La grève contre la réforme des retraites a passé le cap des 10 jours. En attendant la prochaine grosse journée de mobilisation (le 17/12) on peut dire qu’elle tarde à trouver ses formes, là où ces dernières années chaque lutte d’ampleur avait su s’inventer une particularité : le blocage (en 2010), la jeunesse comme fer de lance (2006), le débordement (les GJs), les occupations (95).

Notons tout de même que l’automne 2019 commence à prendre des couleurs singulières (et plus chaudes) à quelques endroits, par exemple à Lille. La capitale nordiste a brièvement fait parler d’elle dans la presse nationale à cause de l’arrestation arbitraire de deux étudiants de la fameuse ESJ (école supérieure du journalisme). Cet événement ne doit pas cacher la forêt, ni des centaines d’arrestations arbitraires que chaque journée de manifestation produit aujourd’hui en France, ni des agitations qui secouent la métropole lilloise. Le média « Lille Insurgée » nous a fait parvenir ce texte qui revient sur les blocages lycéens qui ont animé les 10 derniers jours, et qui devraient vraisemblablement se poursuivre cette semaine.

La métropole lilloise connaît un important mouvement lycéen depuis deux semaines. Contre Parcoursup, la réforme du baccalauréat, la réforme des retraites, la précarité étudiante, ainsi que le désastre environnemental actuel et à venir : tous les jours, plusieurs lycées de la métropole sont bloqués.

Mardi 10 décembre, on comptait au moins 13 établissements mobilisés. Tout comme ce jeudi 12 décembre. Des centaines de lycéen.ne.s se réunissent dans le centre-ville et manifestent spontanément, massivement et sauvagement.

À Roubaix, Tourcoing, Marcq-en-Baroeul, Villeneuve d’Ascq, La Madeleine, Lambersart, Lille, les lycées se soulèvent. Chaque matin, vers 7h, les lycéen.ne.s se retrouvent devant leurs bahuts pour bloquer afin d’empêcher la tenue des cours, libérer du temps, rassembler les personnes et manifester.


Imprévisible & déterminé

FAIRE CORPS : L’ESSENCE DU MOUVEMENT

Ce mouvement s’est rapidement amplifié. En deux semaines, on est passé de 3 lycées mobilisés à 13. De quelques dizaines de lycéen.ne.s mobilisé.e.s à plus d’un millier. Il s’organise rapidement, par la multiplication d’initiatives prises par de petits groupes.

Cette amplification a lieu car les revendications qu’il porte font écho à une réalité partagée par chacun.e de celles et ceux qui le font vivre. Cette société tue, des lycéen.ne.s sont tués ou tentent de se suicider, chaque jour.

On pense à ces deux jeunes en Seine-Saint-Denis, décédés en l’espace de deux mois en automne 2019, dans un contexte scolaire très difficile marqué par un manque criant de moyens – le personnel choqué tire la sonnette d’alarme depuis des mois refusant d’individualiser les causes.

On pense à ce lycéen, ce mardi 10 décembre, qui a sauté du deuxième étage de son lycée de Charente dans un élan de désespoir, éminemment politique, même si le gouvernement refuse d’admettre cette réalité terrifiante qui pourrait soulever l’ensemble du corps lycéen, l’ensemble d’une génération délaissée, méprisée, dont la puissance pourrait se révéler indomptable.

Parcoursup est un processus de sélection infâme qui montre sa cruauté depuis 2 ans. Il en est de même pour la réforme du bac encore en cours d’application.

Le désastre environnemental qui vient ne laisse aucune perspective d’avenir viable à une génération qui devra composer avec un monde de moins en moins vivable dont les seules responsables sont les riches capitalistes et les dirigeant.e.s autoritaires.

La répression policière s’intensifie et tout.e.s les lycéen.ne.s se souviennent des images de Mantes-la-Jolie, il y a un an. Tout les lycéen.ne.s lillois.e.s se souviennent des violences policières advenues au lycée Montebello ou lors des manifestations au Rectorat de décembre dernier.


Imprévisible & déterminé

RÉPRESSION POLICIÈRE

La police joue très vite le jeu de la provocation en réprimant salement et lâchement les lycéen.ne.s dès les premiers jours de blocages. Des dizaines de jeunes ont été interpellé.e.s sans motif légitime et placé.e.s en garde-à-vue. [1]

La police vient, dès 7h du matin les premiers jours, empêcher les blocages. Comme à Queneau (Villeneuve d’Ascq) ou Montebello (Porte des Postes).

La BAC vient jouer les gros bras pour faire peur à celles et ceux qui feraient ici leurs premières manifestations. Elle n’hésite pas à matraquer, gazer, interpeller. En bref, faire pleinement leur boulot.

La FCPE dénonce dans un communiqué l’usage disproportionné de la force. La police multiplie les provocations et les insultes, notamment ’homophobes et à caractère sexuels’. Elle interpelle violemment les lycéen.ne.s. Plusieurs ont été passé à tabac comme ce jeune matraqué à côté de Euralille

RIPOSTE IMMÉDIATE

Mais les lycéen.ne.s ne se laissent pas faire. Loin de là.

Dès les premières photos et vidéos montrant la répression, les jeunes ont commencé à s’organiser. Et pas qu’un peu.

Sur certains réseaux, les appels à bloquer se multiplient. Les jeunes se font tourner le mot. « Venez en noir, masque, lunettes de piscine. Ramenez tout ce que vous pouvez. On va pas se laisser faire comme l’année dernière. » (L’année dernière, les lycéen.ne.s s’étaient fait réprimer violemment sur les lycées de la métropole).

La police gaze le premier jour, les lycéen.ne.s s’équipent de masques à gaz et de sérum physiologique le deuxième. La BAC tabasse et interpelle le troisième jour, les jeunes ripostent le quatrième.

Très vite, après les premiers contacts avec les forces de l’ordre, les premiers blocages et les premières nasses (qui ont parfois duré jusqu’à 1h30). Nous avons pu observer une solidarité très spontanée ! Alors que certain.e.s font reculer les forces de l’ordre, d’autres distribuent du sérum physiologique, de la nourriture, de l’eau. D’autres, encore, se chargent du dialogue avec les proviseur.e.s pour obtenir des assemblées générales ou autres permissions. Nous avons également observé des profs sortir dans la rue et soutenir les lycéen.ne.s ou rédiger des courriers à l’administration afin de dénoncer le comportement de certain.e.s proviseur.e.s à l’égard du mouvement.

PANIQUE LA POLICE

Les blocages se transforment doucement en zone de maintien à distance des forces de l’ordre. C’est ainsi que les barricades enflammées se multiplient, comme ce vendredi matin au Lycée Gaston Bergé. C’est ainsi que les policiers essuient des tirs de projectiles, comme ce tir de mortier au lycée Valentine Labbé, comme ce projectile envoyé sur Jean-François Papineau – le shérif de la ville, bien connu des Gilets Jaunes et des mouvements autonomes de l’hexagone.

Deux établissements de la métropole ont décidé de fermer en fin de semaine. Ils rouvriront leurs portes lundi si la situation se calme. Nous en doutons fortement.

Les lycéen.ne.s s’organisent aussi pour ne pas se faire choper.

Les caméras des établissements se font fracasser. Les jeunes se font tourner des mots. Sont particulièrement attentif.ve.s aux déplacements des flics, aux personnes qu’ils recherchent.

La répression policière de l’année dernière et du début du mouvement ne sont pas passées et les lycéen.ne.s sont particulièrement énervé.e.s. C’est ainsi que nous avons vu le commissaire Lejeune, deuxième flic de Lille, se faire salement rembarrer par une vingtaine de lycéen.ne.s quand il leur a dit qu’ils n’avaient pas le droit de manifester – ce qui est faux.

Les manifestations sauvages mettent en déroute les forces de l’ordre, qui ont beaucoup plus de mal à gérer ces moments spontanés.

Le mouvement lycéen en cours a beaucoup à apprendre aux autres mouvements. Sa spontanéité, sa détermination, l’organisation rapide, simple et efficace, sa capacité à riposter doit inspirer dans des pratiques que beaucoup sont de moins en moins habitué.e.s à employer. Pas besoin d’aller à Hong-Kong pour trouver des pratiques efficaces : il y en a en bas de chez nous.

Aujourd’hui les lycéen.ne.s sont capables de s’entraider dans des situations dangereuses imposées par l’Etat, destinées à mater toute forme d’expression qui ne va pas dans son sens, et la jeunesse résiste mieux que jamais. Pour une bonne raison, cette jeunesse n’a rien à perdre. Elle a tout à gagner. Elle ne désire désormais qu’une seule chose : le Monde.

Ou rien.


Article publié le 16 Déc 2019 sur Lundi.am