Août 30, 2021
Par Lundi matin
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La version originale de cet article a paru chez nos amis de Ill Will.

Au reste, comme Nancy a constamment cherchĂ© Ă  nous en convaincre, notre ĂȘtre-en-commun n’a pas d’essence, et ne doit pas chercher Ă  s’en donner une. Et de toute façon, les programmes politiques de la philosophie occidentale “sont arrivĂ©s Ă  leur terme”.

Si le politique a toujours Ă©tĂ© fondĂ© sur une clĂŽture fictive, et si ces fictions se sont aujourd’hui Ă©puisĂ©es, la question qui se pose Ă  nous, Ă©crit Nancy, est la suivante : “que pourrait ĂȘtre une politique qui ne procĂšde pas de la volontĂ© de rĂ©aliser une essence ?”.

Tout au long des annĂ©es 1980 et 1990, Nancy (aux cĂŽtĂ©s de Lacoue-Labarthe) a mis en Ă©vidence une sĂ©rie de dangers liĂ©e Ă  cette recherche d’une essence. D’une part, il y a les incursions de Heidegger dans le nazisme qui ont mis au jour les Ă©cueils de toute tentative de fonder un peuple sur la restauration d’une origine mythifiĂ©e. Et les origines ne sont pas le seul risque dont il nous faut nous inquiĂ©ter. On peut retrouver chez George Bataille, l’envers de l’”archē-fascisme” de Heidegger (comme l’appelait Lacoue-Labarthe). Plus particuliĂšrement dans les annĂ©es 1930, lorsqu’il recherche l’expĂ©rience de communion dans l’intimitĂ© bouleversante de la perte extatique, Ă  partir de la rĂ©pĂ©tition d’un sacrifice originel. Pour Nancy, les tentatives de Bataille de resacraliser l’existence, pour attaquer frontalement les barriĂšres entre moi et l’Autre Ă  travers une expĂ©rience dĂ©personnalisante de pure perte, deviennent en fin de compte une Ɠuvre de mort. Ce qui pourrait ĂȘtre aussi notre cas, ajouterais-je, si nous laissons le risque collectif de la mort au combat devenir la base principale de nos affinitĂ©s. Dans la mesure oĂč la logique sacrificielle de la dĂ©pense-sans-retour reste une simple simulation jusqu’à ce qu’elle atteigne sa limite, elle finit toujours par exiger la mort du sacrifiant et du sacrifiĂ©. Logique d’horreur fusionnelle croissante et insoutenable.

De ce point de vue, et malgrĂ© leurs Ă©normes divergences politiques et affectives, Heidegger et Bataille reprĂ©sentent les pĂŽles inversĂ©s mais subrepticement liĂ©s d’un dispositif qui enferme notre pensĂ©e de la communautĂ© dans une problĂ©matique de fond ou de “fusion” dont la mort reste le modĂšle tacite.

Au contraire, l’expĂ©rience de la communautĂ© pour Nancy est l’opposĂ© d’une fuite en avant dans l’infini de l’intimitĂ© obscure. C’est une exposition Ă  un excĂšs inappropriable, un dehors ou une extĂ©rioritĂ© Ă  soi-mĂȘme. Le communisme, pourrait-on mĂȘme dire, procĂšde de l’affirmation de l’impossibilitĂ© d’une pure immanence ou communion. Nancy appelle la conscience de cette impossibilitĂ© de l’intimitĂ© totale “communication” ou “extase”, et ses nombreux livres qui la dĂ©crivent reprĂ©sentent des contributions dĂ©cisives et originales Ă  la pensĂ©e insurrectionnelle contemporaine (y compris son Ă©change historique avec Maurice Blanchot dans les annĂ©es 1980, qui devrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une lecture nĂ©cessaire).

En mĂȘme temps et cependant, le travail de dĂ©construction impitoyable de la communautĂ© s’est trop souvent apparentĂ© Ă  une capitulation cynique aux schĂ©mas libĂ©raux-dĂ©mocratiques aseptisĂ©s Ă©thiquement et leur rĂšgne de la tolĂ©rance et du “respect” de l’Autre. Si nous souhaitons suivre les traces de Nancy, et repolitiser la thĂ©orie existentielle de la communautĂ© autour d’un nouvel ensemble de questions et de problĂšmes « destituants Â», il nous faudra dĂ©passer l’alternative entre d’un cĂŽtĂ© le repli mythologique sur des archē-fictions et de l’autre le scepticisme “dĂ©constructif” quiĂ©tiste. Nous ne devons chercher ni la restauration ni la retraite. Que devons-nous alors tirer de la conception an-archiste de l’existence de Nancy en tant que “com-parution” ?


En tant qu’image dominante de la politique, la tradition de la souverainetĂ© s’est toujours fondĂ©e sur l’anthropologie philosophique d’une vie qui aurait besoin et qui dĂ©sirerait ĂȘtre gouvernĂ©e. À cette idĂ©e essentielle, partagĂ©e par de nombreux penseurs de l’aprĂšs 68 (et par les anarchistes avant eux), Nancy ajoute une autre observation : le naufrage de la politique classique trouve son origine, selon lui, dans sa volontĂ© de constituer une communautĂ© d’expĂ©rience et d’appartenance communes. Fonder une communautĂ© signifie invariablement lui attribuer un sens, un objectif et un statut, qu’il soit mĂ©taphysique ou anthropologique. (Ici, mĂȘme l’”anarchisme” doit ĂȘtre prudent). Constituer une communautĂ©, c’est la codifier, donner une forme et une fonction Ă  un ensemble (prĂ©tendument) commun d’ĂȘtres, et instituer ainsi un rĂ©gime normatif d’appartenance lĂ©gitime.

Puisque Nancy ne voit aucun moyen de codifier une communautĂ© qui Ă©vite cette archē-violence, le projet occidental de politique parlementaire s’avĂšre, selon lui, fondamentalement mort.

Pourtant, nous voulons vivre ensemble, et les uns avec les autres. Et pour beaucoup d’entre nous, cela n’implique aucun intĂ©rĂȘt Ă  gouverner les autres, ou nous-mĂȘmes. Nous souhaitons devenir, et rester, ingouvernables. Cette impulsion fondamentale est un Ă©lĂ©ment moteur dans une grande partie de la thĂ©orie contemporaine. Moten en parle comme d’un Ă©lan vers une “vie non conquise”. Agamben la dĂ©crit comme un “pouvoir destituant” ou une forme-de-vie. Jared Sexton Ă©voque une politique “non souveraine” ou “sans base”, une politique sans fondement. Qu’est-ce qui relie ces Ă©lĂ©ments disparates au sein des courants anti-politiques ou destituants contemporains ?

Une façon de rĂ©pondre Ă  cette question pourrait ĂȘtre de souligner leur hostilitĂ© commune aux trois pans essentiels qui fondent la politique constituante :

1. l’anthropogenĂšse [1] ou l’abstraction d’une figure relationnelle de l’humain Ă©levĂ©e au-dessus de ses modes de vie concrets comme leur prĂ©supposĂ© naturel ou divin ; 

2. le populisme affectif [2] ou la fermeture linguistique et empathique de l’expĂ©rience autour d’un cadre de base de l’expĂ©rience affective ;

3. l’innocence [3], en tant que monnaie d’échange d’une position morale ou de l’appartenance lĂ©gitime autour de laquelle une communautĂ© trace ses frontiĂšres et valide ses actions.

Si le communisme est aujourd’hui une anti-politique, il sera nĂ©cessairement in-humain, in-tolĂ©rant et partisan. Il parle et agit non pas au nom d’une humanitĂ© morale, mais depuis des mondes, et ne cherche pas la conquĂȘte des institutions, mais la prolifĂ©ration de formes vitales.

Pour qu’une destitution du pouvoir rĂ©ussisse, il faut d’abord qu’elle procĂšde d’un refus de notre propre lĂ©gitimitĂ©, c’est-Ă -dire de notre position dans cette sphĂšre de “l’innocence politique” abstraite Ă  laquelle le droit (Recht juridique fait appel. S’assurer une telle position ou “point de vue” (Moten) a toujours signifiĂ© abandonner ou passer outre notre contact sensible avec les autres ĂȘtres vivants, en faveur d’un reours Ă  l’élĂ©ment supposĂ©ment “neutre” de la lĂ©gitimitĂ© morale et juridique. C’est en ce sens que la politique parlementaire est, depuis Hobbes, fondĂ©e sur une destruction prĂ©alable de l’expĂ©rience et sur l’effacement de toute vĂ©ritĂ© situĂ©e. A contrario, du parc Gezi au Soudan ou sur la ZAD, toute dĂ©claration de la commune, tout serment destituant se tient quelque part et s’inscrit dans le lieu qu’il a construit. Parce qu’un tel serment procĂšde non pas d’un terrain gĂ©nĂ©rique mais d’un attachement singulier, il porte en lui une (re)distribution immanente du tolĂ©rable et de l’intolĂ©rable. Ainsi, la commune annonce une rupture avec les schĂ©mas du populisme affectif dont la politique constituante ne peut se passer.

Les Ă©crits de Jean-Luc Nancy nous aident Ă  reconnaĂźtre et Ă  affirmer la distance qui sĂ©pare le “commun” que nous dĂ©couvrons dans et Ă  travers les soulĂšvements contemporains (et ce, malgrĂ© la nĂ©gativitĂ© qui les catalyse) des fictions constitutives sur lesquelles la politique occidentale a fondĂ© ses images d’appartenance. Pour Nancy, il existe une diffĂ©rence qualitative entre l’extĂ©rioritĂ© qui dĂ©finit l’espace de la politique ou de la gestion sociale, d’une part, et le communisme de l’existence vĂ©cue, d’autre part. Comme l’explique Jason Smith :

Le communisme de Nancy est une proposition ontologique, qui concerne notre finitude ou notre facticitĂ©. Il est posĂ© ou affirmĂ© comme un fait : “avant toute chose, nous sommes en commun”. L’exposition (le politique) prĂ©cĂšde et est rĂ©calcitrante (mĂȘme “rĂ©sistante”) Ă  la fois Ă  la “sociĂ©tĂ©” et Ă  la politique conçue comme la “gestion des divisions sociales”, des intĂ©rĂȘts, des distributions de pouvoir. L’exposition ou l’espacement de l’ĂȘtre-en-commun est la “vĂ©ritĂ© de toute communautĂ© donnĂ©e”, qui rĂ©siste Ă  toute rĂ©duction Ă  une substance ou une somme Ă  diviser et Ă  Ă©changer, c’est-Ă -dire qu’elle rĂ©siste Ă  toute subsomption par une Ă©quivalence gĂ©nĂ©rale [4].

De la mĂȘme maniĂšre que Moten et Harney le feront plus tard dans leur Undercommons, Nancy soutenait dĂ©jĂ  dans les annĂ©es 1980 que la politique ne coĂŻncide jamais de fait avec notre existence-en-commun, qui se produit toujours en retrait de celle-ci. Aujourd’hui, alors que l’effondrement de la lĂ©gitimitĂ© gouvernementale met Ă  nu “les jambes croĂ»teuses qui ont soutenu le rĂšgne de la fraude et du mensonge” (Peter Weiss), la pensĂ©e de Nancy nous invite Ă  repenser la relation entre soi et l’autre, le singulier et le commun, Ă  partir de notre expĂ©rience intime mais prĂ©-personnelle d’un contact-sans-relation, ou ce qu’il appelle l’”espacement” du monde. S’il y a un commun dans le communisme, une expĂ©rience de partage qui le dĂ©finit, elle doit procĂ©der du sentiment profond de notre propre existence comme irrĂ©mĂ©diablement extĂ©rieure Ă  nous-mĂȘmes, comme dĂ©placĂ©e dans un monde inappropriable, un sentiment profond de notre propre absence de sol. « “Être exposĂ©”, Ă©crit Nancy, signifie ĂȘtre “posĂ©” dans l’extĂ©rioritĂ©… un dehors dans l’intimitĂ© mĂȘme d’un dedans. Â» C’est pourquoi, si le communisme coĂŻncide avec une expĂ©rience de la vĂ©ritĂ©, ce qui lui est propre c’est de ne se rĂ©vĂ©ler Ă  nous-mĂȘmes et aux autres qu’à travers une “expropriation” mutuelle. Alors que la communautĂ© qui “devient une chose unique (corps, esprit, patrie, leader…) perd nĂ©cessairement l’en de l’ĂȘtre-en-commun, et cĂšde son ĂȘtre-ensemble Ă  un ĂȘtre d’ensemble”, la communautĂ© du communisme doit ĂȘtre “sans prĂ©supposition”, puisqu’elle “est faite de ce qui se retire d’elle : l’hypostase du “commun” et son travail” :

La communautĂ© nous est donnĂ©e – ou, nous sommes donnĂ©s et abandonnĂ©s en fonction de la communautĂ© : c’est un don Ă  renouveler, Ă  communiquer, non une Ɠuvre Ă  accomplir ou fabriquer. Mais c’est une tĂąche… (une tĂąche et une lutte, cette lutte dont Marx avait le sens – Bataille l’a compris – et dont l’impĂ©ratif ne peut en aucun cas ĂȘtre confondu avec une tĂ©lĂ©ologie « communiste Â»…).

Ce qui est commun, ce qui nous lie irrĂ©vocablement au monde et Ă  l’autre, c’est un lien dont l’activitĂ© nous dĂ©lie et nous dĂ©racine, tout en nous soumettant Ă  l’exposition incloturable d’un Mit-, d’un ĂȘtre-avec le monde et l’autre. Affirmer le commun doit Ă©galement signifier s’engager dans la destruction de toutes les fictions reprĂ©sentatives dĂ©risoires et des appareils abrutissants qui interviennent et mutilent notre exposition singuliĂšre au monde, qui neutralisent notre contact avec la rĂ©alitĂ© et nous maintiennent dans une condition de suspension indĂ©finie.

C’est dans cet esprit que nous pleurons la perte de Jean-Luc Nancy, non seulement en tant que sommitĂ© et professeur, mais aussi en tant que camarade, en tant qu’ami.




— Adrian Wohlleben, le 24 aoĂ»t 2021




Source: Lundi.am