Juin 21, 2022
Par Paris Luttes
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Voilà une petite phrase qu’on a tous entendue, partagée par bien des gens, toutes sensibilités politiques confondues, ” il va falloir apprendre à vivre avec le virus”. Cette phrase n’est pas juste, car nous vivons tous avec le virus depuis un moment. Qu’y a-t-il donc derrière cette petite phrase anodine, qui est prononcée par votre collègue, ami, membre de la famille comme si elle était du ressort du bon sens, de la modération, de l’entre-deux (sous-entendu : je ne suis ni complotiste, ni extrémiste du tout-sanitaire, je suis raisonnable) ? Outre le fait que cette personne nie éventuellement vos propres risques si vous êtes malade chronique, cardiovasculaire, immunodéprimé, (ou juste si vous n’avez pas envie de tenter le covid long), cette phrase vous appelle à changer votre comportement et à arrêter de prendre des précautions, quelles qu’en soient les conséquences pour vous et vos proches. Au vu de ce que cette phrase sous-entend, il faudrait peut-être rétorquer tranquillement à l’émetteur “il va falloir apprendre à assumer son validisme” ?

Quelques éléments sont donc à rappeler :

  • “Apprendre à vivre avec un virus” ne veut pas dire “faire comme s’il n’existait pas”. Toute ressemblance avec le film “don’t look up”, en mode déni, n’est pas fortuite en France, en 2022, avec le covid. Les gens disent qu’ils veulent vivre avec, mais agissent exactement comme en 2019, sans rien s’imposer, tout en râlant contre des confinements qui n’existent plus depuis un moment.

Les personnes vulnérables, les “fragiles”, les malades chroniques, ont déjà appris à vivre avec le covid, depuis 2020. Ils ont également appris à vivre avec leur pathologie, parfois depuis leur naissance. Ils ont souffert, souvent dans l’indifférence du reste de la population, ils connaissent DEJA la résilience. Donc la phrase n’a aucun sens pour eux, si ce n’est le fait qu’elle révèle que ceux qui l’utilisent sont majoritairement en bonne santé. Mais alors, que signifie-t-elle réellement quand elle est utilisée ? Certainement, elle signifie, nous on est du “bon côté”, ceux qui ont peu de risques, on a eu très peur en 2020 quand on savait pas exactement nos risques individuels, mais maintenant qu’on sait (ou qu’on croit savoir ! les chiffres officiels des décès ne tiennent pas en compte les nombreuses séquelles, les PIMS des enfants, etc !) qu’on ne risque pas grand chose, on veut que tout redevienne comme avant et qu’on laisse les fragiles avec leurs énormes risques maintenus et une vie isolée qui ne les protègera que très partiellement, vu que les lieux essentiels à la survie sont redevenus non masqués.

Quand on démêle les fils de cette phrase, on comprend qu’elle signifie ” il faut apprendre à accepter le fait d’être contaminé”. Cette idée ne constitue pas une politique sanitaire, mais un laisser-faire qui ne va rien arranger pour personne. Elle nous emmène dans des phases épidémiques successives ou quasi permanentes, avec une vigilance inconsciente permanente pour tout le monde, des arrêts de travail successifs, et surtout, c’est impossible à entendre pour les personnes à risque et leur entourage, car cela voudrait dire qu’il faudrait qu’ils acceptent de développer une forme grave, voire d’y passer, ou d’être malade à long terme. Donc, il faudrait qu’ils acceptent de se sacrifier (et avec le sourire et sans agressivité SVP, merci !).

  • L’idée n’est évidemment pas que plus personne ne vive des moments de sociabilité, mais d’adapter des espaces safe (masque en intérieur, aérer aérer aérer, malgré les courants d’air ! faire les choses dehors quand c’est possible à la belle saison) pour que tout le monde puisse venir. Les personnes vulnérables ne sont pas “sous-cloche”, elles font des choses, veulent faire des choses, ont une vie sociale, mais sont contraintes par les usages collectifs de se mettre à l’écart d’une énorme partie de la vie en société pour ne pas se mettre en danger. 28000 morts depuis début 2022, c’est énorme, ces personnes ne veulent pas venir gonfler ce chiffre et c’est leur droit le plus essentiel. Comment la société peut-elle se passer de toute une partie de la population ? Les “fragiles” ne leur manquent pas ?
  • Les lieux sans masque aujourd’hui peuvent être considérés comme les lieux qui n’ont pas aménagé un accès pour les personnes à handicap. Or ce n’est pas un handicap mais des personnes fragiles en général, encore plus nombreuses et variées, pas âgées ou au bord du tombeau, qui sont exclu.e.s de fait de tous ces lieux publics. L’école n’est donc plus inclusive. Une petite fille greffée du rein, à risque ++ (20% de chances de décéder si elle est contaminée, même vaccinée), devra retourner en classe en étant la seule à porter son masque. Elle ne sera pas protégée car c’est beaucoup moins efficace, les parents ont donc le choix entre la laisser et risquer sa vie et sa santé, ou la retirer de l’école (s’ils y arrivent). Ceci est un exemple parmi tant d’autres, un cas (ou plusieurs) comme celui-ci existe dans chaque petite école du territoire. Ils sont très peu médiatisés, et pourtant ils existent bel et bien, partout. Et je ne parle même pas des enfants de personnes à risques, qui sont encore plus nombreux.
  • Le pass sanitaire ne sert plus à rien en effet, à partir du moment où le vaccin n’empêche pas la contamination. Le pass ne sert qu’à dresser les personnes les unes contre les autres. Soit on rend le vaccin obligatoire (comme d’autres), soit on laisse réellement le choix en en assumant les conséquences sanitaires. Donc on arrête d’en parler, en fait.
  • Le “on en a assez”, ou le tabou/l’interdiction de parler du covid : ce sujet a été volontairement absent du débat à la présidentielle. 150000 morts n’ont pas suffi à provoquer un hommage national, ou du moins à parler de cette problématique qui a pourtant régi notre vie pendant deux ans. Les décès ont été totalement invisibilisés, bien plus qu’aux USA par exemple. Même les enfants morts du covid n’ont pas ou très peu été évoqués, pas une seule image de ces mômes, or en 2022, il y en a eu plus que pendant tout le reste de l’épidémie. Toutes ces personnes rayées de la carte manquent à leurs proches, représentent un drame humain. Les cacher est très malsain, cela révèle une société malade, et c’est la meilleure manière pour qu’il y en ait de nombreux autres. La réponse doit être politique. Elle nécessite des investissements dans de nombreux domaines. En en faisant un sujet tabou parce “qu’on en a marre”, on fait le jeu du gouvernement : on se cache la tête dans le sable, et on s’expose à la réitération permanente des vagues de variants. (Par ailleurs, les fragiles en ont encore plus marre, ils sont bien plus isolés que les autres, et parfois dans la précarité financière extrême faute d’avoir pu reprendre le travail dans des conditions correctes).

Au final, vous l’aurez compris, je préférerais qu’on évite d’utiliser cette phrase, ou du moins on pourrait en changer le sens, par exemple pour dire : “il faut vivre avec le virus”, et donc prendre des précautions, se tester, se masquer quand il faut, réclamer avec nous des moyens pour purifier l’air intérieur des endroits clos essentiels tels que les écoles et lieux de soin, exiger une politique sanitaire efficace. Après 2 ans de mensonges et de minimisation pour éviter de mettre en place ce chantier, le gouvernement doit faire face à ces demandes. Tout le monde y gagnerait, car notre santé est notre bien le plus précieux : c’est même l’essentiel de ce qu’on a, pour la plupart d’entre nous qui ne sommes pas actionnaires chez Total. Nous devons protéger les plus fragiles et nos enfants (qui héritent déjà d’une planète détruite !), contre un virus aux conséquences inégalitaires et dont on ne connaît pas précisément l’impact à long terme sur la santé.




Source: Paris-luttes.info