Mai 13, 2020
Par Paris Luttes
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Lundi 11 mai, il n’y a pas eu d’« explosion » de colère populaire. Contrairement à ce que les « renseignements généraux » craignaient – ou plutôt, contrairement à ce qu’ils avaient envie de faire savoir à la presse qu’ils craignaient. Car c’est peut-être cela, l’information à retenir de ces articles (par exemple celui-ci) où des médias disent qu’ils « ont pu consulter » des notes policières à propos d’un retour possible de la contestation politique. Dans quel but le ministère de l’Intérieur le fait-il savoir ? Dans le but, peut-être, de justifier à l’avance les moyens employés pour réprimer des révoltes logiques, après de longues semaines qui ont multiplié autant de motifs de colère. Au cas où on aurait oublié que « l’état d’urgence sanitaire » est avant tout un état d’urgence.

Car s’il n’y a pas eu d’explosion généralisée de la colère populaire, il y a bien eu, ce lundi 11 mai, de nombreux rendez-vous dans différents endroits de la région parisienne, à l’initiative de collectifs de quartiers et de groupes formés pendant les « Gilets jaunes » notamment. Ces manifs et ces rassemblements avaient valeur de test. Celui organisé à l’Île-Saint-Denis en fin d’après-midi, à l’appel de nombreuses organisations et de collectifs, visait à dénoncer les violences policières, et à soutenir les révoltes qui avaient éclaté dans des quartiers populaires ces dernières semaines. Cet appel régional à faire une chaîne humaine prenait logiquement le pas sur le petit rassemblement local de déconfinement d’abord envisagé, suite à une déambulation dans les rues de l’Île-Saint-Denis le jour du 1er mai.

La chaîne humaine contre les violences policières était appelée sur le pont de l’Île-Saint-Denis, à l’endroit où une plaque commémorative rappelle que, le 17 octobre 1961, des policiers français avaient reçu l’ordre de réprimer une manifestation indépendantiste de travailleurs algériens en les jetant dans la Seine, causant ainsi des centaines de mort. Cela se passait à Paris, et sur de nombreuses berges du 92 et du 93. La phrase d’un policier : « Un bicot, ça ne nage pas » – enregistrée le 26 avril dernier alors que lui et ses collègue repêchent, puis tabassent en riant une personne de nationalité égyptienne qui s’était jetée dans le fleuve pour tenter d’échapper à un contrôle – témoigne d’une mémoire policière de ces exactions, et du sentiment d’impunité qui règne dans leurs rangs.

Et d’autant plus quand on sait qu’une semaine avant, une autre agression policière médiatisée avait eu lieu à Villeneuve-la-Garenne, de l’autre côté de la Seine. Une voiture de la BAC avait tendu un guet-apens à un jeune motard, en ouvrant délibérément une portière au moment où il passait à proximité (ce qui a très sérieusement blessé le jeune motard). S’en était suivies des journées de révolte, parties de certaines cités : des soirées faites d’attaques au feu d’artifice des policiers et de leurs véhicule, et d’habitant·es qui invectivent les occupants depuis leurs fenêtres. Ces révoltes étendues à différents quartiers de France avaient permis qu’on parle de cela, non seulement dans la zone mais aussi dans les médias : les violences policières qui se sont multipliées pendant le confinement, l’exaspération face aux amendes répétées et qui s’ajoutent à d’autres difficultés.

Quelques jours de révolte, donc, suivies de longues soirées de punition collective, avec des hélicoptères en vol stationnaire balayant de leur projecteurs surpuissants les façades silencieuses de certains immeubles. Pendant que, en contrebas, des CRS derrière leurs boucliers pointent des fenêtres avec leurs flashballs, au cas où un habitant montrerait son nez. Et cela pour changer des journées où, quand deux véhicules de police arrivent au pied des immeubles, tout le monde doit improviser une fuite pour éviter l’amende et le contrôle. Car, comme on avait pu le lire sur les murs de certaines cités pendant les révoltes de l’hiver 2017, suite au viol de Théo (la dernière fois où on avait vu une présence policière aussi massive dans toute cette zone) : « Théo te rappelle pourquoi Zyed et Bouna courraient ».

Au début de ce rassemblement lundi, les flics sont très nombreux à nous attendre. Il y a quelques centaines de manifestant·es. Immédiatement, la police forme une nasse autour des plus visibles, portant banderoles et pancartes, et rassemblé·es devant la mairie. La tension est élevée, tout le monde sent que le fait de devoir se battre pour simplement se rassembler dans la rue va devenir un enjeu au cours des prochains mois. Des groupes de gens se pressent autour de la nasse et tentent de mettre la pression, sans céder à celle des flics. Il y a une file ininterrompu de véhicules de police garés sur certains axes de l’île. On essaye de se déplacer sur la rue pour augmenter le désordre, mais c’est un peu mou.

Dans la foule de départ, il y a relativement peu d’habitant·es des quartiers alentours. Peu à peu pourtant, des passant·es et des habitant·s des cités autour s’ameutent, chambrent les flics qui ne portent pas de masque et ne respectent pas les gestes-barrière, et qui bloquent eux-mêmes la circulation des trams et des voitures, à force de vouloir nous empêcher de le faire.

Cela devient l’objectif principal de la police : rétablir la circulation des voitures et des trams. Ils prennent un haut-parleur : « Il y a des femmes et des enfants qui veulent rentrer chez eux, dispersez-vous ». Personne n’y croit, et tout le monde les moque.

De l’intérieur et de l’extérieur de la nasse, partent des chants de Gilets jaunes, des chants contre la police. Le fait qu’on soit rassemblé·es devant la mairie est assez significatif. C’est le fruit du hasard, parce que la mairie est placée juste au bout du pont où devait se tenir la chaîne humaine. Mais on peut y voir un lapsus : comme si on cherchait à toucher la mairie, comme autrefois l’église pour se mettre à l’abri d’une agression – c’est dérisoire mais compréhensif, sous les regard des brutes de la BRAV, et vue la file de camions d’interpellation qui continue d’affluer des deux côtés de l’Île. Le maire de l’Île-Saint-Denis, Mohamed Gnabaly, n’était-il pas signataire de l’appel à rassemblement ? On aurait pu le voir, avec son écharpe tricolore, en train de mettre en jeu son autorité d’élu et d’OPJ, pour tenter de faire respecter la liberté de manifester.

Mais c’est bien ce maire qui, avec le maire communiste de Saint-Denis, a réclamé au ministre de l’Intérieur plus de policiers autour de la gare SNCF pour réprimer les vendeurs sans-papiers à la sauvette, avec une rhétorique sécuritaire digne de TF1. Et qui aborde la possibilité d’ouvrir un commissariat sur l’Île-Saint-Denis, qui en est jusque-là épargnée.

C’est bien cette mairie « écologiste » qui a installé, sur un de ses côtés, une gigantesque affiche de soutien au Jeux Olympiques de 2024, un grand projet imposé qui doit en partie se tenir ici. Une des formes que prend localement la catastrophe urbanistique, sociale et écologique, qui nous apparaît encore plus inutile après la période de confinement.

Lorsque, pendant plusieurs semaines, on est rendu·e à son périmètre immédiat, avec notamment des enjeux vitaux qui attirent l’attention (s’approvisionner en denrées ou de prendre soin de la santé, pour soi, et pour les habitant·es et voisin·es), est-ce qu’on n’aperçoit pas mieux toute la dangerosité de ces projets, qui rendent les territoires toujours plus inhabitables ? En tout cas, la reprise normale de l’activité, en ce jour de déconfinement partiel, ce sont aussi les marteaux-piqueurs et les bétonneuses qui reprennent leur ouvrage au sud de l’Île, pour continuer l’engloutissement au sein du Grand Paris des quartiers populaires, avec de leurs espaces de respiration et leurs milieux vivants. Tous les pouvoirs locaux y apportent leur bénédiction – avec des promesses d’enrichissement.

Au bout de quelque heures la nasse se relâche, les policiers se postent sur le parcours de la gare, pour s’assurer qu’aucune manifestation sauvage ne reparte vers Saint-Denis.




Source: Paris-luttes.info