en se battant pour les travailleurs, les travailleuses et les moins nanti-e-s.

Cela inclut de combattre les divisions, l’intolĂ©rance, le sectarisme et les idĂ©es de droite et de viser la construction d’une nouvelle sociĂ©tĂ© faite d’égalitĂ© et de libertĂ©.

Sameer Pandy
Traduction du Blogue du Collectif anarchiste Emma Goldman

1. Ahn P, (2010). The Growth and Decline of Political Unionism in India. The Need for a Paradigm Shift.
2. Ibid.
3. Ibid.
4. Rajiv Shah, 25 August 2019, “India’s trade union density lower than Brazil, South Africa; there is tendency to victimize unionized workers: ILO,” Counterview, https://www.counterview.net/2018/08/indias-trade-union-density-lower-than.html




Source: Ucl-saguenay.blogspot.com