À l’exception de la ville de Winnipeg qui procéda à l’inauguration en 2017 d’un monument commémoratif sur la grève générale de 1919, peu d’efforts ont été déployé pour commémorer ce centième anniversaire. On est ici bien loin des commémorations du bicentenaire de la guerre de 1812 souligné à coups de millions par l’ancien gouvernement conservateur de Stephan Harper. Pourtant, cet événement, qui dura six semaines et qui compta 171 rassemblements de masse, est très important pour ce qui est de la liberté d’expression et des droits d’association, de grève et de signer des conventions collectives. Les législateurs préfèrent sans doute que l’on oublie que les membres du Parlement fédéral à Ottawa n’ont pas hésité à voter des lois liberticides, à interdire des publications ainsi que de nombreuses organisations ouvrières et révolutionnaires comme les Wobblies (membre de l’Industrial Workers of the World-IWW) de  même que le plus modéré Social democratic party of Canada (p.61). Sans oublier qu’ils ont fait emprisonner des centaines de militants et réprimer par la force les mouvements de contestation. Une attitude qu’ils n’hésiteront pas à prendre à nouveau [1] afin de garantir le maintien de « l’ordre » de privilège et la « sécurité » des possédants.
La peur des rouges au Canada

Toutes les références dans cet article proviennent de ce livre.
Officiellement, l’armistice qui met fin à la Première Guerre mondiale est signé le 11 novembre 1918 à 5h15. Mais dans les faits, ces signatures sont loin d’avoir amené la paix, la justice et la démocratie, pas plus qu’elles ont mis fin à l’impérialisme et aux combats. Comme le souligne  Daniel Francis dans son ouvrage Le péril rouge La première guerre canadienne contre le terrorisme 1918-1919 :  
« En Allemagne, des paramilitaires (Freikorps) écrasaient brutalement la révolution socialiste (…) La Russie en proie à la guerre civile n’étaient qu’un gigantesque cimetière. En Hongrie, la tentative visant à implanter un régime bolchevique  échoua.  Au Punjab, les troupes britanniques  massacraient les nationalistes indiens réclamant l’indépendance ». (p.141) 
Au Canada, la grippe espagnole emporte des milliers de personnes,  le coût de la vie augmente trois fois plus vite que les salaires et de nombreux vétérans de la guerre se retrouvent sans travail. Certains groupes, secondés par la presse, rendent les étrangers responsables de tous les maux et cultivent un sentiment d’animosité à l’égard des immigrants slaves, allemands et un autre groupe associé aux étrangers, les socialistes (les rouges). Le 26 janvier, le sentiment d’animosité à l’égard des immigrant.es atteint son paroxysme lorsque des centaines d’anciens combattants se mettent à tabasser des « étrangers » et à saccager les bureaux du Parti socialiste du Canada. (p.92)
Hier, c’était la faute des immigrants slaves, des Allemands et des rouges… aujourd’hui c’est l’islam, les musulman.e.s et les antifascistes (antifas).
Encore une fois, Richard  Martineau parle des antifas et Joseph Facal de l’immigration.
Le déclenchement de la grève
Le 1e mai 1919, après des semaines de négociations pour obtenir des augmentations de salaire et le droit de signer des conventions collectives, les employé.e.s municipaux chargé.e.s des travaux publics cessent le travail. (p.175) Le 6 mai, le Conseil des métiers du travail (CMT) décide de distribuer des bulletins de vote dans tous les syndicats. Le 13 mai, le secrétaire du CMT de Winnipeg dévoile devant une salle comble les résultats du vote. L’appui à la grève générale est sans équivoque, plus de 11 000 travailleurs et travailleuses sont favorables contre 500 (p.176) Deux jours plus tard, soit le 15 mai 1919, des dizaines de syndiqué.e.s et non-syndiqué.e.s se joignent à la grève. Le premier juin 1919, de nombreux centres urbains au Canada sont touchés par des grèves de soutien.
La presse de l’époque préfère nourrir les théories du complot. Le Winnipeg Citizen écrit que les  « 5 rouges » à la tête du mouvement révolutionnaire au Canada avaient sous leurs ordres « 2500 agitateurs rémunérés et bien entraînés »  et la revue Saturday Night affirme dans ses pages que la grève générale de Winnipeg visait à implanter « un gouvernement des soviets»  (p. 131)
« Les femmes jouèrent un rôle décisif dans cette crise » (p.190)
Les standartistes, les pâtissières, les confiseuses, les commis et employées de magasin, les sténographes, les couturières et les serveuses firent également front commun. Mais sans revenu, de nombreuses femmes n’arrivent plus à payer leur loyer ou nourrir leur famille. La Ligue ouvrière féminine ouvre alors le labor café et sert jusqu’à 1500 repas par jour et ce durant toute la grève.  (p.191 )

Le citizen’ commitee of 1000
Parallèlement, un groupe d’hommes d’affaires et de représentants des professions libérales convoquent en assemblée le citizen’ commitee of 1000 [2] pour protester contre la grève. Le groupe déclare que la grève est une conspiration révolutionnaire menée par un petit groupe « d’ étrangers méprisables ». Le comité décide de faire paraître son propre journal et recrute des volontaires pour remplacer les pompiers en grève et assurer certains services publics. Ils essaient même de nuire aux activités du Labor café en les faisant chasser du premier hôtel où les  cuisinières tenaient leurs activités.  (p.191)
La répression de l’État
Le 6 juin, le maire Gray interdit les manifestations de rue et congédie 240 policiers pour les remplacer par une unité d’agents spéciaux engagés sur le tas auxquels il distribue des matraques. Dès le 10 juin, ses agents se mettent à tabasser les manifestant.e.s.
Le 17 juin, le gouvernement fait arrêter dix chefs du comité central de grève et deux propagandistes de la One Big Union, syndicat nouvellement formé. Mais comme l’auteur du livre le souligne: « Les dix de Winnipeg étaient d’origine britannique, ce qui plongeait le gouvernement dans l’embarras puisqu’il ne cessait de répéter depuis des semaines que les principaux conspirateurs étaient des extrémistes étrangers. » (p.196)
Le « bloody saturday »
Le 21 juin, une manifestation monstre est organisée pour protester contre l’arrestation des chefs syndicaux. Des bagarres éclatent et la milice tire sur la foule. Elle tue Mike Sokolowiski et Steve Schezerbanowes en plus de blesser 30 manifestant.e.s. Le « samedi sanglant » se termine par l’occupation des rues de la ville par des troupes fédérales. 
 « Le sang a coulé, mais la loi et l’ordre ont été maintenus » déclare le sénateur George Foster.
Quatre jours plus tard, la grève générale de Winnipeg prend fin sous la pression des employeurs et du gouvernement canadien.

[1] Notamment en envoyant l’armée canadienne dans les rues de Montréal à l’automne 1970.
[2] Mouture élargie du Commitee of 100 fondé l’été précédent à la suite de conflits avec des travailleurs et travailleuses.


Article publié le 07 Mai 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com