Mai 19, 2021
Par Contretemps
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Historien majeur du monde soviĂ©tique, dont la biographie de Boukharine est ouvrage un classique, maintes fois rĂ©Ă©ditĂ© dans le monde anglophone (parue en France chez MaspĂ©ro en 1979, sa version française est, en revanche, depuis longtemps indisponible), Stephen Frand Cohen est d’autant plus mĂ©connu en France que la fin de sa trajectoire ne fut guĂšre reluisante. Son travail antĂ©rieur n’en demeure pas moins important, comme le montre ce portrait tirĂ© par Maurice Andreu.

***

La disparition de Stephen F. Cohen

Stephen Frand Cohen est dĂ©cĂ©dĂ© dans sa 82e annĂ©e d’un cancer du poumon. Le mĂȘme jour disparaissait Ruth Bader Ginsburg, juge Ă  la Cour SuprĂȘme des États-Unis. Ces circonstances expliquent peut-ĂȘtre que la mort de Stephen Cohen ait Ă©tĂ© aussi peu remarquĂ©e en France. Depuis six mois, il n’y a encore eu aucun article nĂ©crologique original dans la presse française et sur les blogs nationaux Ă©pluchĂ©s par Google ou Qwant
 (On trouve quelques textes amĂ©ricains sur le site du « ComitĂ© International de la QuatriĂšme Internationale Â» et sur le site « Les crises Â», et aussi une rĂ©action russe – du chef du Parti Communiste de la FĂ©dĂ©ration de Russie, Guennadi Ziouganov – sur « Histoire et sociĂ©tĂ© Â»).

Cohen Ă©tait malade depuis assez longtemps et au moins trois de ceux qui ont publiĂ© des articles sur lui n’ont pas oubliĂ© d’évoquer sa voix de gros fumeur et les cigarettes qu’il enchaĂźnait tout en discutant.

Son dernier article accessible sur Internet Ă©tait paru le 9 avril 2020 dans The Nation. Il Ă©tait intitulĂ© : « Comment le coronavirus met-il Ă  l’épreuve le leadership de Poutine – et le systĂšme qu’il a crĂ©Ă© ? Â» En 400 mots, au moment oĂč le coronavirus envahissait le monde, il esquissait quelques interrogations sur l’efficacitĂ© de la « verticalitĂ© Â» de l’organisation du pouvoir en Russie et sur la suite des dĂ©bats constitutionnels en cours (comment Poutine pourra-t-il faire plus que deux mandats ?). La « chute Â» de ce petit texte Ă©tait un rappel de l’ancienne alliance de la Seconde Guerre mondiale : ne faudrait-il pas une nouvelle alliance Russo-amĂ©ricaine anti-covid ? Mais, Ă©crivait-il, l’administration de Washington ne le permettra pas


Les derniers combats de Stephen F. Cohen

Depuis plus de vingt ans Cohen critiquait la politique des États-Unis Ă  l’égard de la Russie. Il reprochait Ă  toutes les administrations fĂ©dĂ©rales d’avoir favorisĂ© le programme Ă©conomique de choc des nĂ©olibĂ©raux qui a frappĂ© si durement les Russes. Il fustigeait la prĂ©tention amĂ©ricaine (dĂ©jĂ  proclamĂ©e par Reagan) d’avoir gagnĂ© la guerre froide et, par consĂ©quent, de se croire tout permis.

Ses critiques allaient crescendo. DĂšs 2006, il parlait d’une reprise de la guerre froide et, en 2009, il reprochait amĂšrement Ă  Obama de poursuivre cette politique. Avec la crise ukrainienne de 2014 et l’annexion brutale de la CrimĂ©e par la FĂ©dĂ©ration de Russie, Cohen s’était trouvĂ© au cƓur d’une suite de polĂ©miques trĂšs violentes. Son point de vue pro-russe et, donc, pro-Poutine avait Ă©tĂ© rejetĂ© et quasiment censurĂ© par des mĂ©dias auxquels il avait accĂšs jusque-lĂ  (New York Times, CBS, etc.). SymĂ©triquement, les mĂ©dias les plus favorables Ă  Poutine (RT, par exemple) s’étaient empressĂ©s de reproduire et de diffuser tous ses articles


Il n’avait pas seulement Ă©tĂ© traitĂ© d’apologiste de Poutine ou d’idiot utile, l’ASEEES (Association for Slavic, East European and Eurasian Studies), en 2015, avait refusĂ© de donner son nom Ă  un prix de thĂšse financĂ© par la fondation de son Ă©pouse, Katrina vanden Heuvel, Ă©ditrice de The Nation. Des collĂšgues, pas tous ses amis et pas toujours d’accord avec lui, avaient obtenu l’inversion de cette dĂ©cision sectaire et humiliante. Il existe depuis cinq ans un prix Cohen-Tucker de l’ASEEES.

Avec Trump prĂ©sident, dont Cohen dĂ©plorait les propos et les initiatives incohĂ©rentes, les choses se sont encore compliquĂ©es. Il essayait d’encourager Trump Ă  s’entendre mieux avec la Russie et (pour mĂ©nager Trump et Poutine ?) il s’était risquĂ© Ă  douter de l’implication personnelle du PrĂ©sident Russe dans les manipulations numĂ©riques du « Russiagate Â»â€Š Par ailleurs, en 2017, il allait jusqu’à parler d’un risque de 3e guerre mondiale nuclĂ©aire Ă  cause des incidents en Syrie. La polĂ©mique flambait Ă  nouveau contre ce « trumpiste Â» poutinien


Parmi les observateurs avisĂ©s de la scĂšne politique de la gauche amĂ©ricaine et de l’histoire du communisme, Louis Proyect avait pu Ă©crire sur son blog que Stephen F. Cohen n’était plus celui qu’il avait Ă©tĂ©. Pour beaucoup de gens, y compris dans la rĂ©daction de The Nation, il sortait du courant de la gauche progressiste « libĂ©rale Â» lorsqu’il acceptait de parler sur Fox News ou de participer chaque semaine au John Batchelor Show (sur la radio WABC).

Les réactions à la disparition de Stephen F. Cohen

Le New York Times a publiĂ© un obituary qui est essentiellement consacrĂ© au souvenir d’un grand spĂ©cialiste des Russian Studies depuis sa biographie de Boukharine. Le chroniqueur du Times, cependant, ne manque pas de rappeler les critiques du « rĂ©visionnisme Â» de Cohen que son journal a pu faire, notamment qu’il Ă©tait « invraisemblable Â» d’envisager la possibilitĂ© d’une victoire de Boukharine sur Staline. Il rappelle aussi que « de nombreux collĂšgues et journalistes Â» l’accusaient de « dĂ©fendre Poutine Â», mais le Times est en mesure d’offrir Ă  Cohen l’absolution de ses pĂ©chĂ©s : dans une ultime interview, pour prĂ©parer sa nĂ©crologie, il a dĂ©clarĂ© que dĂ©fendre des idĂ©es de Poutine ne signifiait pas dĂ©fendre Poutine
 Le Washington Post et le Guardian ont aussi publiĂ© leurs nĂ©crologies (obituaries).

Les rĂ©actions individuelles Ă  la disparition de Cohen ne sont pas trĂšs nombreuses. Elles viennent le plus souvent de personnes qui ont eu l’occasion d’apprĂ©cier positivement sa personnalitĂ©, son action ou son Ɠuvre. Citons : Bill Bradley, ancien sĂ©nateur et ancien candidat Ă  la PrĂ©sidence, en 2000, dont Cohen avait rejoint l’équipe de campagne ; Gilbert Doctorow, qui Ă©tait membre de l’American Committee for East West Accord (ACEWA), relancĂ© par Cohen en 2014 ; Nick Hayes, qui se souvenait de l’accueil chaleureux du jeune Professeur Cohen, 38 ans plus tĂŽt ; Hank Reichman, qui tenait Ă  rappeler l’affaire du prix de thĂšse de l’ASEEES ; Lev Golinkin, un Ă©crivain est-ukrainien russophone ; Nadezhda Azhgihina, directrice du Pen Club de Moscou ; un spĂ©cialiste des tornades qui signe Enki et qui avait lu Cohen sur les conseils d’un ancien de l’OSS. Il tenait Ă  dire sur son blog combien il apprĂ©ciait ses positions sur la Russie (parmi les rĂ©actions Ă  cet hommage, il y en a une pour dire qu’il est inadmissible de parler de quelqu’un qui Ă©crivait dans The Nation sans dĂ©noncer l’orientation d’extrĂȘme gauche de ce journal
) ; enfin, des anciens de la CIA qui cĂ©lĂšbrent chaque annĂ©e la mĂ©moire de Sam Adams (un analyste de la CIA qui avait dĂ©noncĂ© les faiblesses des renseignements recueillis sur les ViĂȘt-Cong) semblent du mĂȘme avis que leur ancĂȘtre de l’OSS : ils ont honorĂ© Cohen par un « posthumous tribute for his exemplary scholarship, integrity, and courage Â» lors d’une rĂ©union du World Ethical Data Forum Ă  Londres, le 17 mars 2021.

Quelques posts se distinguent par leur contenu plus politique et parfois plus critique : Les premiers sont arrivĂ©s aussitĂŽt le dĂ©cĂšs annoncĂ©, d’horizons divers : Guennadi Ziouganov, le chef du Parti Communiste de la FĂ©dĂ©ration de Russie, salue dĂšs le 20 septembre 2020 un « bon ami, depuis prĂšs d’un quart de siĂšcle Â». Il rĂ©ussit Ă  dire Ă  la fois qu’il « ne partage pas l’évaluation de Cohen sur Boukharine, sans parler de Staline Â», et que Cohen « a Ă©tabli la norme scientifique Ă  partir de laquelle nos meilleurs historiens, y compris une nouvelle gĂ©nĂ©ration d’universitaires, explorent leur sujet, souvent en dĂ©saccord avec la vision de Cohen sur notre passĂ©. Â». Le vĂ©ritable mĂ©rite de Cohen est qu’il a dit que la Russie Ă©tait sa « deuxiĂšme patrie Â» et qu’il l’a dĂ©fendue constamment contre l’Administration AmĂ©ricaine
 Louis Proyect, ancien trotskiste, rappelle les critiques qu’il avait dĂ» faire (Ă  cause du soutien Ă  Poutine), mais il insiste aussi sur son souvenir du tĂ©moignage de Cohen en faveur du SWP dans un procĂšs de 1981 contre le harcĂšlement du FBI. Clara Weiss, du ComitĂ© International de la QuatriĂšme Internationale, Ă©crit une vive critique du rĂŽle de Cohen dans « la restauration stalinienne du capitalisme en URSS Â»â€Š Cohen, pour elle, est hostile Ă  Trotsky et se refuse Ă  voir toutes les erreurs de Boukharine que Trotsky avait dĂ©noncĂ©es. Andrew Stewart, un documentariste, constate que, malgrĂ© tous les espoirs de Cohen, ce sont des « boukharinistes Â» ou prĂ©sumĂ©s tels (Gorbatchev et Deng Xiaoping) dont l’échec et la rĂ©ussite ont ouvert la voie au capitalisme nĂ©olibĂ©ral gĂ©nĂ©ralisé  Un peu plus tard, en dĂ©cembre 2020, Jacobin, la dynamique revue de gauche amĂ©ricaine, publie Ă  l’intention des « gĂ©nĂ©rations Ă  venir de socialistes Â» un long article de Kevin Murphy qui fait l’éloge du travail de Cohen « dĂ©terrant le vĂ©ritable Boukharine Â», mais qui oublie complĂštement que Cohen avait aussi « dĂ©terrĂ© Â» les manuscrits Ă©crits en prison par Boukharine et ampute ainsi son hĂ©ritage d’une de ses piĂšces maitresses


Certains sites pro-Poutine ou dĂ©diĂ©s Ă  la « gauche socialiste Â», mais aussi des sites d’institutions universitaires ont saluĂ© la mĂ©moire de Stephen F. Cohen dans des communiquĂ©s plus ou moins dĂ©veloppĂ©s. La plupart renvoient par des liens aux rĂ©actions des uns et des autres, en particulier au tĂ©moignage Ă©mouvant de Katrina vanden Heuvel dans The Nation et au NYT. C’est l’un de ces sites qui permet de comprendre pourquoi tant de communiquĂ©s, finalement, se ressemblent Ă©trangement : le Harriman Institute, c’est-Ă -dire les « Russian Studies Â» de l’UniversitĂ© Columbia, donne un lien avec son « projet d’histoire orale Â». Stephen F. Cohen avait enregistrĂ© pour l’Institut, chez lui, les 5 et 6 avril 2017, une longue interview retranscrite sur 134 p.

Ces « Reminiscences of Stephen F. Cohen Â» nous donnent directement la maniĂšre dont il comprenait sa vie et son Ɠuvre, en particulier le sentiment trĂšs fort qu’il avait d’avoir Ă©tĂ© « choisi Â» par ce qui Ă©tait devenu l’axe de toute sa vie. Nous leur empruntons beaucoup dans la suite de ces notes en mĂ©moire de Stephen F. Cohen. AprĂšs avoir esquissĂ© un tableau de sa formation, de sa carriĂšre et de l’ensemble de ses publications, nous tenterons de prĂ©senter un bilan de son Ɠuvre.

Notes en mémoire de Stephen F. Cohen

Les débuts dans la vie de Stephen F. Cohen et sa carriÚre universitaire

Stephen F. Cohen est nĂ© le 25 novembre 1938 Ă  Indianapolis. Son pĂšre Marvin avait rencontrĂ© sa mĂšre, Ruth Frand, dans cette ville. Marvin Ă©tait alors reprĂ©sentant des machines Ă  laver Bendix. L’annĂ©e suivante, appelĂ© par un associĂ©, il crĂ©e un commerce de bijoux Ă  Owensboro (Kentucky). Il partira plus tard Ă  Hollywood (Floride) oĂč il gĂšrera un golf. Ruth est restĂ©e femme au foyer.

Cohen a eu ainsi une enfance dans le « Sud profond Â», sĂ©grĂ©gationniste et encore terrorisĂ© par le Ku Klux Klan (le dernier lynchage Ă  Owensboro est datĂ© de 1937). Le jeune Steve ne se rĂ©voltait pas consciemment contre l’oppression, mais aucun prĂ©jugĂ© ne l’empĂȘchait de jouer au basket avec de jeunes Noirs.

En Floride, il se souvient surtout d’avoir Ă©tĂ© dans une Ă©cole plus stimulante (il en sort en 1956).

La famille de Steve Ă©tait juive et, du cĂŽtĂ© de son pĂšre venait de l’ex-empire russe (la Lituanie ?). La mĂšre avait des ascendants autrichiens (lĂ  aussi, l’immigration en AmĂ©rique a effacĂ© des souvenirs).

Est-ce le grand-pĂšre paternel, tonnelier travaillant pour les brasseries de Cleveland, qui a entraĂźnĂ© son petit-fils Ă  parler la langue et Ă  s’intĂ©resser Ă  l’histoire russe ?

Pas du tout. Marvin et Ruth Ă©taient nĂ©s aux USA. Ils ne parlaient qu’Anglais. Cohen ne commencera le Russe qu’aprĂšs son BS, Ă  21 ans. Mais c’est Ă  ce moment que son pĂšre lui apprend qu’il doit avoir un grand-oncle Ă  Moscou : un frĂšre de son grand-pĂšre, qui Ă©tait reparti d’AmĂ©rique en 1917 pour faire la rĂ©volution. Il avait une adresse Ă  Moscou vers 1930
 Stephen n’en avait jamais entendu parler.

Cohen retrouvera cet homme, ancien employĂ© administratif Ă  la Comintern et survivant des purges. Sur son lit d’hĂŽpital, avant de mourir, il donnera Ă  son petit-neveu le conseil de ne pas faire de politique.

Le jeune Stephen, au moment d’entrer Ă  l’UniversitĂ© (et tel qu’il se voit lui-mĂȘme Ă  78 ans), est un gars du « Sud profond Â» qui s’est un peu dĂ©gourdi en passant par la Floride et qui ne s’aventure pas plus loin que sur l’autre rive de l’Ohio, en rejoignant l’UniversitĂ© de l’Indiana (Ă  Bloomington). Il y Ă©tudie l’économie et les sciences politiques. Son rĂȘve est de devenir un joueur de golf professionnel. Au bout de quelques semestres, un enseignant Anglais l’envoie Ă  Birmingham (GB) pour trois semestres, complĂ©ter son cursus et voir le monde.

C’est lĂ  que pour utiliser une somme de $300 dans un voyage en Europe continentale, il a le choix entre 3 jours Ă  la Feria de Pampelune et 30 jours de voyage organisĂ© en URSS. Ce choix a dĂ©terminĂ© toute sa vie. Il avait, dit-il, 19 ou 20 ans (il y a un peu de flou dans l’expression orale des souvenirs de Stephen F. Cohen).

Parti avec un groupe d’Anglais sexagĂ©naires qu’il identifie comme des membres de la Fabian Society, il rencontre Ă©normĂ©ment de Russes (pendant le « dĂ©gel Â», ceux qui parlaient Anglais parlaient aux Ă©trangers ou traduisaient). Il se rend compte que ces gens ignorent tout du monde extĂ©rieur et il ressent une oppression inouĂŻe.

De retour Ă  Indiana University, son BS d’économie et politique en poche, en 1960, il veut comprendre ce qu’il a vu. L’Indiana University a prĂ©cisĂ©ment le Professeur qui peut l’aider, Robert C. Tucker : il a Ă©tĂ© en poste Ă  l’ambassade des États-Unis en URSS (1944-1946) et il a Ă©pousĂ© une SoviĂ©tique. L’URSS refusant le dĂ©part de la famille vers les États-Unis, il a dĂ» rester jusqu’en 1953 Ă  Moscou en publiant un « digest Â» de la presse soviĂ©tique. De retour aux États-Unis, il a travaillĂ© pour la Rand corporation, passĂ© une thĂšse et il a Ă©tĂ© recrutĂ© dans un dĂ©partement de « Russian Studies Â» Ă  Bloomington.

Stephen F. Cohen termine son MA en 1962. Il s’y est initiĂ© Ă  la langue et Ă  l’histoire russes, mais aussi au marxisme (c’est le sujet dont Tucker s’occupait Ă  ce moment-lĂ ). Parce qu’il envisage une carriĂšre universitaire, et aussi pour Ă©viter de partir au Viet Nam, il songe Ă  prĂ©parer un PhD (doctorat).

Pour aider Cohen Ă  choisir son sujet de recherche Tucker lui demande quelle est sa principale prĂ©occupation, ce qui est capable de le faire bouger. Steve lui dit que c’est la sĂ©grĂ©gation qui le prĂ©occupe. Un de ses enseignants lui a appris que le Kentucky, terre d’origine de Jefferson Davis, PrĂ©sident de la ConfĂ©dĂ©ration, est aussi la terre natale de Lincoln. Il voudrait comprendre comment l’histoire du Kentucky, apparemment toute tracĂ©e, permettait aussi de prendre un autre chemin.

Tucker, qui prĂ©pare sa biographie de Staline, propose Ă  Cohen de travailler sur les alternatives au stalinisme qui auraient pu exister dans l’histoire de la Russie soviĂ©tique. L’originalitĂ© de Tucker est qu’il ne pense pas Ă  Trotsky (l’opposant le plus visible), mais Ă  Boukharine dont le nom commence Ă  rĂ©apparaĂźtre.

C’est le point de dĂ©part de dix annĂ©es intenses de recherches.

Pour faire son PhD, Cohen aurait pu aller dans beaucoup d’UniversitĂ©s oĂč se dĂ©veloppaient des « Etudes russes Â», mais une fois de plus les circonstances dĂ©cident pour lui. Il a une compagne et, pour vivre avec elle, il vient de l’épouser (il a 23 ans). Lynn Blair Ă©tudie le chant Ă  Bloomington et elle est recrutĂ©e en 1962 par le Metropolitan Opera de New York, comme membre de la troupe permanente. Elle y chantera plusieurs annĂ©es, deux fois par semaine en moyenne, des rĂŽles comme celui d’Annina, la servante de Violeta dans La Traviata. Elle subviendra ainsi Ă  une bonne part des besoins de la famille qui s’installe donc Ă  New York (ils auront deux enfants, Andrew et Alexandra).

Cohen fera sa thĂšse Bukharin and Russian Bolshevism, 1888-1927, Ă  Columbia University. Chercheur « junior Â», il trouve dans cette universitĂ© des chercheurs « senior Â» ouverts Ă  ses idĂ©es et Ă  celles de Tucker, en particulier John N. Hazard, qui sera son directeur de thĂšse (Hazard, dans les annĂ©es 30, Ă©tait Ă  Moscou, et avait vu Boukharine faire une confĂ©rence).

Il aurait pu rencontrer des difficultĂ©s avec les tenants de l’école du « totalitarisme Â», comme Zbigniew K. Brzezinski qui Ă©tait alors professeur Ă  Columbia. En fait Brzezinski, mĂȘme s’il l’a regrettĂ© plus tard, avait accueilli Cohen comme « junior fellow Â» dans son sĂ©minaire sur le communisme. Cohen fut ainsi chargĂ© de faire un cours sur « la pensĂ©e radicale Â». Il y racontait l’histoire des mouvements marxistes depuis les origines et il avait attirĂ© un certain nombre de militants du SDS, alors trĂšs actifs.

Columbia a connu en 1968 une grĂšve Ă©tudiante avec occupation qui a Ă©tĂ© durement rĂ©primĂ©e. Cohen n’était pas une figure remarquable de ce mouvement. Certains de ses acteurs se souviennent cependant qu’il ne le dĂ©sapprouvait pas et il a fait ce qu’il pouvait pour aider des Ă©tudiants exclus Ă  trouver une autre universitĂ©. En reprĂ©sailles, il aurait pu ĂȘtre Ă©liminĂ© des recrutements de professeurs de Columbia, comme ce fut parfois le cas. Mais le destin une nouvelle fois lui a Ă©tĂ© favorable. Robert C. Tucker avait crĂ©Ă© Ă  Princeton des « Russian Studies Â» et avait besoin d’un professeur (de science politique). C’est Stephen F. Cohen qui est choisi, pour la rentrĂ©e de 1968. Il y restera, en gravissant tous les Ă©chelons, jusqu’en 1998. Cette annĂ©e-lĂ , il partira Ă  la New York University, oĂč il fera jusqu’en 2011 un cours sur La Russie depuis 1917 (« La Russie selon Cohen Â», comme il raconte l’avoir entendu dire).

Les publications de Stephen F. Cohen

Sa longue carriĂšre – 43 ans – de professeur d’universitĂ© est brillamment dĂ©marrĂ©e par une Ɠuvre phare. La thĂšse, qu’il a soutenue en 1969, est renforcĂ©e et complĂ©tĂ©e pour composer la premiĂšre vĂ©ritable biographie de Boukharine. Elle est Ă©ditĂ©e par Alfred A. Knopf en 1973, sous le titre : Bukharin and the Bolshevik Revolution : A Political Biography, 1888-1938 (540 p). (« Political Â» est lĂ  pour rappeler que Cohen est docteur en science politique, pas historien
)

« L’étude complĂšte de Stephen Cohen sur Boukharine est la premiĂšre grande Ă©tude de ce remarquable compagnon de LĂ©nine. En tant que telle, elle constitue un jalon dans les Ă©tudes soviĂ©tiques, le rĂ©sultat Ă  la fois d’une sophistication acadĂ©mique accrue dans l’utilisation des archives soviĂ©tiques et aussi de l’augmentation trĂšs substantielle des informations de base qui sont devenues disponibles au cours des 20 annĂ©es depuis la mort de Staline Â».

C’est ce qu’a Ă©crit Harrison Salisbury en 1973, dans une recension pour le New York Times. Le livre est sĂ©lectionnĂ© pour le National Book Award. Le succĂšs sera durable, les rĂ©Ă©ditions et les traductions nombreuses (en Français, chez MaspĂ©ro, dans la BibliothĂšque socialiste, en 1979). C’est un « classique Â», encore tout Ă  fait recommandable.

Cohen avait dĂ©jĂ  publiĂ©, avec Tucker, des documents sur les procĂšs de Moscou (1965). Il publiera jusqu’en 2019 beaucoup d’autres livres, mais ce sont toujours des recueils d’articles scientifiques ou journalistiques, sauf un titre : The Victims Return, Survivors of the Gulag After Stalin, Publishing Works, 2010, 216 p.

Ce texte est en fait un long tĂ©moignage de Cohen sur l’histoire des victimes de la rĂ©pression stalinienne et de leurs enfants qu’il a connus et frĂ©quentĂ©s continĂ»ment depuis 1976. Un livre qui s’achĂšve sur l’espoir que la lutte politique Ă  propos des crimes de l’ùre stalinienne reprendra « aux plus hauts niveaux Â», puisque le PrĂ©sident Medvedev, en 2009, soutient la campagne pour un MĂ©morial national des victimes de Staline


Voici une liste trĂšs partielle de ses articles, prĂ©faces, postfaces ou prĂ©sentations, regroupĂ©es ou non. Les articles de journaux manquent presque tous. Sur son site, The Nation donne aujourd’hui 29 pages de titres d’articles, mais le plus ancien est de 1998
 alors qu’il a commencĂ© Ă  y Ă©crire dans les annĂ©es 1970.

  • Contribution to : Common sense in U.S.-Soviet relations, 1978, Washington DC, American Commitee on East-West Accord.
  • Contribution to : The Soviet Union since Stalin (actes d’un colloque de 1978, Cohen, Rabinowitch, Sharlet, ed.) 1980, Indiana University Press.
  • Foreword to : NikolaĂŻ Bukharin, Selected writings on the state and the transition to socialism, Richard B. Day ed., 1982, M. E. Sharpe Inc.
  • Introduction to : An End to Silence : Uncensored Opinion in the Soviet Union, from Roy Medvedev’s Underground Magazine « Political Diary Â». 1982 Norton.
  • Rethinking the Soviet Experience : Politics and History Since 1917. 1985, Oxford University Press. Cohen regroupe ici cinq articles importants. Il Ă©tudie en particulier les forces des conservateurs et des rĂ©formateurs dans le PCUS et prĂ©dit un mouvement de rĂ©formes.
  • Sovieticus : American Perceptions and Soviet Realities. 1986, W. W. Norton & Co. C’est une collection d’articles parus dans la rubrique « Sovieticus Â» de The Nation.
  • Voices of Glastnost : Interview with Gorbachev’s Reformers (with Katrina vanden Heuvel), 1989, W. W. Norton & Company. Stephen Cohen et Katrina vanden Heuvel sont alors au sommet de leur combat pour soutenir les rĂ©formateurs russes.
  • Introduction : Bukharin’s Fate to : NikolaĂŻ Bukharin, How It All Began, The Prison Novel, 1998, Columbia University Press. [La mĂȘme introduction est reprise dans : NikolaĂŻ Bukharin, Socialism and Its Culture, 2006, Seagull Books, Calcutta. Stephen F. Cohen Ă©crit encore une « prĂ©sentation Â» dans la rĂ©Ă©dition russe de trois des Manuscrits de prison, 2008, Airo XXI.] AprĂšs l’effondrement de l’URSS, Cohen obtient d’un collaborateur d’Eltsine ce qu’il n’a jamais pu obtenir des collaborateurs de son ami Gorbatchev : les manuscrits de Boukharine conservĂ©s dans les archives de Staline. En Russe et en Anglais, il les publie et les prĂ©sente Ă  partir de 1994.
  • Preface to The Commissar Vanishes, David King ed., Henry Holt and Co, 1997 [Ă©d. fr., Le commissaire disparaĂźt, David King, 2005, Calmann-LĂ©vy] Il s’agit d’un texte parmi tous ceux qui sont publiĂ©s par Cohen entre 1991 et 2000.
  • Failed Crusade : America and the Tragedy of Post-Communist Russia. 2000, W. W. Norton & Company. Ce livre reprend des articles de journaux Ă©crits depuis 1991 et met en cause la responsabilitĂ© des administrations amĂ©ricaines dans les difficultĂ©s de la Russie postcommuniste.
  • Soviet Fates and Lost Alternatives : From Stalinism to the New Cold War. 2009 et 2011, Columbia University Press. Cohen reprend ici la question des « alternatives Â», depuis Boukharine et Khrouchtchev jusqu’à Gorbatchev et Ligatchev, son adversaire conservateur. Eltsine n’était pas une « alternative Â»â€Š Avec ce livre et The Victims Return, qui est sorti en 2010, Cohen prend sa retraite comme Professeur et entre dans une dĂ©cennie de polĂ©miques qui ne s’achĂšveront qu’à sa mort. Les principaux moments de ces affrontements se retrouve dans le dernier recueil d’articles : War with Russia ? From Putin and Ukraine to Trump and Russiagate. 2019 (released November 27, 2018) Skyhorse Publishing.

Une Ɠuvre profondĂ©ment politique, dont l’objet s’est dĂ©robĂ©

L’histoire de cette vie et de cette Ɠuvre a eu, pendant deux fois trente ans, quelque chose de commun avec Un jour sans fin (le film oĂč le mĂȘme jour se rĂ©pĂšte sans ĂȘtre tout Ă  fait le mĂȘme, mais sans jamais aboutir Ă  un autre jour
).

Il y a un premier scenario rĂ©pĂ©titif et dĂ©sespĂ©rant : Le jeune Steve voit pendant son voyage de l’étĂ© 1958 (ou 1959) un nouveau jour se lever en URSS. Ses premiĂšres recherches lui apprennent que ce jour aurait dĂ©jĂ  pu se lever, si Boukharine l’avait emportĂ©. Mais, avant mĂȘme que ces recherches aboutissent, la nuit revient
 Jusqu’au moment oĂč, avec les amis qu’il rencontre en Russie, il sent qu’une journĂ©e prometteuse s’annonce et il ne mĂ©nage pas ses efforts pour soutenir Gorbatchev. Mais cette derniĂšre tentative de rĂ©former le systĂšme soviĂ©tique dĂ©bouche cette fois sur son effondrement total en 1991


Ce « nouveau jour Â» postcommuniste est-il un « autre jour Â» ? Ce n’est mĂȘme pas sĂ»r.

Le Professeur Cohen avait depuis longtemps replacĂ© l’expĂ©rience soviĂ©tique dans une perspective historique longue. Avec son maĂźtre Robert C. Tucker, il pensait que l’alternance de pĂ©riodes de « troubles Â» et d’autoritarisme, de « rĂ©volution par en haut Â» et d’explosions violentes, de « dĂ©gel Â» et de « glaciation Â» Ă©tait une structure robuste de l’histoire russe depuis des siĂšcles.

Au plus haut de sa courbe, pendant la terreur stalinienne, la dictature communiste avait rĂ©ussi Ă  combiner le pire des « troubles Â» et de « l’autoritarisme Â». Les rĂ©formateurs et Cohen avaient imaginĂ© que cette dictature s’éteindrait dans une Ă©volution « par en haut Â» rencontrant les aspirations Ă  la libertĂ© venues « d’en bas Â». Le brutal rĂ©veil de dĂ©cembre 1991 anĂ©antissait leur rĂȘve progressiste : les « temps de troubles Â» et « l’autoritarisme Â», une alternance archaĂŻque de « bons Â» et de « mauvais tsars Â» semblaient de retour. Un autre scenario rĂ©pĂ©titif et pas moins dĂ©sespĂ©rant englobait-il les cycles de la dictature du parti communiste pendant trois quarts de siĂšcle ?

Pendant les trente premiĂšres annĂ©es, Cohen avait persĂ©vĂ©rĂ© dans ses recherches historiques, s’était engagĂ© de plus en plus politiquement et, selon nous, ses perspectives Ă©taient devenues plus audibles et plus crĂ©dibles, sinon plus rĂ©alistes. Mais, finalement, la dictature communiste a disparu sans se rĂ©former. Ses idĂ©es et son influence en ont souffert.

Pendant les trente annĂ©es suivantes, Cohen, rĂ©duit Ă  l’état d’historien de la Russie, n’a pas cessĂ© d’accumuler des matĂ©riaux historiques nouveaux mais il n’est pas parvenu Ă  bĂątir une nouvelle synthĂšse. Politiquement, il proteste contre tout ce qui fait du tort au peuple Russe, donc, longtemps, contre Ă  peu prĂšs tout, en particulier contre les idĂ©es et les actes de l’administration amĂ©ricaine. Politiste rĂ©aliste, il semble identifier le gouvernement Poutine comme un « moindre mal Â», ce qui achĂšve de l’isoler dans l’univers politique amĂ©ricain.

1960-1991 : Ă  la recherche d’une alternative rĂ©formiste au stalinisme

Cohen, dans ses « reminiscences Â» (p. 125), dit qu’il est « intellectuellement trĂšs politique Â», mais qu’il ne s’identifie pas Ă  un parti ou Ă  une idĂ©ologie particuliĂšre. Il dit qu’il n’est pas du tout marxiste, et il faut le croire. Le jeune Steve est un AmĂ©ricain qui a reçu pendant les annĂ©es de sa formation un idĂ©al politique commun : il est pour la libertĂ© et l’émancipation, contre l’oppression et la terreur. À cette Ă©poque de lutte pour les droits civiques des Noirs et de fin du maccarthysme, cet idĂ©al dĂ©mocratique est souvent « liberal Â» et progressiste. En pratique, il se manifeste chez lui quand il joue au basket avec ses copains noirs.

Le choc du spectacle de l’oppression et de la terreur dont Ă©taient victimes les Russes dĂ©termine chez Cohen un engagement politique spĂ©cial qui va l’entraĂźner petit Ă  petit jusqu’à entrer dans « l’arĂšne Â» politique et mĂ©diatique. Avant qu’il soit un acteur politique public trĂšs remarquĂ© entre 1987 et 1991, puis de plus en plus marginalisĂ© jusqu’à sa mort, on peut distinguer deux pĂ©riodes : les dix ou douze ans oĂč il Ă©crit et rend publique sa biographie de Boukharine (1962-1974) et les dix ou douze annĂ©es suivantes oĂč il noue des liens Ă©troits avec les survivants des purges et leurs proches (1975-1987).

La rédaction de la biographie de N. I. Boukharine

L’engagement politique de Stephen Cohen, « junior fellow Â» Ă  Columbia et rat de bibliothĂšque Ă  New York ou Moscou, reste longtemps « sous les radars Â». Le KGB se mĂ©fiera (assez tardivement) de cet AmĂ©ricain travaillant sur Boukharine. Comme Ă©tudiant, il n’aura plus de visa aprĂšs 1965, mais il en obtiendra un Ă  nouveau trois ans plus tard, comme jeune professeur Ă  Princeton, grĂące aux accords de coopĂ©ration. Aux Etats-Unis, nous l’avons vu, il n’est pas perçu comme un « gauchiste Â» trop actif et Ă  rĂ©primer.

L’acte politique majeur de Stephen F. Cohen, dans les annĂ©es 1960, est d’avoir dĂ©jouĂ© dans sa recherche les « Ă©vidences Â», en fait les prĂ©jugĂ©s politiques, qui Ă©taient Ă  la base des idĂ©es dominantes sur le communisme et en faisaient un ennemi intĂ©gralement haĂŻssable. C’est lĂ  qu’il se rĂ©vĂšle « intellectuellement trĂšs politique Â».

La connaissance du communisme, croit-on trop souvent, est contrainte par la fermeture gĂ©nĂ©rale qu’imposent les dirigeants dictatoriaux d’un parti oĂč tout est secret. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’un art du dĂ©cryptage comme la kremlinologie
 Cohen a dĂ©montrĂ© avec la stupĂ©fiante bibliographie de son livre de 1973 que les bibliothĂšques amĂ©ricaines avaient dans leurs rĂ©serves, accessibles Ă  tous, des livres, des journaux, des revues et des documents qui permettaient de connaĂźtre presque tout ce que Boukharine avait publiĂ© et dans quel contexte. D’autre part, les secrets du communisme pouvaient ĂȘtre percĂ©s. Cohen avait vu quelques textes pendant ses sĂ©jours en Russie. Il lui suffisait de demander des articles de Krassine, qui Ă©taient dans les mĂȘmes volumes que ceux qu’il voulait voir.

Le discours communiste est un dogmatisme Ă©sotĂ©rique qui ne produit que des illusions
 Cohen a fait partie des rares chercheurs non marxistes qui ont Ă©tudiĂ© l’histoire des idĂ©es des marxistes. Il a eu ainsi une chance plus grande de comprendre de quoi il est question dans le vaste corpus des Ɠuvres de Boukharine qu’il a rassemblĂ©. Il a pu mieux que personne avant lui saisir la complexitĂ© de la pensĂ©e de Boukharine et en tester la cohĂ©rence.

Enfin, le personnage de Boukharine, au dĂ©but des annĂ©es 60, est encore complĂštement dĂ©figurĂ© par son « procĂšs Â» de 1938 et ses suites. Il existe des gens qui le croient coupable
 Les trotskistes qui savent qu’il ne l’est pas, lui reprochent ses faiblesses
 Koestler ou Merleau-Ponty utilisent des traits de Boukharine pour imaginer des victimes ambigĂŒes
 Khrouchtchev ne se rĂ©sout pas Ă  le rĂ©habiliter
 Cohen dĂ©cide de voir en lui le « bon bolchevik Â», en parodiant Ford Madox Ford (auteur de « Le Bon Soldat Â»). Ce prĂ©jugĂ© politique rĂ©solument positif et les piĂšces du dossier rĂ©unies par Cohen sont plutĂŽt compatibles. Une image nouvelle peut naĂźtre : celle du « dernier bolchevik Â».

L’hypothĂšse de recherche de Cohen (et de Tucker) Ă©tait la possibilitĂ© d’une alternative au rĂšgne de Staline. Dans le dossier Boukharine, il trouve, dĂ©veloppĂ© entre 1924 et 1928, un programme constructif pour continuer la rĂ©volution Russe. Boukharine le rattache Ă  la NEP et au « testament Â» de LĂ©nine de 1923, une sĂ©rie de cinq articles dictĂ©s peu de temps avant que LĂ©nine devienne muet. Ce n’est pas seulement une politique Ă©conomique, il y a aussi un programme culturel et la promesse de plus de libertĂ© dans la sociĂ©tĂ© civile. Il existe donc un prĂ©cĂ©dent historique Ă  mĂ©diter pour tous ceux qui aspirent Ă  une rĂ©forme du rĂ©gime soviĂ©tique hĂ©ritĂ© de Staline.

Au cĂŽtĂ© des « dissidents Â» soviĂ©tiques

La thĂšse et le livre faits, il faut diffuser ce message scientifique et politique. En AmĂ©rique et en Europe Occidentale, nous l’avons dĂ©jĂ  dit, le succĂšs est immĂ©diat. En Russie, la diffusion ne peut qu’ĂȘtre clandestine et Cohen va s’en charger lui-mĂȘme. Il dira que ces annĂ©es constituent pour lui son « Ă©ducation rĂ©elle
 Pas seulement Ă  la sociĂ©tĂ© russe, mais Ă  la politique russe, parce que j’ai commencĂ© Ă  comprendre le lien entre les tendances dans la sociĂ©tĂ©, les tendances dans le mouvement dissident, et les tendances dans la nomenclatura Â» Elles furent « des annĂ©es complĂštement formatrices pour moi Â» [ĐœĐŸĐč CтоĐČ (My Steve) : A personal recollection of Stephen F. Cohen, who died on September 18 at the age of 81. By Katrina vanden Heuvel, The Nation, September 21, 2020]. Et il rencontrera un succĂšs exceptionnel.

Stephen F. Cohen fait des sĂ©jours Ă  Moscou rĂ©guliĂšrement depuis 1968-1969. Il noue des relations de plus en plus nombreuses et fortes avec ceux que l’on commence Ă  appeler les « dissidents Â». Plus prĂ©cisĂ©ment, il rencontre ceux qui sont revenus des camps du Goulag et leurs familles. Il s’agit souvent d’anciens cadres du parti communiste, purgĂ©s dans les annĂ©es 30 ou aprĂšs la guerre, quelquefois purgĂ©s sous Staline et sous Khrouchtchev ou sous Brejnev (Roy Medvedev ou Olga Shatunovskaya, par exemple).

En 1975, Cohen est reçu par Anna Larina et son fils Youri. La famille de la veuve et du fils de Boukharine deviendra la « seconde famille Â» de Cohen Ă  Moscou. La biographie de Boukharine est trĂšs chaleureusement reçue par ses proches parents. Youri, avec l’aide d’un ancien des Izvestia, Yevgeny Gnedin, traduira le livre en Russe (en 4 ans). Un Ă©diteur AmĂ©ricain se chargera de l’imprimer en 1980, il sera envoyĂ© clandestinement en URSS et Cohen portera tellement de sacs de livres tamizdat (« Ă©ditĂ©s ailleurs Â») qu’il se fera mal au dos.

Stephen F. Cohen, dont la situation familiale change Ă  la fin des annĂ©es 70 (il divorce et rencontre Katrina vanden Heuvel), devient de plus en plus un militant clandestin de la dissidence qui fait circuler Ă  Moscou et jusqu’en AmĂ©rique toute la littĂ©rature samizdat (« Ă©ditĂ©e chez soi Â») qu’il peut trouver. Mais Andropov et le KGB avaient engagĂ© la guerre contre la dissidence. Des documents de Cohen sont saisis dans l’appartement d’un de ses amis ; entre 1982 et 1985, il n’a plus de visas


Pourtant la cible Ă©tait dĂ©jĂ  atteinte : parmi les lecteurs qui avaient eu la biographie en main et qui l’avaient apprĂ©ciĂ©e comme un encouragement pour les politiques de rĂ©forme, il y avait au moins un membre du SecrĂ©tariat et du Bureau politique du PCUS : Gorbatchev.

Un engagement politique intense avec les réformateurs soviétiques

Lorsque Gorbatchev devient SecrĂ©taire GĂ©nĂ©ral du PCUS, en 1985, Stephen Cohen et Katrina vanden Heuvel peuvent revenir Ă  Moscou et leur engagement politique s’accĂ©lĂšre. Gorbatchev, lors d’une rĂ©ception Ă  Washington, en 1987, vient en personne dire Ă  Cohen combien il avait apprĂ©ciĂ© son travail et, en 1989, un Ă©diteur officiel soviĂ©tique (les Editions du ProgrĂšs) imprimera et diffusera largement la biographie de Boukharine. Cohen Ă©crit dans les journaux russes et amĂ©ricains (NYT). Il intervient comme consultant Ă  la tĂ©lĂ©vision (CBS). En 1988, en Russie, Boukharine est enfin rĂ©habilitĂ© et les mĂ©moires d’Anna Larina sont publiĂ©es. En AmĂ©rique, oĂč il faut encourager les partisans de la fin de la guerre froide, Stephen F. Cohen offre ses services d’expert des affaires russes Ă  un candidat aux primaires dĂ©mocrates pour la PrĂ©sidence. Son choix est Gary Hart, dont la candidature, bien partie, implose promptement quand son adultĂšre est rĂ©vĂ©lĂ© par la presse.

Cohen et son Ă©pouse, en 1989, sont Ă  Malte et suivent pour CBS le sommet entre Bush (le 1er) et Gorbatchev. Cette annĂ©e-lĂ , Bush consulte Cohen plusieurs fois. Il organise mĂȘme, en novembre, un dĂ©bat Ă  Camp David entre Princeton (Stephen Cohen) et Harvard (Richard Pipes). Chacun a 15 minutes pour donner son avis sur les propositions des Russes. Cohen avait aussi Ă©tĂ© invitĂ© par Gorbatchev Ă  parler trois minutes sur le rĂ©seau de la tĂ©lĂ©vision soviĂ©tique, au pied du mausolĂ©e de LĂ©nine, pendant la journĂ©e du 1er Mai 1989. Il avait soutenu les rĂ©formes en cours.

En 1990-1991, le Professeur Cohen et Ms vanden Heuvel, qui dĂ©cident alors d’avoir un enfant (elle s’appellera Nika), sont au cƓur de l’évĂ©nement. Ils avaient pensĂ© et dit que le rĂ©gime soviĂ©tique pouvait se transformer. Ils avaient rencontrĂ© des Russes qui voulaient le faire. ConcrĂštement, il y avait beaucoup de complications, mais la subversion de la dictature du Parti par son chef mĂȘme semblait irrĂ©sistiblement en marche
 À Paris les lecteurs du Monde suivaient ce feuilleton dans les correspondances de Bernard Guetta.

L’échec de Gorbatchev, on le sait, a Ă©tĂ© rapide et cuisant. Il avait forcĂ©ment un gout trĂšs amer pour des acteurs aussi engagĂ©s avec lui que Stephen F. Cohen et Katrina vanden Heuvel.

1992-2020 : Stephen F. Cohen et le postcommunisme

En 1992, alors que l’URSS disparaĂźt et que s’amorce la catastrophe Ă©conomique de la « transition vers le capitalisme Â», la famille Cohen emmĂ©nage dans un appartement de la Maison du Gouvernement (ou Maison du Quai), ce vaste bĂątiment construit pour les familles des dirigeants de l’URSS, qui a donnĂ© son nom Ă  un roman de Iouri Trifonov et Ă  un grand essai historique de Yuri Slezkine. C’est seulement un Ă©change, pour quatre mois, avec le dramaturge Mikhail Shatrov. Cet appartement poussiĂ©reux, vermoulu, fatigué  garde le souvenir des vieux bolcheviks qui y ont vĂ©cu et qui y ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s. Son inconfort effraie Ms Harriman, en visite Ă  Moscou. Ce geste nostalgique (encore une fois, ne peut-on penser Ă  Un jour sans fin ?) marque le dĂ©but d’une nouvelle Ă©poque.

Cohen avait orientĂ© toute sa rĂ©flexion sur la rĂ©forme du systĂšme soviĂ©tique. Il en avait cherchĂ© les racines (Boukharine et Khrouchtchev) dans l’histoire Ă©conomique et politique russe depuis la rĂ©volution. Cette rĂ©forme devait certainement aller vers la dĂ©mocratie et l’économie de marchĂ©. Mais ses acteurs seraient par nĂ©cessitĂ© issus de l’élite politique, Ă©conomique et culturelle de la sociĂ©tĂ©, donc du monde du PCUS. Moshe Lewin, un collĂšgue en « rĂ©visionnisme Â» et ami de Stephen F. Cohen, formulait le problĂšme immĂ©diat dans La grande mutation soviĂ©tique, un livre de 1989 : peut-on, avec Gorbatchev, parvenir Ă  une « dĂ©mocratie de parti unique Â» ?

Cet oxymore Ă©tait proposĂ© avec un peu d’hĂ©sitation par Lewin
 Quelle que soit l’étendue de la douce illusion rĂ©formatrice et gradualiste des soviĂ©tologues « rĂ©visionnistes Â», elle fut pulvĂ©risĂ©e par la dislocation de tous les Ă©lĂ©ments du systĂšme soviĂ©tique. Les soviĂ©tologues de l’école du « totalitarisme Â», eux, rĂȘvaient de la mort du rĂ©gime communiste, mais le dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements les a surpris autant que tout le monde.

La disparition de l’objet politique qu’était le communisme en URSS et en Europe orientale a des effets spectaculaires. Un seul exemple : Janos KornaĂŻ a publiĂ© en 1992 un traitĂ© de plus de 750 pages sur Le systĂšme socialiste (la synthĂšse du travail de toute sa vie) qui est frappĂ© d’obsolescence au moment mĂȘme de sa parution. Il implore un Ă©ventuel lecteur de s’y intĂ©resser parce que le passĂ© exerce un effet sur le prĂ©sent de l’Europe orientale
 Qu’en est-il pour le politiste, l’historien et le militant qu’était Stephen F. Cohen ?

Pourquoi Stephen F. Cohen n’a-t-il pas rĂ©visĂ© sa biographie de Boukharine ?

La rĂ©habilitation in extremis de Boukharine avait accru la crĂ©dibilitĂ© de la thĂšse de Cohen : il y avait eu une alternative Ă  la ligne de Staline, il pouvait y en avoir pour les derniers avatars du stalinisme. Si la conclusion Ă©tait fausse, est-ce que l’analyse historique ne devait pas ĂȘtre remise en cause ? C’est une premiĂšre question. La rĂ©ponse de Cohen est complexe : sĂ»rement oui, mais finalement non.

Anna Larina et Stephen Cohen savaient depuis 1988 que la PrĂ©sidence de l’URSS dĂ©tenait quatre manuscrits de Boukharine Ă©crits en prison. Ils n’avaient pas pu les obtenir de Gorbatchev, qui se sentait trop faible pour lever ce trop lourd secret. En 1992, dans la « nouvelle Russie, dĂ©mocratique Â», Anna Larina rĂ©clame la restitution de tous les « dossiers Boukharine Â» et mandate Cohen pour les rechercher. Il se trouve que les archives de l’ex-KGB donnent aussitĂŽt ce qu’elles ont, tandis qu’un collaborateur d’Eltsine (Guennadi Bourboulis) fait copier les manuscrits (1500 pages) et les remet Ă  Cohen. D’autres archives se sont entrouvertes ensuite.

Stephen F. Cohen a pu ainsi envisager de publier une Ă©dition augmentĂ©e de la biographie de Boukharine. Il dit dans ses « Reminiscences Â» de 2017 (p. 39), « qu’il ne l’écrira probablement pas Â», mais qu’il a passĂ© plus de vingt ans Ă  « remplir des cartons de matĂ©riel d’archives Â». Il sollicitait mĂȘme l’aide des chercheurs, dont la mienne.

Il m’avait demandĂ© de chercher s’il y avait des documents Ă  dĂ©couvrir sur le sĂ©jour de Boukharine Ă  Paris en 1936. Malheureusement, il n’y avait plus rien Ă  trouver. L’hĂŽtel Lutetia avait perdu toutes ses archives d’avant-guerre. Aux Archives nationales, les documents de la SuretĂ© (le contre-espionnage) d’avant 1940 avaient Ă©tĂ© saisis par l’armĂ©e Allemande et emportĂ©s Ă  Berlin, oĂč ils avaient Ă©tĂ© saisis par l’armĂ©e Rouge et emportĂ©s Ă  Moscou. Les dossiers Ă©taient revenus depuis en France, mais les archivistes russes avaient soigneusement notĂ© que les pages concernant les citoyens soviĂ©tiques avaient Ă©tĂ© retirĂ©es. Dernier espoir, les Archives de la PrĂ©fecture de Police. Les renseignements gĂ©nĂ©raux avaient repĂ©rĂ© l’arrivĂ©e de trois envoyĂ©s de Moscou, mais le seul rapport qui en parlait ne s’intĂ©ressait qu’à Arossev, prĂ©sentĂ© comme le chef de la propagande bolchevique dans le monde
 Rien sur Adoratski ou Boukharine. Rien sur la confĂ©rence de Boukharine du 3 avril Ă  la MutualitĂ©.

Je n’apportais donc rien de neuf pour rĂ©Ă©crire le chapitre X (Le dernier Bolchevik). Mais Cohen aurait dĂ©jĂ  dĂ» y songer lorsqu’il avait rencontrĂ© Anna Larina, en 1975. Un des points forts des mĂ©moires d’Anna Larina est sa rĂ©futation du « tĂ©moignage Â» de Boris Nicolaevski qui avait attribuĂ© Ă  Boukharine l’essentiel de la « Lettre d’un vieux bolchevik Â» qu’il avait publiĂ©e en 1936. Cohen s’y rĂ©fĂ©rait sans cesse ! Avec des lettres, des poĂšmes, le roman et les essais sociologiques ou philosophiques exhumĂ©s en 1992 ; avec, en plus, des stĂ©nogrammes de rĂ©unions du ComitĂ© Central ou des interrogatoires « judiciaires Â», toute la fin du livre Ă©tait Ă  revoir. Jusqu’à quel point Boukharine avait-il Ă©tĂ© le « dernier bolchevik Â», tel que Cohen l’avait compris sur une base fragile ?

S’il Ă©tait inĂ©vitable de modifier la fin, il n’était pas moins Ă©vident que toutes les parties du livre avaient fini par laisser paraĂźtre leurs lacunes ou leurs erreurs. Les annĂ©es de formation de Boukharine restaient Ă  dĂ©couvrir. Il n’y avait pas cinq pages sur son rĂŽle dans la Comintern, dont il avait Ă©tĂ© le premier responsable pendant deux ans. Cohen avait Ă©tudiĂ© soigneusement les idĂ©es sociologiques de N. I. Boukharine et les bases Ă©conomiques de sa pensĂ©e ne lui avaient pas Ă©chappĂ© (le capitalisme d’Etat est la notion centrale), mais il avait nĂ©gligĂ© le dĂ©bat avec les « luxemburgistes Â» ou les « marxistes lĂ©gaux Â». Comment rendre compte de l’ensemble des activitĂ©s culturelles, pĂ©dagogiques, journalistiques, scientifiques ou littĂ©raires qui s’enchevĂȘtraient avec les activitĂ©s politiques pratiques ou thĂ©oriques d’un homme comme Boukharine ? Enfin, Cohen avait reconstituĂ© dans son livre la cohĂ©rence des propositions de politique Ă©conomique du courant boukharinien. Il avait Ă©tĂ© assez convaincant pour que d’autres soviĂ©tologues, par exemple Martin Malia, acceptent l’idĂ©e d’une « solution Boukharine Â» pour tenter de rĂ©soudre les difficultĂ©s du rĂ©gime soviĂ©tique. Mais n’y avait-il pas aussi des incohĂ©rences et des faiblesses Ă  la base de l’échec de toutes ces « solutions Â» ?

Stephen F. Cohen ne publiera que ses introductions aux Manuscrits de la prison. Il les situe trùs justement dans l’histoire de Boukharine et de la Russie, mais il laisse à d’autres leur analyse approfondie.

Cohen n’a donc jamais repris l’ensemble de sa biographie. Vingt ou trente ans aprĂšs la premiĂšre publication, il aurait dĂ» Ă©crire un autre livre. Peut-ĂȘtre ne voulait-il pas donner l’impression qu’il avait renoncĂ© Ă  ses idĂ©es. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce inutile de le dire.

Les conclusions de l’autre grande biographie politique de Boukharine, celle de Wladislaw Hedeler, NikolaĂŻ Bucharin, Stalins tragischer Opponent, 2015 (638 p.), Ă©clairent les difficultĂ©s de Cohen.

Hedeler, qui est issu du communisme allemand de la deuxiĂšme gĂ©nĂ©ration (son pĂšre Ă©tait communiste avant guerre), a rencontrĂ© le nom de Boukharine, Ă  la fin des annĂ©es 70, en cherchant une phrase de LĂ©nine – une annotation de l’Economique de la pĂ©riode de transition – inaccessible puisque liĂ©e Ă  un auteur interdit. AprĂšs plus de trente ans de travail, et prĂšs de vingt-cinq ans de postcommunisme, il synthĂ©tise dans les derniĂšres pages de son livre « ce qui reste du boukharinisme Â». En voici un rĂ©sumĂ© :

Revenue dans la lumiĂšre en 1988 pour soutenir les rĂ©formes de Gorbatchev, l’Ɠuvre de Boukharine, rĂ©duite Ă  sa politique Ă©conomique des annĂ©es 1926-1928, avait Ă©tĂ© instrumentalisĂ©e par les rĂ©formateurs soviĂ©tiques. Trois ans plus tard, tous les thĂ©oriciens du socialisme, mĂȘme rĂ©formistes et humanistes, Ă©taient devenus sans intĂ©rĂȘt. Boukharine aurait pu disparaĂźtre s’il n’avait pas Ă©tĂ© une victime et si des documents comme les Manuscrits de la prison n’étaient pas sortis. Mais les archives se sont refermĂ©es. On sait toujours aussi peu de choses sur la vie de Boukharine dans la pĂ©riode 1929-1938 (exemple : le stĂ©nogramme du procĂšs est toujours cachĂ©, il a peut-ĂȘtre disparu). Il n’y a pas beaucoup plus de progrĂšs sur la jeunesse et l’exil de Boukharine, avant 1917. Il y a plutĂŽt une rĂ©gression tragique : des nostalgiques de Staline (ou de Trotski
) prĂ©sentent des « preuves Â» falsifiĂ©es des crimes et des trahisons qu’il avait d’ailleurs avouĂ©es.

Pour Hedeler, le programme « boukhariniste Â» n’a plus qu’un intĂ©rĂȘt historique. Pour dĂ©cider s’il constituait une alternative Ă  celui de Staline, il faut encore s’interroger sur le refus constant de Boukharine d’apparaĂźtre comme un opposant. S’agissait-il d’une dissimulation de son dĂ©saccord ou d’une reddition devant Staline ? Peut-on le considĂ©rer comme un « penseur pionnier d’une alternative au systĂšme administratif-bourgeois Â» [je traduis littĂ©ralement
 je comprends ces mots comme « penseur d’un systĂšme socialiste Â»] ou, comme tant d’autres, Ă©tait-il « incapable de sortir des schĂ©mas de pensĂ©e de ces annĂ©es Â» ?

Les failles encore prĂ©sentes dans les biographies de Boukharine (y compris celle de Hedeler) empĂȘchent de l’identifier en gĂ©nĂ©ral comme un « lĂ©niniste Â», un « staliniste Â» ou un « boukhariniste Â» (au sens d’une alternative libĂ©rale Ă  Staline). Reste une vie dont Hedeler retrace les Ă©tapes assez sinueuses en 32 lignes


Wladislaw Hedeler a connu Anna Larina et Svetlana Gurvich, la fille de Boukharine, lorsqu’il s’est occupĂ© de l’édition allemande des Manuscrits de la prison. Il les a aidĂ©es dans la recherche d’archives. Dans son travail de biographe, comme Cohen, il est entiĂšrement du cĂŽtĂ© de Boukharine, mais la fin du communisme « bolchevik Â» (une certitude dĂ©finitive en Europe) est un rude coup pour les vies posthumes des vieux bolcheviks. Si le communisme n’existe plus, nulle nĂ©cessitĂ© de le « rĂ©former Â», ni de le « conserver Â». D’oĂč la double incertitude de cette conclusion : peut-on avoir un projet socialiste dont Boukharine serait dĂ©jĂ  un prĂ©curseur ? En sait-on seulement assez sur son histoire personnelle pour dire la place qu’il a eue dans l’histoire, maintenant terminĂ©e, du bolchevisme ?

Un historien, aussi poĂšte et philosophe, qui a Ă©crit en 1989 une postface aux MĂ©moires d’Anna Larina Ă©claire la question d’une autre maniĂšre. Mikhail Gefter a mis le mot « dignitĂ© Â» dans son titre (Le dit de la dignitĂ©). C’est en effet le dernier mot de son analyse (que je ne tenterai pas de rĂ©sumer).

Il parle Ă  un endroit des trois vies de Boukharine : 1° De son entrĂ©e dans la vie politique, sur les bancs du gymnase (1904-1906) Ă  la victoire sur l’Opposition (1927). 2° De son affrontement avec Staline, et de sa capitulation (1928-1929) Ă  son discours au XVIIe CongrĂšs du PCUS (janvier 1934). 3° De son retour sur la scĂšne publique (Izvestia, CongrĂšs des Ă©crivains, en 1934) Ă  son arrestation, son emprisonnement et sa mise Ă  mort (1937-1938). C’est la troisiĂšme vie qui l’intĂ©resse le plus. Il la voit « heureuse et tragique, joyeuse et terrible Â». Le « troisiĂšme Boukharine Â», dit Gefter, acceptait la rĂ©alitĂ©, acceptait la Russie stalinienne et la jeunesse russe sacrifiĂ©e telles qu’elles Ă©taient. Son discours ne contenait pas un message politique cachĂ©, il exprimait « la part de dignitĂ© qui n’a pas abandonnĂ© Boukharine jusqu’au dernier son de sa voix qui nous soit parvenu Â».

La force de cette interprĂ©tation des faits et des tĂ©moignages (celui d’Anna Larina, en particulier) est indĂ©niable, mĂȘme si l’interprĂ©tation est d’abord personnelle (Gefter avait vingt ans en 1938).

Stephen F. Cohen, finalement, n’avait pas de meilleur choix que de conserver tel quel le tĂ©moignage historiquement datĂ© de sa redĂ©couverte d’un personnage alors effacĂ© de l’histoire.

L’engagement politique de Cohen et la Russie postcommuniste

À partir de 1992, l’engagement politique de Stephen F. Cohen au cĂŽtĂ© de ses amis Russes (les victimes du stalinisme, les antistaliniens de MĂ©morial ou la Fondation Gorbatchev) n’a pas disparu, au contraire, mais il a changĂ© de forme et de sens. La dissolution finale de la chape de terreur qui enveloppait la sociĂ©tĂ© SoviĂ©tique avait tout disloquĂ© et il n’y avait plus de place pour le gradualisme. Des dĂ©cisions fatales et radicales comme la dissolution de l’URSS et du parti communiste, l’annulation de toutes les condamnations politiques depuis 1917 ou l’ouverture des dossiers des organes de la rĂ©pression, constituaient une rĂ©volution, plutĂŽt « par en haut Â», annonçant un retour du peuple russe dans le cours de son histoire longue. Mais les « troubles Â», dĂ©jĂ  prĂ©sents sous Gorbatchev, ont Ă©tĂ© plus profonds et durables que ce qu’imaginaient les partisans du « choc Â» et de la rupture rapide.

Cohen, qui, rappelons-le, a immĂ©diatement tirĂ© avantage de l’ouverture des archives de la rĂ©pression, s’est trĂšs vite opposĂ© aux choix Ă©conomiques des gouvernements d’Eltsine. On a dit que la « thĂ©rapie de choc Â» avait dĂ©truit plus de richesses qu’aucune guerre auparavant. Rappelons-le : Boukharine, en 1920, considĂ©rait que la guerre, depuis 1914, avait dĂ©terminĂ© une « reproduction Ă©largie nĂ©gative Â» et un appauvrissement « inouĂŻ Â» qui Ă©taient la base Ă©conomique de la RĂ©volution Russe. La « transition vers le capitalisme Â» exigeait-elle un sacrifice encore plus grand ? Un autre choix Ă©tait possible. Eltsine et son gouvernement avaient reçu des avis des experts de Russie et du monde entier. Beaucoup d’entre eux avaient d’autres propositions que les recommandations de Jeffrey Sachs qui ont Ă©tĂ© suivies.

Pour un AmĂ©ricain de Princeton, comme Cohen, l’influence de l’administration amĂ©ricaine et de Harvard allait dans le mauvais sens et il devait rĂ©agir. C’est ce qu’il a fait dans les mĂ©dias amĂ©ricains, en engageant le fer contre la « croisade Â» de ceux qui voulaient trop profiter de leur victoire dans la guerre froide.

À la fin de la PrĂ©sidence Eltsine, le tableau est sombre. Gorbatchev a attirĂ© moins de 1 % des Ă©lecteurs. Les « oligarques Â» s’enrichissent fabuleusement, la majoritĂ© de la population s’est dramatiquement appauvrie. Staline redevient une figure populaire
 Cohen essaie une derniĂšre fois d’influencer la politique amĂ©ricaine en rejoignant l’équipe de campagne du sĂ©nateur Bradley pour les primaires dĂ©mocrates et en publiant un recueil d’articles. Bradley est et restera un ami de Cohen, mais il ne sera pas PrĂ©sident.

À partir de l’arrivĂ©e de Poutine Ă  la PrĂ©sidence Russe, en 2000, le processus qui conduira Cohen Ă  la marginalisation et Ă  des formes de rejet trĂšs violentes est engagĂ©.

En fait, Poutine, dont on n’imagine pas qu’il sera encore PrĂ©sident vingt ans plus tard et au-delĂ , est jugĂ© assez favorablement par les gouvernements Ă©trangers et par les mĂ©dias, sinon par l’opinion. MalgrĂ© son inquiĂ©tante appartenance au monde des « organes Â» de surveillance et de rĂ©pression, il semble porteur d’un programme de sortie des « troubles Â» Ă©conomiques. Il soutient directement l’intervention amĂ©ricaine en Afghanistan contre les islamistes, qu’il pourchasse, pour sa part en TchĂ©tchĂ©nie.

Pour ne prendre qu’un exemple dans tous ses Ă©crits de la pĂ©riode, Cohen analyse briĂšvement la politique de Poutine dans l’Epilogue de The Victims Return (2010). Il dit simplement que Poutine joue sur des registres contradictoires, nĂ©ostaliniens et antistaliniens, pour renforcer son rĂ©gime autoritaire. Certes, Poutine ne respecte que formellement les rĂšgles de la constitution en organisant la continuitĂ© de son pouvoir sous la PrĂ©sidence de Medvedev, mais ce respect prĂ©serve l’avenir. Il exprime finalement quelque chose qui est rĂ©pandu dans la population Russe : mĂȘme quand tout doit changer, on ne renie pas ses ancĂȘtres et en Russie il y en a qui ont Ă©tĂ© staliniens et d’autres victimes des staliniens


Poutine, en plus de vingt ans de pouvoir, a incarnĂ© une politique de moins en moins acceptable pour les dĂ©mocrates et de plus en plus dommageable pour le droit international. En 2014, Cohen s’est retrouvĂ© dans son camp en rappelant le souvenir de la prĂ©sence russe en CrimĂ©e ou dans l’Est de l’Ukraine. Qu’il l’ait voulu ou non, ses interventions l’ont entraĂźnĂ© dans des argumentations polĂ©miques lamentables.

Comme Louis Proyect, j’ai dĂ©testĂ© surtout celle sur le tir de missile qui a fait exploser un avion de la Malaysian Airline. La responsabilitĂ© des mercenaires de la FĂ©dĂ©ration de Russie, immĂ©diatement presque certaine mĂȘme s’ils la niaient, pouvait-elle ĂȘtre mise en doute parce que, dix ans plus tĂŽt, un avion russe avait Ă©tĂ© abattu par un tir ukrainien ? Cohen voulait dĂ©noncer les prĂ©jugĂ©s nationalistes ukrainiens, les excĂšs de la « dĂ©monisation Â» de Poutine et la mĂ©connaissance de l’histoire russe. Il y avait de quoi faire, mais le dĂ©bat est restĂ© stĂ©rile.

L’indulgence relative du regard de Cohen sur la Russie poutinienne est sans doute une consĂ©quence de sa vision de l’histoire longue de la Russie. Le bĂ©nĂ©fice secondaire de l’autoritarisme est une stabilitĂ© Ă  laquelle il pense que le peuple Russe doit aspirer aprĂšs tant de troubles.

L’ñpretĂ© des dĂ©bats et des commentaires dans toute cette pĂ©riode a Ă©tĂ© telle que Cohen s’est livrĂ© parfois Ă  une surprenante dĂ©fense de son territoire scientifique et politique.

Dans The Victims Return, publiĂ© en 2010, il se rĂ©fĂšre plusieurs fois Ă  un livre d’Orlando Figes, The Whisperers (Les chuchoteurs). Il remarque en passant que Figes « gĂ©nĂ©ralise trop Â» dans son chapitre VIII sur Le retour, mais que c’est « une contribution de valeur Â». Figes, en effet, a une vision de l’histoire russe trĂšs diffĂ©rente de celle de Cohen. Il n’a aucune tendance « rĂ©visionniste Â». Il a gagnĂ© sa notoriĂ©tĂ© en prĂ©sentant une histoire de la rĂ©volution russe de 1891 Ă  1924 et en ressuscitant des figures oubliĂ©es comme le gĂ©nĂ©ral Broussilov


En 2012, dans The Nation (11 juin), Cohen et Peter Reddaway Ă©crivent que Figes attribue l’arrĂȘt de l’édition russe des Chuchoteurs aux « pressions politiques Â» d’un rĂ©gime qui ne veut pas entendre parler de la terreur stalinienne. Ils rĂ©futent cette explication. Les traducteurs russes de deux maisons d’édition ont renoncĂ© parce qu’ils ont trouvĂ© beaucoup trop d’erreurs (« anachronismes, fausses interprĂ©tations, erreurs stupides ou non-sens Â») en comparant le texte anglais de Figes Ă  ses sources, les entretiens enregistrĂ©s par MĂ©morial avec des centaines de tĂ©moins, surtout des victimes du stalinisme ou leurs parents. Il aurait fallu tout vĂ©rifier
 MĂ©morial a regardĂ© Ă  son tour quelques chapitres et confirmĂ© le problĂšme. Stephen F. Cohen et P. Reddaway donnent trois exemples : une phrase de Figes attribuĂ©e Ă  la fille d’une personne arrĂȘtĂ©e ; une thĂšse universitaire rĂ©digĂ©e par un prisonnier grĂące Ă  un « oncle Â» qui n’existe pas ; une femme innocente qu’il prĂ©sente comme une « personne de confiance Â» (un mouchard) de l’OGPU. Ils concluent : « Figes n’a pas Ă©tĂ© fidĂšle Ă  la mĂ©moire sacrĂ©e des millions de victimes de Staline Â» et son ouvrage ne peut ĂȘtre lu qu’avec des « prĂ©cautions considĂ©rables Â».

Figes rĂ©pond trois semaines plus tard (2 juillet) avec le minimum d’aigreur. L’éditeur russe ne lui a indiquĂ© qu’une « douzaine Â» de problĂšmes, qui ont le plus souvent trouvĂ© une explication Ă©cartant l’idĂ©e de « faute Â». Il reprend les trois exemples donnĂ©s par ses critiques. La fausse citation est un mĂ©lange fautif (mais fortuit) de fichiers ; il n’a pas « inventĂ© Â» un oncle du prisonnier, sa fille en parlait ; les emplois dans le goulag qu’avait eu la femme Ă©taient ceux que Soljenitsyne indique pour les « personnes de confiance Â». Il affirme avoir Ă©tĂ© ouvert Ă  toutes les rectifications et remercie MĂ©morial avec chaleur. Figes ne dit rien sur ce qu’il pense du refus des Ă©diteurs russes d’aller jusqu’au bout du projet, mais il affirme qu’il n’a voulu « offenser Â» personne ni « insulter la mĂ©moire Â» de quiconque


Cohen et Reddaway Ă©crivent qu’ils donnent leurs trois exemples pour que les lecteurs « puissent juger par eux-mĂȘmes la gravitĂ© Â» de l’affaire. Le jury des lecteurs, Ă  mon avis, n’a pas eu de mal pour « juger Â». Si traduire, c’est trahir ; traduire et retraduire, c’est trahir deux fois
 Faire une version russe d’un dossier russe rĂ©digĂ© en anglais Ă©tait une source inĂ©puisable de malentendus et, peut-ĂȘtre, une tĂąche impossible. Cohen aurait mieux fait de s’en tenir Ă  son premier jugement («je ne suis pas d’accord avec tout ce que vous dites, mais je m’instruis Â») et ne pas essayer de se poser comme le seul vrai gardien de la mĂ©moire des victimes de Staline.

*

Stephen F. Cohen est parti aprĂšs presque trente ans de « postcommunisme Â». Une pĂ©riode presque aussi longue que celle oĂč il avait tentĂ© de comprendre le « communisme Â» Russe. S’il avait Ă©tĂ© zoologiste, il aurait donc eu autant de temps pour examiner l’objet de ses recherches comme une espĂšce vivante, puis comme un fossile


Pendant que le communisme « existait Â», Cohen est de ceux qui ont le plus fait avancer la problĂ©matique d’un changement politique possible dans le cadre du systĂšme. Il a mis le doigt sur l’existence de forces sociales allant dans ce sens, ainsi que sur les courants idĂ©ologiques et politiques correspondants. La figure de Boukharine lui doit sa place parmi les inspirateurs possibles d’un socialisme humaniste et, peut-ĂȘtre, dĂ©mocratique.

Quand le communisme s’est disloquĂ©, l’hypothĂšse de sa transfiguration en socialisme humaniste et dĂ©mocratique s’est Ă©vanouie. Cohen s’est concrĂštement converti Ă  la collecte des vestiges fossiles qui avaient Ă©tĂ© enterrĂ©s dans les archives du rĂ©gime. Mais il nous a laissĂ© le soin d’exploiter ses dĂ©couvertes pour voir plus clair dans les origines de l’effondrement de la « foi du XXe siĂšcle Â». Peut-ĂȘtre faudra-t-il revenir sur le cas Boukharine pour mieux comprendre l’échec du bolchevisme ?

Paris, le 25 novembre 2020, actualisé le 12 avril 2021.

Photo : Suzanne DeChillo/The New York Times.

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Source: Contretemps.eu