« Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur les mesures de confinement« 

Édouard Philippe l’a lancé de manière cavalière, tel un défi, dans la droite ligne du « qu’ils viennent me chercher » macronien.

Ceci constitue au mieux une diversion, au pire une provocation.

Alors évidemment qu’on a envie de le dire, qu’il y a eu du retard sur les mesures de confinement, vu l’ampleur que prend chaque jour l’épidémie, matérialisée par ses statistiques lugubres.

Édouard nous tend ici un piège visant à divertir notre attention de la vraie responsabilité de l’État (sur le long terme), et de son gouvernement (depuis presque trois ans). Ce piège ressemble à l’image de l’ivrogne cherchant ses clefs sous le lampadaire : voici ce que je vous montre, cherchez dans ce halo de lumière.

Mais si on fait un pas en arrière, pour avoir un angle de vue plus large, ce qui pose problème dans la gestion de cette épidémie, ce n’est pas la vitesse de réaction de quelques chefs à plume.

Ce qui est problématique, ce sont :

  • oui, les graves erreurs d’appréciation sur la manière de gérer une fois l’épidémie à nos portes,
  • mais aussi l’insuffisance flagrante des structures de l’appareil étatique pour ce faire (qui a largement été pointée ailleurs)
  • et le mépris que tout cela révèle à notre endroit, de la part de ceux qui nous gouvernent (qu’on examinera plus en détail ici)

On ne reviendra pas ici sur les coupes à la tronçonneuse dans les budgets de l’hôpital public et sur l’instauration de techniques de gestion calamiteuses qui ont mené à la situation que l’on connaît aujourd’hui : l’insuffisance du système sanitaire institutionnel (incarné par l’hôpital public) à absorber l’afflux de malades, et en conséquence, le confinement généralisé de la population.

On ne développera pas non plus le criminel cafouillage autour de l’absence de masques, de tests, ou du maintien des élections, qui mathématiquement vont causer une mortalité supplémentaire (masques qui bien évidemment ralentissent la circulation du virus en stoppant les gouttelettes porteuses – et il n’est pas nécessaire d’être si malin ou Sibeth pour le savoir).

« Personne ne pouvait prévoir« , nous disent-ils. Mais c’était bien prévu par les personnes dont c’était le boulot de le prévoir. On le verra.

Mais au-delà de cette posture bien facile à tenir après les événements, on peut néanmoins constater le mépris manifesté à notre endroit par l’État et ses experts dans diverses publications.

Pour premier élément à charge, le « Guide méthodologique – Préparation à la phase épidémique de Covid-19 » rédigé par le Ministère de la santé, à destination de l’ensemble des « acteurs du système de santé » afin que ceux-ci puissent « se préparer et se mobiliser« . Il est daté du 16 mars, soit le jour de l’annonce du confinement.

(On notera en passant qu’à moins que le ministère de la santé ait eu le 16 mars une illumination et ait prévenu dans la foulée le gouvernement qu’il fallait confiner, on savait déjà l’engorgement du système de santé [1] et donc la nécessité du confinement… mais cessons de faire l’ivrogne sous le lampadaire)

Vite dit, ce document a un objectif qui surplombe les autres : éviter la saturation du système de santé hospitalier, en organisant le tri et le délestage des patients « ne nécessitant pas d’hospitalisation« , sur les médecins de ville et autres structures de soin. Les malades présentant des formes jugées moins sévères sont donc renvoyés chez eux, à l’isolement, sans même être testés [2].

Concrètement, la stratégie de réponse du gouvernement une fois reformulée dit ceci : « nous n’avons pas assez de place dans les hôpitaux pour traiter tout le monde, ni même tester les cas suspects ou présentant des symptômes moins graves, ces derniers seront donc renvoyés chez eux »

Dans ces conditions, il paraît inéluctable que le gouvernement choisisse un confinement strict et martial : on ne sait même pas où est le virus, et on assume de ne pas savoir. Dans ce brouillard de guerre, le glaive s’abat donc sur la population. Ou plutôt avant même qu’on sorte de notre sidération lacrymogène, le tonfa du maintien de l’ordre nous nasse subitement.

Sommes-nous l’ennemi intérieur ? Plutôt l’irresponsable qu’il faut nasser

La population, dans le discours du gouvernement n’est plus qu’un ennemi, un ennemi pour elle-même. On nous retire tout potentiel de soin et d’aide, au profit du maintien de l’ordre sanitaire. En miroir de l’incapacité des salariés de décider collectivement de la production, on postule notre incapacité à prendre soin de nous-mêmes, ou même plus basiquement de comprendre la situation.

C’est flagrant dans les avis du 12 et du 14 mars rendus par le Conseil « scientifique », qui de manière totalement non-scientifique, n’aborde la question de la population que sous le prisme du respect et de l’adhésion aux mesures de contrôle (le 12, le Conseil dit en substance « il ne faut pas confiner trop vite, sinon ce sera contre-productif – il faut que les gens aient suffisamment peur ») [3].

Le 14, le Conseil a regardé les images du week-end sur BFM et se prononce « scientifiquement » en disant que « manifestement les gens sont irresponsables » [4].

Nous ne sommes pas un obstacle à la gestion de l’épidémie, nous sommes une ressource de soin mutuel

L’attention entière du système hospitalier se focalisant – à raison – sur les cas les plus graves, les malades « ordinaires » sont largement livrés à leur sort.

Outre l’incapacité de l’hôpital à suivre le rythme de l’épidémie – les lits et personnels « excédentaires » ayant été patiemment réduits à peau de chagrin – on voit le bénéfice gigantesque qu’on retirerait d’une population formée au soin.

Qui pour s’occuper des malades à domicile lorsque les professionnels sont à l’hôpital ? Qui pour faire du lien social auprès des personnes “vulnérables” ? Sur le long terme il est littéralement vital d’accroître notre capacité à prendre soin des un·es des autres. Les mesures de confinement, couplées à l’absence de formation et de matériel (pensez « masques ») entravent aujourd’hui nos capacités de soin mutuel.

On note dans le même mouvement qu’il ne traverse pas l’esprit de nos gouvernants de nous faire confiance, nous, gaulois·es réfractaires, incapables de comprendre comment le virus circule ni comment utiliser un masque. Nous sommes les irresponsables du marché Barbès, et ceux qui osent sortir au mépris du confort de nos deux-pièces bondés.

Mais au-delà de notre procès en irresponsabilité, ce qui se joue c’est notre déresponsabilisation : nous serions incapables de collectivement prendre la responsabilité de notre propre santé, de notre propre vie.

Le retard qui est flagrant aujourd’hui, ce n’est pas le retard pris sur les mesures de confinement, c’est le temps perdu à faire confiance à l’État pour prendre en charge tous les aspects de notre vie et de notre mort.

Il ne s’agit pas de dire que nous nous en sortirions mieux sans hôpital public ou système de soin nationalisé ; il s’agit de ne pas s’en remettre exclusivement à ce qu’on décide pour nous, à ceux qui décident pour nous. Prenons nos précautions, mais sortons de chez nous pour prendre soin des autres.

Sur le long terme, il s’agit de libérer du temps de travail pour se former au soin, pour tisser des réseaux d’entraide et de solidarité qui nous rendent résilients en période de crise – car celle-ci n’est pas la dernière. C’est le moment d’accroître notre autonomisation vis-à-vis des structures de l’État qui enferme et tue, par dessein depuis toujours et aujourd’hui par négligence.


Article publié le 02 Avr 2020 sur Paris-luttes.info