Juin 21, 2021
Par Lundi matin
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Le 22 mai 2006, Ă  Oaxaca de JuĂĄrez, la capitale qui tient son nom de l’ancien prĂ©sident Benito JuĂĄrez, originaire des montagnes du nord d’Oaxaca, les enseignants affluent de tout l’État avec leurs familles et dĂ©butent une occupation du zĂłcalo, la place centrale. Ils rĂ©clament une augmentation de leurs salaires, qui s’élevaient Ă  l’époque Ă  120 dollars par mois, car le poids du tourisme entraĂźne une hausse du coĂ»t de la vie. Et ils s’opposent Ă  la privatisation de l’éducation, symbolisĂ©e par la visite du prĂ©sident dans la ville pour inaugurer une universitĂ© privĂ©e. Martina, 85 ans, rĂ©sidente de Oaxaca, se souvient de cette Ă©poque. « 70 000 enseignants sont arrivĂ©s, ils ont dressĂ© des campements dans tout le centre, les rues Ă©taient bloquĂ©es par des barricades, il y avait des grandes manifestations avec des centaines de milliers de personnes Â».




Les semaines passent et la mobilisation se poursuit, tandis que le gouvernement reste sourd aux revendications des enseignants. Le 14 juin, le gouverneur de l’Etat de Oaxaca, Ulises Ruiz Ortiz, ordonne l’évacuation du centre ville occupĂ©. « Les gaz lacrymogĂšnes ont inondĂ© le centre, ils Ă©taient lancĂ©s depuis des hĂ©licoptĂšres, ils entraient dans les maisons, les Ă©coles. Mais les enseignants ont rĂ©ussi Ă  acculer les policiers, ils les ont surpassĂ©s et finalement ils ont dĂ» battre en retraite Â». La bataille du 14 juin marque un tournant dans le mouvement social. Tandis que la solidaritĂ© et le soutien d’une majoritĂ© de la sociĂ©tĂ© civile vient Ă©largir la base du mouvement insurrectionnel, la rĂ©pression, le siĂšge ordonnĂ© par les autoritĂ©s, les tirs Ă  balles rĂ©elles, delĂ©gitiment le gouverneur, dĂ©jĂ  fragilisĂ© par des accusations de fraude Ă©lectorale.

Le jour suivant, le 15 juin, les paysans, les jeunes convergent vers le centre pour apporter leur soutien aux enseignants rĂ©primĂ©s. Au cours de la semaine, 350 collectifs de la sociĂ©tĂ© civile se rĂ©unissent et forment l’AssemblĂ©e populaire des peuples de Oaxaca (APPO). « Le mĂ©contentement social de tous les citoyens est ce qui a permis cette convergence et la constitution de l’APPO Â», affirme Andres, syndicaliste de la section XXII du CNTE. Pendant 6 mois, l’APPO renforcera ce pouvoir populaire et formulera des propositions politiques. « Ils ont construit une forme de gouvernement ouvrier, paysan et populaire Â» Ă  partir des diffĂ©rents secteurs : syndicat d’enseignants, organisations indigĂšnes, paysannes, de femmes, de jeunes, d’activistes et d’ONG… Cette grande variĂ©tĂ© d’organisations peut expliquer la diversitĂ© des revendications, qui couvrent de nombreux enjeux. Sur le plan dĂ©mocratique et institutionnel, ils exigent la reconnaissance de la multiethnicitĂ© et du multiculturalisme de la sociĂ©tĂ© oaxaquena, le respect de l’autonomie des communautĂ©s, une plus grande participation populaire aux processus politiques et la rĂ©forme des institutions politiques et du systĂšme Ă©lectoral. Sur le plan Ă©conomique, des propositions Ă©mergent de l’APPO telles que la mise en place de rĂ©seaux de vente directe des producteurs aux consommateurs, la valorisation des coopĂ©ratives, le soutien aux projets de dĂ©veloppement rĂ©gional, une rĂ©forme fiscale… Sur le plan social, des rĂ©formes sont demandĂ©es dans les domaines de la santĂ© et de l’éducation. Enfin, la destitution du gouverneur Ulises Ruiz Ortiz est Ă©galement l’une des principales revendications.

GrĂące Ă  l’APPO, une institution et un contrĂŽle politique et administratif du territoire sont Ă©tablis. Un organe populaire se substitue Ă  l’autoritĂ© du gouvernement et des forces de police. Les bĂątiments publics sont occupĂ©s, le gouverneur, le maire et tout le personnel politique fuient la ville occupĂ©e. Une vĂ©ritable commune est instituĂ©e Ă  Oaxaca. Elle durera prĂšs de 5 mois, et si elle ne laissera pas dans l’histoire une trace aussi importante que celle de Paris, ce sera uniquement parce qu’elle ne fut pas Ă©crite par Marx. « La Commune de Oaxaca est un exemple pour l’humanitĂ© Â», conclut Andres.

Au cƓur de l’effervescence de la commune de 2006, l’ASARO (AssemblĂ©e des artistes rĂ©volutionnaires de Oaxaca) a vu le jour. Elle est nĂ©e de l’initiative de jeunes artistes graffeurs, et un espace culturel appelĂ© Emiliano Zapata a Ă©tĂ© ouvert. « Nous voulions apporter au mouvement notre capacitĂ© d’organisation en tant que crĂ©ateurs, mais aussi crĂ©er des ponts et des liens de solidaritĂ© avec les gens Â», explique Mario, l’un des fondateurs. Au jour d’aujourd’hui, le collectif ASARO est dissous depuis 2018. Selon Juan et Esteban, « Mario menait la rĂ©flexion politique au sein d’ASARO, artiste et activiste, il ne s’arrĂȘte jamais. AprĂšs la dissolution du collectif, chacun a ouvert son propre atelier et tout est devenu trĂšs compĂ©titif, ça a perdu le sens collectif et politique. Â» 15 ans plus tard, lors de la marche qui commĂ©more la bataille du 14 juin, des groupes de jeunes peignent les murs et collent des affiches sur les trottoirs, preuve que, bien que l’ASARO soit dissoute, cette expression artistique de la lutte politique est toujours d’actualitĂ©.




La lutte pour l’information et la constitution de mĂ©dias rĂ©volutionnaires et populaires reprĂ©sentant le mouvement a Ă©galement Ă©tĂ© une Ă©tape fondamentale qui marqua le cours des Ă©vĂ©nements. Depuis l’universitĂ© occupĂ©e, les Ă©tudiants Ă©mettent Radio Planton durant prĂšs de 6 mois. Puis, le 9 aoĂ»t, des milliers de femmes, organisĂ©es au sein du ComitĂ© de coordination des femmes de Oaxaca (COMO), ont pris le contrĂŽle de la station de radio et tĂ©lĂ©vision publique Canal 9 et l’ont immĂ©diatement mise au service de la Commune. Les mois d’occupation de Canal 9 « nous ont permis de diffuser et de dĂ©noncer les atrocitĂ©s, les disparitions et les viols commis par la police et les paramilitaires Â», insiste Eleonora, qui participa Ă  l’occupation.

Tout au long des 5 mois de la commune de Oaxaca, les personnes mobilisĂ©es ont fait face Ă  une terrible rĂ©pression. Officiellement, 20 assassinats par les forces publiques ont Ă©tĂ© recensĂ©s. Mais presque chaque nuit, les barricades Ă©taient attaquĂ©es par des unitĂ©s paramilitaires, composĂ©es de civils et de partisans du PRI, protĂ©gĂ©s par la police. Ces milices ont Ă©galement attaquĂ© des communautĂ©s indigĂšnes et assassinĂ© deux journalistes. Fin octobre, dĂ©stabilisĂ©e par ces attaques et par les dissensions internes entre rĂ©formistes et rĂ©volutionnaires, l’APPO se dĂ©clare en Ă©tat d’alerte. Quelques jours plus tard, envoyĂ©es par le gouvernement fĂ©dĂ©ral, des unitĂ©s de la marine et de l’armĂ©e de terre arrivent Ă  Oaxaca, renforcent la prĂ©sence militaire dans les communautĂ©s indigĂšnes et mettent fin Ă  six mois de mouvement populaire. Les dĂ©nonciations de violations des droits de l’homme n’ont jamais fait l’objet d’une enquĂȘte. C’est pourquoi, depuis lors, chaque 14 juin, la population continue de se mobiliser. Andres insiste sur le fait qu’il y a « une demande de justice pour les camarades, les Ă©tudiants, qui ont Ă©tĂ© assassinĂ©s Ă  l’époque. Aujourd’hui, personne n’est en prison, nous demandons justice. Nous marchons aussi parce que la couleur du sang ne s’oublie jamais, et qu’en ce jour (14 juin 2006), l’histoire fut Ă©crite dans le sang. Â»L’APPO vit toujours dans les communautĂ©s qui luttent”, conclut-il.

La Commune de Oaxaca met en lumiĂšre les revendications d’autonomie politique, de souverainetĂ© populaire sur les territoires, rĂ©currente et centrale dans les mouvements de lutte partout en AmĂ©rique Latine.

La touristification massive de certains espaces est un exemple de ce qui peut conduire Ă  dĂ©possĂ©der les populations du plein usage et de l’autonomie de leur territoire. “Oaxaca a toujours Ă©tĂ© une ville consacrĂ©e au tourisme, il n’y a pas d’autre industrie ici”, explique Paty, gĂ©rante d’une auberge du centre-ville. Cette industrie touristique monopolistique a entraĂźnĂ© une dynamique de gentrification dans le centre historique de la ville. “Les gens d’ici ne viennent que dans le centre, pour prendre une glace, manger quelque chose sur la place, se promener, mais ils vivent de plus en plus loin. En plus du tourisme, de nombreux Ă©trangers se sont Ă©galement installĂ©s ici”, explique Lalo tandis qu’il sert au cafĂ© Revueltas, un espace culturel de Oaxaca.

Assise en terrasse, Ixtel, rĂ©cemment diplĂŽmĂ©e comme ingĂ©nieure en environnement, s’indigne. “Maintenant, ils vendent des paquets pour la fĂȘte des morts, par exemple, en tant que touriste, vous pourrez entrer dans les cimetiĂšres, faire une offrande sur les autels, alors que les gens y vont traditionnellement parce qu’ils ont des proches enterrĂ©s lĂ -bas. Il y a des Ă©vĂ©nements populaires de musique et de danse, oĂč tout le monde avait l’habitude d’aller et maintenant ils font payer l’entrĂ©e. Ils ont commencĂ© Ă  tirer profit de la culture et les gens sont spoliĂ©s de leurs pratiques culturelles ainsi que des espaces oĂč elles se dĂ©roulent. En se vendant au tourisme, nous perdons notre culture”.

Milta est un village situĂ© Ă  une heure de la ville de Oaxaca. On y produit de l’artisanat, en grande quantitĂ©, dont la plupart sera vendu 20 fois plus cher dans les villes balnĂ©aires du Yucatan ou du Pacifique, Cancun ou Acapulco. “Ils nous imposent de produire certains objets, des dessins, tout cela en grande quantitĂ©. Nous trouvons cela ridicule, que ce soit pour le modĂšle Ă©conomique ou car cela nous limite en termes de crĂ©ativitĂ© artistique”, admet Francisco, un artisan de Milta, avant d’ajouter : “Mais nous le faisons, nous n’avons pas le choix”.

PrĂšs de Milta, Ă  Hierve el agua, se trouve l’une des deux seules cascades pĂ©trifiĂ©es au monde. C’était un endroit Ă  forte frĂ©quentation touristique, la plupart des visiteurs passant par Oaxaca venaient y passer la journĂ©e en excursion. Mais les habitants ont dĂ©cidĂ© d’en fermer l’accĂšs. Cela reprĂ©sentait une charge trop importante pour la communautĂ©, tant sur le plan social qu’environnemental. Et le bĂ©nĂ©fice Ă©conomique n’était pas significatif non plus. On peut y voir un exemple concret de rĂ©appropriation de l’espace par la communautĂ©, aprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©passĂ©e par le tourisme de masse qui avait converti les habitants en spectateurs de leur propre territoire.

Dans la ville de Oaxaca, Ă  quelques rues du ZĂłcalo, alors que la marche en mĂ©moire de la Commune progresse, Esteban, le jeune graffeur, peint en noir sur les murs du SecrĂ©tariat au Tourisme : “Oaxaca no es turismo, Oaxaca es lucha y dignidad”.




D’autre part, les ambitions dĂ©veloppementalistes des gouvernements et la mise en Ɠuvre de mĂ©ga-projets menacent Ă©galement les formes d’autonomie des territoires. Oaxaca compte 551 des 2457 municipalitĂ©s du Mexique. 62% de la superficie de l’État sont des propriĂ©tĂ©s communales, c’est-Ă -dire qu’un tiers de toutes les terres communales du Mexique se trouvent dans l’État de Oaxaca, oĂč 60% de la population est paysanne. Dans ces municipalitĂ©s, il existe une certaine autonomie politique, reconnue par la constitution. Cela signifie qu’ils ont des systĂšmes normatifs internes avec leurs propres formes d’élection des autoritĂ©s, d’autogestion. « Ils dĂ©fendent et exercent au quotidien leurs propres maniĂšres de faire de la politique, de gouverner leur village et d’organiser la vie en commun Â». Dans ces municipalitĂ©s, oĂč se concentrent les communautĂ©s indigĂšnes, les droits au territoire et aux ressources sont exercĂ©s collectivement.

Bien que reconnues en thĂ©orie, ces communautĂ©s indigĂšnes et ces autonomies politiques ne sont pas prises en compte lorsqu’il s’agit de planifier et de mettre en Ɠuvre des mĂ©gaprojets qui rĂ©pondront aux ambitions dĂ©veloppementalistes des gouvernements et feront le bonheur des investisseurs. Dans l’isthme mexicain, lĂ  oĂč les CaraĂŻbes et le Pacifique se rencontrent, entre les États de Veracruz et d’Oaxaca, le ’Corridor interocĂ©anique de l’isthme’ est actuellement en cours de construction. Autoroutes, chemins de fer, ports et parcs industriels, pour concurrencer le canal de Panama, et le projet de canal mis en Ɠuvre au Nicaragua. « Ces grands projets dĂ©structurent les communautĂ©s, tant sur le plan social qu’économique Â», explique Lalo. « Elle les prive de l’usage et de l’autonomie de leurs territoires Â».

AprĂšs les Ă©vĂ©nements de Buenos Aires en 2001 et de Cochabamba en 2003, Oaxaca a Ă©tĂ© l’une des premiĂšres insurrections du XXIe siĂšcle en AmĂ©rique latine. Ce ne fut pas et ce ne sera pas la derniĂšre. Les mois et les annĂ©es passent, et les peuples continuent de se soulever. Pour reprendre le contrĂŽle de leurs territoires, de leurs existences. Hier Ă  Oaxaca, aujourd’hui Ă  Cali, au Chiapas ou au Chili, de nouvelles façons de faire de la politique se construisent, de maniĂšre autonome, collective. Partout, des embryons de pouvoirs rĂ©volutionnaires et populaires Ă©mergent.

Este escrito estĂĄ dedicado a todxs lxs compañerxs que ahora luchan en Cali, fortaleciendo un poder popular, que no es sin recordar la “Comuna’”de Oaxaca y la APPO.

De Oaxaca, “ciudad de la resistencia”, a Cali “capital de la resistencia”.

De Oaxaca, donde “se tomó por asalto al cielo”, a Cali “sucursal del cielo” convertida en “sucursal del aguante”.

Alexis Habouzit




Source: Lundi.am