La recette est éprouvée et le but, transparent : hystériser le débat public en faisant passer ses adversaires politiques, au mieux pour des incompétents indignes des fonctions qu’ils occupent, au pire pour des criminels. Au risque de flatter un imaginaire conspirationniste largement répandu.

Montage : Conspiracy Watch.

La couverture du Livre noir du coronavirus, la brochure publiée hier par le Rassemblement national (RN), l’affirme sans ambages : « Ils savaient, ils ont menti, ils continuent de tâtonner dans le brouillard… » L’accusation est grave. Ce n’est pourtant pas la première fois que le parti de Marine Le Pen y a recours. Le 17 mars 2020, interprétant très librement les propos de l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn parus dans Le Monde, le RN tweetait : « Ils savaient mais ils n’ont rien fait ! »

Le 6 mai, soit le jour de la publication d’un article du Canard Enchaîné alléguant que l’ambassadeur de France à Pékin avait alerté Emmanuel Macron en décembre 2019 sur les dangers du nouveau coronavirus, le RN martelait à nouveau son mantra : « Le gouvernement savait mais il n’a rien fait ! »

A l’appui de sa démonstration, le Livre noir du coronavirus renvoie à deux reprises, pages 95 et 96, à un article de Valeurs actuelles du 6 mai 2020 intitulé « Coronavirus : Macron était au courant depuis… décembre ».

Le très conservateur hebdomadaire dirigé par Geoffroy Lejeune reprenait d’abord l’information parue dans Le Canard Enchaîné selon laquelle l’ambassadeur de France en Chine, Laurent Bili, avait alerté le président de la République dès le mois de décembre 2019. Il ajoutait ensuite que, selon le professeur Yves Cohen, chef de service au sein de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), le coronavirus circulait en France dès le 27 décembre 2019. De quoi exaspérer une opinion publique déjà chauffée à blanc par les atermoiements de l’exécutif autour du port du masque.

Nous allons montrer ce que signifient ces deux affirmations mais, pour prendre la mesure de la manipulation de l’information à laquelle nous avons affaire ici, il faut s’intéresser, non pas à ce que Valeurs actuelles écrit, mais bien, comme souvent, à ce qu’il n’écrit pas.

La recette est éprouvée et le but, transparent : hystériser le débat public en faisant passer ses adversaires politiques, au mieux pour des incompétents indignes des fonctions qu’ils occupent, au pire pour des criminels. Au risque de flatter un imaginaire conspirationniste largement répandu.

>>> Lire, sur Conspiracy WatchSoros : ce que « Valeurs actuelles » ne vous dit pas (12/03/2020)

Dans son édition du mercredi 6 mai 2020, Le Canard Enchaîné affirmait, sous la plume de Claude Angeli, qu’« en décembre 2019, peu avant l’arrivée du coronavirus en Europe, le Quai d’Orsay et l’Elysée avaient reçu des informations alarmantes dont ils n’ont tenu aucun compte. » Dans le dernier paragraphe du texte, il était à nouveau indiqué que les informations relatives à l’apparition d’un nouveau virus étaient parvenues à Paris « en décembre 2019 », toujours sans autre précision sur la date.

Article du Canard Enchaîné du 6 mai 2020.

Le même jour, une dépêche AFP rapportait le démenti du Quai d’Orsay s’agissant de l’information selon laquelle l’ambassadeur de France à Pékin aurait lui-même alerté le chef de l’État. Le Parisien, Le Point et même le site russe Sputnik s’en faisaient l’écho. Nous n’en avons trouvé en revanche aucune trace sur le site de Valeurs actuelles. Sans surprise, le RN ne mentionne nulle part ce démenti, ni sur les réseaux sociaux ni dans son Livre noir du coronavirus. Il est vrai que le parti d’extrême droite ne fait pas profession d’informer.

Surtout – et c’est là l’information la plus importante, passée sous silence aussi bien par le RN que par Valeurs actuelles –, le ministère des Affaires étrangères renseignait sur la date précise à laquelle la France avait été informée de l’apparition d’un potentiel nouveau virus en Chine, à savoir le 31 décembre 2019, le dernier jour de l’année :

« Dès que les autorités de Wuhan ont annoncé la nouvelle pneumopathie le 31 décembre 2019, le consul général à Wuhan a alerté, le jour même, le Centre de crise et de soutien du ministère et l’ambassade [à Pékin]. »

De fait, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) corrobore la version du Quai d’Orsay. A la date du 31 décembre 2019, c’est une « pneumonie de cause inconnue » qui est évoquée. Ni un nouveau virus, ni une épidémie mondiale. En tous cas, aucune information particulièrement « alarmante ». Du reste, il faut attendre encore huit jours pour que les autorités chinoises commencent à évoquer une nouvelle forme de « coronavirus ». Comme on le lit sur le site de l’OMS :

« Le 31 décembre 2019, l’OMS a été alertée de l’apparition de plusieurs cas de pneumonie de cause inconnue dans la ville de Wuhan (Chine). Le 7 janvier 2020, les autorités chinoises ont déterminé que ces cas étaient provoqués par un nouveau coronavirus, temporairement appelé “2019-nCoV”. »

En d’autres termes, le 31 décembre 2019, les autorités françaises sont informées, comme le reste du monde, qu’une mystérieuse maladie respiratoire a fait son apparition en Chine. Rappelons que le 9 janvier 2020, les autorités chinoises déclarent avoir séquencé le génome du nouveau virus et que celui-ci ne se transmettrait pas d’humain à humain. Il faudra attendre le 20 janvier pour que Pékin reconnaisse des cas de transmission de la maladie de l’homme à l’homme, le 24 janvier pour que les trois premiers cas soient recensés sur le territoire français et le 11 mars (six jours avant l’entrée en vigueur du confinement en France) pour que l’OMS commence à parler de pandémie.

De plus, si Agnès Buzyn a confié au Monde avoir alerté le directeur général de la santé après avoir consulté un blog anglophone qui, le 20 décembre 2019, « détaillait des pneumopathies étranges » (lors de son audition devant la commission d’enquête sur le coronavirus, elle dira avoir eu connaissance de cet article le 25 décembre 2019, « par hasard […] sur Twitter »), elle rappellera aussi qu’« [elle ne savait] pas », au moment de son départ du ministère de la Santé le 16 février 2020, si l’épidémie allait déferler sur le pays et qu’il ne s’agissait alors que de son « pressentiment. »

Pourquoi Claude Angeli a-t-il omis d’indiquer la date précise à laquelle la France avait été prévenue ? Pourquoi choisir, à deux reprises, d’écrire « en décembre 2019 » (c’est-à-dire une plage de temps de quatre semaines), plutôt que « le 31 décembre 2019 » ? De deux choses l’une : soit le journaliste n’était pas suffisamment informé, soit il a décidé sciemment de priver ses lecteurs d’une information capitale mais qui, s’il l’avait donnée, aurait probablement ôté à son article sa dimension potentiellement polémique.

Une « circulaire de la honte » ?

Nombreux sont ceux, sur les réseaux sociaux, qui sont prompts à tenir pour parole d’évangile ce qu’ils lisent dans le fameux « Palmipède », un journal qui jouit depuis longtemps d’une réputation, parfois usurpée, d’indépendance à l’égard des pouvoirs.

Pourtant, Le Canard est loin d’être infaillible : dans son édition du 22 avril 2020, déjà, l’hebdomadaire satirique affirmait l’existence d’« une circulaire du ministère de la Santé » datée du 19 mars 2020 qui suggérerait selon lui de « limiter fortement l’admission en réanimation des personnes les plus fragiles. » Une information qui a fait l’objet d’une contre-enquête parue le lendemain dans Le Figaro et montrant qu’une telle circulaire ministérielle n’existait pas (nous-mêmes n’en avons trouvé aucune trace), qu’il s’agissait en réalité d’un document de travail envoyé à ses collègues par une médecin exerçant en Ehpad – qui n’émanait donc même pas du ministère de la Santé – et qui, de surcroît, avait été lu de travers par des internautes peu scrupuleux. Le 28 avril, le journaliste Dominique Vidal était parvenu à identifier sur son blog Mediapart un autre document, daté du 19 mars 2020, et émanant de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France – toujours pas une circulaire ministérielle à portée nationale donc. Là encore, le RN n’a tenu aucun compte des dernières informations disponibles, n’hésitant pas à stigmatiser dans son brûlot ce qu’il qualifie de « circulaire de la honte ».

Mais revenons aux affirmations incomplètes de Valeurs actuelles. Vérification faite, le Pr Yves Cohen a bien expliqué que le coronavirus circulait dès le 27 décembre 2019. Ce que Valeurs actuelles et le RN à sa suite se gardent bien de préciser, c’est – là encore ! – la date à laquelle Yves Cohen a fait ses déclarations, à savoir le 3 mai 2020, sur BFM TV, soit un mois et demi après le début du confinement.

Est-ce à dire que le Pr Cohen était au courant des dangers du nouveau coronavirus plusieurs semaines avant la détection des premiers cas en Europe et qu’il aurait gardé pour lui ces informations cruciales ? Absolument pas. Car c’est au terme d’une enquête interne portant sur les 24 patients atteints de pneumonie et admis dans le service de réanimation qu’il dirige au cours des mois de décembre 2019 et de janvier 2020, que le médecin et son équipe ont pu se rendre compte, rétrospectivement, qu’un cas positif au Covid-19 avait été hospitalisé dès le 27 décembre 2019 :

Voir aussi :

Coronavirus et chloroquine : comment Gilbert Collard joue avec la théorie du complot

Roselyne Bachelot : « À l’époque, on m’a accusée d’avoir servi les intérêts des industriels »

(Dernière mise à jour le 29/07/2020 à 22h05 : modification et complément sur le document de l’ARS d’Île-de-France du 19 mars 2020)


Article publié le 02 Août 2020 sur Conspiracywatch.info