Août 30, 2021
Par Lundi matin
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Photo d’en-tête : « L’isolement alimente la mort, la solidarité alimente la vie. »

Sahil, nous t’écrivons. Cela faisait plusieurs jours que tu ne nous répondais plus. Plusieurs jours que tu t’étais pendu. Évidemment, nous ne t’en voulons pas. Nous savons quels sont les (ir)responsables et les politiques qui devraient brûler dans le feu de notre rage. La police, intraitable bras armé de l’État, t’aura sali et oppressé jusque dans la mort. Devant l’immeuble où tu habitais, l’officier nous a « accueillis » en nous demandant si tu avais des « problèmes psychiatriques » :

— Non, sa demande d’asile vient d’être rejetée.

— Il s’est suicidé juste pour ça ?

— Pas de famille, pas d’asile, pas de papiers. Il avait perdu le droit de travailler. Il ne sortait plus depuis des mois parce que la police est partout dans la rue avec les opérations « scoupa » [1]

— Juste pour ça ?

« JUSTE POUR ÇA ? ». Ces 3 mots résonnent avec une terrible violence dans nos têtes. Il vous faut plus que cela ? 

L’enfermement et l’isolement progressifs dont tu as souffert Sahil, ces dernières années, était une mort à petit feu. Tu as d’abord été piégé par les frontières nationales. Le Maire d’Athènes, Bakoyannis, promoteur des « villes accueillantes » assure pourtant que les personnes migrantes are not stuck in Athens” [2]. Pendant deux ans, tu as récolté de l’argent, des informations et du courage pour accomplir le passage de plus en plus dangereux de frontières militarisées. Sahil, même au sein de ce territoire national, d’autres frontières t’ont étouffé : certains lieux ou régions d’Athènes t’étaient tacitement interdites par le harcèlement policier [3] et la menace des attaques fascistes. Comme tu nous le disais, ce n’est pas ta carte de demandeur d’asile qui aurait pu te protéger entre les mains de la police. Tu prenais pour autant ce risque en allant travailler tous les jours en Teleperformance au Pirée. L’enfermement par la terreur d’Etat s’est accentué lors du confinement et l’intensification du harcèlement policier. Ajoutons à cela, la violence du travail légal, exacerbée par le télé-travail. Enfermé, seul, dans ta chambre/bureau, à appeler à la chaîne 10 heures par jour avec une partie des clients qui te criaient dessus, les supérieurs qui surveillaient ta manière de leur parler, tes mots, ton ton, ta rapidité, ta productivité. Et c’est tout seul, dans ce même appartement, que tu as reçu l’appel de ton licenciement. En deux années, tu as été asphyxié. 

Ajoutons, les violences institutionnelles et l’attente insoutenable d’une « régularisation » des vies, comme la tienne, considérées donc comme « irrégulières », « indésirables », « étrangères au corps national ». C’est-à-dire se battre quotidiennement pour obtenir le moindre rendez-vous ou papier. Ta vie présente et future était suspendue à des décisions longues et opaques qui bouffaient ton énergie et rongeaient tes pensées [4] .

Ajoutons ta route migratoire, Sahil : la prison qu’on appelle « Centre pour demandeurs d’asile » en Serbie ; les persécutions racistes allant jusqu’à la torture que t’ont fait subir plusieurs hommes indiens. Cette image d’objet sexuel, en tant que jeune homme musulman cachemiri, t’a suivi jusqu’à Athènes, dans ses rues, dans ses bus, ses commerces, etc. Il y a également eu le racisme et la corruption des autorités indiennes contre lesquelles tu as dû te battre pour obtenir des papiers. En dépit des risques, tu continuais à te soulever en dénonçant auprès de l’ONU les crimes de ces dernières contre la population du Jammu-et-Cachemire [5].

Depuis les années 1930, des mouvements politiques se sont organisés pour mener le combat de l’indépendance du Jammu-et-Cachemire. Le peuple cachemiri, dont tu viens, est en effet un peuple de combattant.es et de résistant.es : d’abord contre les colons britanniques et la dynastie exogène qu’ils y avaient imposée de force, les Dogras ; puis à partir de 1947, à la suite de la scission de la région en deux entités nationales, l’une pakistanaise, l’autre indienne. Un peuple, unique et solidaire, dont on a arbitrairement décidé de la division au nom des nationalismes. La question des frontières donc, encore, au cœur de ton histoire, avant même que tu ne sois doté de conscience. Car elle préside à la destinée des Cachemiri.es cette “LoC”, Line of Control, comme on appelle pudiquement le tracé, non reconnu, séparant le Pakistan de l’Inde. Et dont le nom, en lui-même, met à jour la violence d’État : “control”. Toi, Sahil, tu étais pourtant né bien après cette division originelle, consubstantielle, de la formation de l’Inde et du Pakistan, deux États souverains dont une partie de la construction nationale repose sur la négation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Or de la même façon que pour les Palestinien.nes, frères et sœurs apatrides dont il est si souvent question dans vos révoltes, naître dans un territoire « occupé » marque du sceau de la lutte la trajectoire d’un peuple tout entier. 

A fortiori, la répression s’est accrue dans ta région, alors que tu n’avais pas même encore ouvert les yeux sur notre monde. Depuis 1990, c’est carrément l’état d’urgence militaire qui est en vigueur au Jammu-et-Cachemire, comme une plaie purulente, mais pas assez honteuse, sur la « démocratie » indienne. Afin de lutter contre les groupes armés actifs dans la région grâce (notamment) au soutien de l’armée pakistanaise, « l’AFSPA » [6] , puisque c’est son nom, régie le quotidien des Cachemiri.es depuis plus de trente ans. Accordant les pleins pouvoirs aux militaires, il n’a en rien mis fin aux violences insurrectionnelles séparatistes. En revanche, il a entièrement déstructuré ta société. L’ONU dénonce tous les ans les « graves violations » faites à l’encontre de ton peuple, et MSF le « syndrome post-traumatique » qui toucherait près de 90% des tien.nes. Mais derrière ces mots polis et policés, c’est de la vie d’hommes et de femmes, comme toi, comme ta mère, comme tes pairs, dont il est question. Des vies brisées, car absolument aucune famille n’est épargnée par le deuil de guerre. Des vies malmenées, brinquebalées, bricolées, car tou.tes devront trancher, à un moment, entre l’enfermement à ciel ouvert au Cachemire ou la douleur de l’exil. À la mort crûe, s’ajoutent du reste les sévices, les traumatismes, la subalternisation permanente des Cachemiri.es. À l’instar du parcours de ta mère, que la violence sociale la misogynie et le patriarcat ont enfermée dans le stigmate de « femme de mauvaise vie » et amenée à se suicider, elle aussi. Et t’ont conduit toi, dans la foulée de cet arrachement affectif, au déracinement en quittant ce sol natal que vous avez tant de fierté et de bonheur à raconter. 

Ce Cachemire si baroque au regard du reste de l’Inde, avec son climat tempéré, ses innombrables cours d’eau rigolant des Himalayas, ses pommes juteuses, ses noix croquantes, ses chinar (érables) emblématiques ou encore ses sommets enneigés et ses maisons en bois. Aucune de ces descriptions n’est complète si l’on y omet l’évocation systématique des délices du cuivré nun chaï (thé au sel) et du mordoré kawa (thé au safran), deux boissons emblématiques du Cachemire, ou encore des pantagruéliques wazwan, festin composé de plusieurs plats de viande et de riz dont, à vous écouter, vous tireriez toute votre force – de pair avec la foi. Cette géographie surprenante s’ajoute à votre histoire politique particulière pour constituer la singularité de votre identité. Tous deux sont d’ailleurs toujours tenus ensembles dans les récits que vous faîtes de « là-bas », comme si l’un expliquait l’autre – certain.es des tien.nes le pensent du reste, évoquant les intérêts économiques patents nichés dans les plis du conflit politique. 

De cet éden, pourtant vanté dans le cinéma indien des années 1960, New Delhi a donc fait un enfer pour ses habitant.es. Entre 1990 et 2015, plus de 17 000 Cachemiri.es avaient trouvé la mort sous ce régime de « maintien de la sécurité ». Avec les répressions de 2016 et 2019, on peut sans difficulté augmenter ce chiffre de quelques milliers. Par ailleurs, plus de 8 000 personnes demeurent, à ce jour, « disparu.es ». Parti.es un matin, pour aller chercher du lait, se rendre à l’école ou prendre des nouvelles d’un.e proche arrêté.e, ils et elles ne sont jamais rentré.es. Depuis, tous les vendredis, leurs femmes, sœurs, cousines, filles, se réunissent sur la place publique de Srinagar, la capitale du Cachemire, afin de réclamer la vérité quant au sort de leurs proches. Des « Folles de Mai » argentines aux « Half-Widows » du Cachemire, l’arbitraire et la violence revêtent donc les mêmes habits : disposer des corps comme s’ils n’étaient que bouts de chair comptables, administrables, disciplinables. Car c’est ainsi que sont faits les carnages à bas bruit : de lois et de fusils. Au Cachemire, cette situation perdure depuis plus de trente ans, dans l’indifférence générale en Inde comme dans le reste du monde – et à l’image de nombreux autres conflits (que l’on veut) « oubliés (r) ». 

Face à ce silence assourdissant, tes signalements répétés et inlassables Sahil, tel Sisyphe, prennent tout leur sens. Tes efforts, ta mobilisation et ta rage à faire de ce mutisme organisé un vacarme contestataire viennent rejoindre ceux de tes frères et sœurs et participent de ton identité de Cachemiri. Les mots de la lutte coulent dans votre sang. En dépit de la solitude extrême que tu as pu ressentir, ils te relient pour toujours et irrémédiablement à ta communauté ethnique d’origine, éclatée dans l’exil, mais dont les contestations rallient ses membres au Cachemire comme en diaspora, et dont tu faisais toi aussi pleinement partie. 

Car loin de la résignation et de la seule affliction, les Cachemiries sont un peuple vibrant, créatif, en résistance. La litanie de leurs maux n’a ainsi d’égal que leur résilience combative et contestataire. Sahil, tu t’inscris pleinement dans la lignée de tes pairs et depuis la Grèce, ton Cachemire résonne et rayonne. Par-delà leurs foutues frontières.

« Les programmes d’intégration sont les trous de l’enfer du racisme systématique et du sexisme structurel. » Plateia Viktorias, Athènes. Mai 2021.

Notre rage brûle face à ceux et celles qui usent de la pathologisation, de l’individualisation et du jugement moral pour expliquer ton suicide. Que tu ais trouvé le courage de vivre une deuxième fois la strangulation en quelques jours et de t’en aller vers la mort, seul dans cet appartement, avec comme dernière vision tes volets clos, cela ne suffit pas. On vient, jusque dans la mort, te culpabiliser de ne pas avoir fait assez d’efforts, de ne pas t’être battu, de ne pas avoir fait le bon choix ou bien d’avoir fait le choix le plus « facile » car dans le pire des cas « tu aurais été en prison » comme nous a lâché une de tes voisines.

Jusque dans la mort, tu es soit « l’indésirable » qu’il faut contrôler, harceler, exploiter, enfermer, chasser et expulser, soit le vulnérable qu’il faut « gérer ». Sahil, tu refusais de perdre ton autonomie en étant réduit à l’étiquette de « réfugié ». Et tu savais très bien mettre des mots sur l’appel de la mort qui te travaillait depuis des années : « Tout ce que je souhaite dans la vie, je ne peux pas l’avoir, on me le refuse. » En effet, la violence n’a pas uniquement le visage de la répression mais aussi celui du bon samaritain paternaliste, à travers les politiques dites « d’intégration », la logique humanitaire et caritative. C’est toute l’hypocrisie des « programmes d’intégration » de la municipalité d’Athènes [7]. « Les réfugiés ne trouvent pas de travail ? On doit leur enseigner des compétences. Ils sont apathiques ? On va les connecter aux groupes de citoyens actifs de la ville. Il faut repenser les politiques d’accueil ? Saupoudrons nos discours des mots solidarité, participation et innovation. Le tour est joué. » Un beau vernie de social washing pour désamorcer la radicalité de nos luttes. 

En réponse à ce tableau obscure [8] que nous venons de dépeindre (invisibilisation – isolement – enfermement – criminalisation), nous continuerons à faire corps collectif contre l’oubli des nos mort.es. Nous sommes du côté de la vie, aux côtés de celles et ceux qui luttent par et pour leur vie digne et celles des autres. Nous serons à jamais les ennemi.es des politiques mortifères de l’État et du capitalisme, de celles et ceux qui les pensent, les défendent, les « mettent en œuvre » et s’engraissent de leurs chiffres d’affaires. La lutte et la résistance passent par nos réseaux d’entr’aide mutuelle. Quand la criminalisation étouffe la vie des exilé.es et des solidaires, il devient vital d’agir hors du cadre légal. Nos actions doivent être internationalistes, plurielles et solidaires.

Comme le disait Sahil : « Free Palestine – Free Kashmir. »

[30 Juillet 2021] Nous nous battons encore pour que Sahil soit enterré, qu’il ne soit plus l’enjeu d’un business de la mort. (Un deuxième texte sera nécessaire). Dans le cas où nous prenions en charge les frais d’enterrement (autour de 1000 euros), nous ajouterons à ce texte une collecte de fonds en ligne. 




Source: Lundi.am