Septembre 26, 2022
Par Lundi matin
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A propos de la pandémie, il faut demander sous quel régime ce virus surgit-il ? C’est le même COVID, oui. Mais pour les Iraniens, c’est du déjà-vu. C’est la maladie, le virus des peuples invisibles. Sachez qu’on peut être confiné hors de chez soi, qu’il existe des confinés avant l’heure, des exilés qui ne rentrent jamais, des déplacés, des vies gâchées, des intellectuels et écrivains, femmes, militants morts étouffés. Il faut dire leurs noms : Mohammad Mokhtari, Mohammad-Ja’far Pouyandeh, Ahmad Miralaï, Daryoush Forouhar et Parvaneh Eskandari, Sadegh Hedayat, Reza Baraheni, Gholam-Hossein Sa’edi, Mohammad-Ali Jamalzadeh, Shayan Saïdpour, et aujourd’hui Mahsa Amini….

Bonjour,

Vous avez bien voulu me donner la parole. J’en suis reconnaissant.

Je dois vous confier ça : pour cette intervention j’ai écrit des pages et des pages. Et puis, je suis tombé malade. Quelque chose de vital était absent. J’avais parlé du COVID-19. Mais les pages étaient inertes. Rien ne bougeait, rien ne sortait, rien ne vivait. Il manquait quelque chose. L’essentiel. En fait, le COVID-19 n’était pas tout. Alors m’est revenu en mémoire cette phrase de Jean Racine : mon mal vient de plus loin. Pour en parler donc, il a fallu que je convoque le passé, plus ancien que le COVID, plus mortel qu’un virus.

En effet, est-il vraiment possible de parler du COVID-19 de la même façon partout dans le monde ?

Dans quel contexte, sous quel régime ce virus surgit-il ?

Je vais développer dans un instant. Avant de cela j’aimerais vous dire, cette parole que vous me donnez je veux la mettre au service de ceux que j’appelle les peuples invisibles, ceux qui ne sont jamais là, ceux qui ne sont plus là, ceux qui n’ont pas de droit de parole.

Je vais donc parler d’eux, ici, en français. Dans une langue qui leur est étrangère. Ici, en France. Dans un pays qui leur est étranger. Oui, parler de l’Iran c’est rendre présent cet ailleurs qui nous échappe. Donner la parole, donner la vie, à ce qui se tait et à ce qui s’efface.

Je posais donc la question un peu plus tôt : sous quel régime ce virus surgit-il ?

En Iran. L’Iran c’est loin. C’est faussement accessible. C’est loin de notre connaissance, loin de nos cadres de vie, loin de nos lois, nos règles, nos peurs. L’Iran c’est un décalage horaire de deux heures et demie, et une distance géographique de plus de cinq mille kilomètres d’ici.

Vous voyez donc, pour parler de l’Iran, il faut perdre ses repères, ses certitudes. Pendant quelques minutes, oublier, laisser de côté ce qu’il se passe ici. Longtemps, il était difficile de parler de l’Iran. On disait : ah, les pauvres Iraniens, qu’est-ce qu’ils souffrent ! Sans pour autant se mettre à leur place. C’était lointain, inaccessible.

Aujourd’hui, quelques centaines de milliers de morts plus tard, on commence à mieux y voir : avec le COVID-19 il s’agit enfin de se confronter au même mal. Un mal mondialisé. Epidémie, pandémie, panique, désarroi. Finalement avec l’arrivée du COVID-19 un vocabulaire commun prend forme : la peur, la mort, la pénurie, le masque, le confinement.

Le discours ambiant présente l’arrivée du COVID-19 comme un véritable changement. Pour nos vies, dans nos sociétés. Pour l’Iran, il faut prendre le contre pied. Comment parler de changement, de nouveauté, d’un regard neuf en Iran, là où la mort dans la peur est une affaire quotidienne. Pour la grande majorité du monde, le COVID-19 c’est du jamais vu. Une découverte. C’est le même COVID, oui. Mais pour les Iraniens, c’est du déjà-vu. Ici c’est la découverte de quelque chose ; mais ce quelque chose a pourtant toujours existé ailleurs. Il y a un réel décalage.

Avec l’arrivée du COVID-19, nous avons eu l’impression de perdre certaines de nos libertés, parmi lesquelles, l’interdiction de rassemblements. Aucune manifestation n’était tolérée. Cette liberté, mise entre parenthèse pour quelques semaines, est tout simplement inexistante en Iran.

Aucun rassemblement n’est toléré et ce n’est pas à cause du COVID : c’est la survie du système qui est en jeu. Un exemple, peu de temps avant l’irruption de la pandémie :

En novembre 2019 une révolte nationale s’organise, malgré l’interdiction de manifester, les Iraniens descendent dans les rues. Ils dénoncent l’inflation qui est à son comble, un pays de plus en plus isolé, car le régime fasciste exporte au Moyen-Orient son argent, ses hommes, ses méthodes d’oppression et d’assassinat, en Irak, en Syrie, au Liban, et pour son peuple il importe la pauvreté, la misère, les embargos. Le régime défie les grandes puissances de ce monde et le peuple en paie les frais. Quand le même peuple descend dans la rue pour dire qu’il n’en peut plus, les forces anti-émeute, sans ménagement, ouvrent le feu sur les manifestants.

Pendant qu’on massacre les gens, le régime ose couper l’Internet de tout le pays pour que rien ne circule, encore une fois, pour que cela ne se sache pas.

Image : Washington Post

C’est donc assez déconcertant de constater que les « nouvelles mesures » décrétées dans le monde entier afin de contrer le COVID-19, existent en fait depuis plus de quarante ans en Iran. Ici, temporaires. Là-bas, institutionnelles. Seulement, ces mesures, imposées par la force, ne sont pas là pour protéger ou préserver la vie humaine. Loin de là, elles servent les intérêts d’un régime fasciste.

Autre exemple de décalage : la distanciation sociale, un terme nouveau pour notre inconscient. Notre inconscient collectif. Mais ailleurs ça a toujours existé. C’est la règle de base en Iran : les hommes gardent une distance vis à vis des femmes. Ne pas serrer la main des femmes. Ne pas toucher. Aucun contact physique. La distanciation, là-bas, c’est la ségrégation des sexes. L’interdiction formelle de jouir. Et il y a d’autres parallèles. D’autres équivalences. Là-bas il n’y a pas besoin de masque. Il y a le voile, le tchador.

Le COVID-19 c’est aussi malheureusement compter les morts.

Il faut donc des chiffres, statistiques, un discours fiable pour évaluer les dégâts causés par le COVID-19. En Iran, rien de fiable. À titre d’exemple, les certificats de décès sont établis de façon à dissimuler la vraie raison de la mort : « problème respiratoire » au lieu de COVID-19, on trouve une autre maladie chez la personne décédée, ne pas dire la vérité, ne pas mentionner le COVID-19. Il faut présenter des statistiques alléchantes aux yeux du monde entier. Contre-vérité, infox, fausses nouvelles. Les armes abominables pour ne pas perdre la face. Encore un mensonge d’État.

Maintenant, je voudrais décortiquer la gestion du COVID-19 par la République islamique. C’est édifiant. Premier temps, février 2020, le mensonge : le régime ne donne aucune information et choisit de mentir à sa population afin d’organiser le spectacle annuel qui est l’anniversaire de la révolution islamique et puis, faire en sorte que les élections truquées aient lieu. Deuxième temps, mars 2020, la paranoïa et la stupidité sans mesure : quand il ne peut plus mentir et que le monde entier est confronté à la pandémie actuelle, le chef suprême parle d’un complot organisé par les Américains afin d’affaiblir le régime, et cela avec la complicité des « djinns » ! Troisième temps : la crise sanitaire s’installe en Iran comme partout dans le monde, le gouvernement aurait pu décréter un confinement et de préserver des vies, puisque quelques semaines seulement avant le COVID, ses mercenaires, ses bassidjis, ses gardiens de la révolution et sa police anti-émeute assassinaient les gens dans la rue. Mais pris à la gorge avec une économie qui s’effondre et dépassé par les événements il demande à la population d’aller travailler pour faire tourner les rouages de l’économie. Le COVID a révélé partout la fragilité économique. Tandis que les puissances économiques invitent voire obligent leur population à rester à la maison, la République islamique, le régime qui n’a aucun problème avec la mort, qui assassine de sang-froid sa population, invite, incite les citoyens à aller travailler pour faire marcher l’économie.

Ils ont envoyé les gens travailler.

Autant dire que les Iraniens sont envoyés à l’abattoir.

En Iran on n’a pas attendu le COVID-19 pour parler de catastrophe.

8 janvier 2020, au petit matin, un avion ukrainien est abattu par des missiles iraniens. Au bord de cet avion, des dizaines d’étudiants, des chercheurs, vivant au Canada. Selon les médecins légistes ukrainiens, les voyageurs étaient debout lorsque les missiles abattent l’appareil. Imaginer cette scène. Être en vol, sans secours, sans attache, et comprendre. Se dire : quelque chose arrive. Être démuni, se mettre debout, essayer de faire quelque chose, et il n’y a rien à faire. 176 personnes périssent. 176 étudiants, chercheurs, vivants qui ne cherchaient pas la mort, ils allaient vers la vie mais la République islamique a décidé de les anéantir.

Ça c’était il y a quelques mois mais mon mal vient d’encore plus loin.

Ici nous avons été confinés, et nos gouvernements nous ont rapatriés, mais sachez qu’on peut être confiné hors de chez soi, qu’il existe des confinés avant l’heure, des exilés qui ne rentrent jamais, ce sont des déplacés, des vies gâchées.

Je dis leurs noms :

Je cite le nom de Reza Baraheni, en exil et confiné chez lui depuis 1998.

Reza Baraheni ; crédite d’image : caspianpost.com

Imaginer une ville. Toronto. Imaginer sa banlieue. Richmond Hill. Imaginer loin. Encore plus loin. Imaginer la distance qui n’en finit pas. Ces rues vides. Ces maisons qui se ressemblent, qui ne ressemblent à rien. Imaginer la ville fantôme. J’y suis allé avant le Covid. J’y suis allé, pour voir mon ami Reza Baraheni. Il ouvre la porte, il ne me reconnaît pas, la mémoire, sa mémoire a déjà pris la fuite. Il vit ici avec sa femme et ses enfants. Il a quitté l’Iran lorsque le Ministère des Renseignements avait organisé l’assassinat « en série » des intellectuels et des écrivains iraniens. Je le vois plusieurs fois. Le dernier jour, il m’accompagne à la porte, il montre un arbre en face de chez lui, il me dit : vous avez vu l’agent de renseignement qui vient de se cacher derrière cet arbre ? Son regard inquiet est resté gravé dans ma mémoire.

Je cite le nom de Gholam-Hossein Sa’edi. Grand écrivain, il est contraint de quitter l’Iran après la révolution de 1978. Il s’installe en France, médecin de formation, il décide pourtant de se détruire : l’alcool. Être arraché d’un pays, d’une langue, et se retrouver ici, dans l’inconnu, devant l’inconnu. Il fait partie des confinés avant l’heure. Plusieurs photos le montrent, seul, les mains au-dessus de la tête, enfermé dans son appartement.

Dans chaque pays, chaque ville, chaque cimetière, je croise des gens qui ne sont plus là, qui n’ont pas pu être rapatriés. À Genève, par je ne sais quelle magie je me retrouve sur la tombe de Mohammad-Ali Jamalzadeh. On le considère comme le fondateur du genre de la nouvelle en persan. Les premières années de ma vie, alors que la guerre avec l’Irak bombardait mon enfance, je vivais dans une rue qui portait son nom. Sur sa tombe, une photo. Assis, avec un regard vers je ne sais où. Un regard comme celui de Nietzsche, quand il avait cessé de regarder, tourné vers l’impossible, vers un lieu non atteignable.

J’imagine aussi mon ami Reza Baraheni à Toronto, assis, le regard figé vers l’impossible.

Je cite maintenant le nom de Sadegh Hedayat, sous le coup de la censure, il est contraint d’aller en Inde pour publier son œuvre majeure sous forme de polycopie. D’un exil à un autre, il s’installe en France. Et il constate, de loin, que tout court à sa perte : il est impossible de publier librement en Iran et il est tout autant impossible de rester à l’écart et de ne pas en souffrir. Il est impossible d’être témoin de la nuit sans fin qui s’abat sur ta langue, sur ton être, sur tes désirs, sur tes élans, et de ne rien dire, de ne rien faire. Une première fois il se jette dans la Marne, dans l’espoir que son désespoir se réalise. En vain. Il s’installe ailleurs. Paris 18e. Et dès l’arrivée, avant même que son confinement ne commence, il ouvre le gaz, il veut en finir pour de bon. Son corps inanimé, couché par terre, à des milliers de kilomètres de sa langue et de son œuvre, signe ce constat, incontestablement : il n’y a plus rien à faire. La chouette aveugle, son œuvre principale, habite à jamais nos nuits sans sommeil. Je voudrais vous lire un extrait :

Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l’âme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s’ouvrir à personne. Tout le monde les range au nombre des accidents extraordinaires et si jamais quelqu’un les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, qu’ils partagent d’ailleurs eux-mêmes, s’efforcent d’accueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que l’homme n’a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l’oubli que dispensent le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou les stupéfiants. Les effets n’en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s’exaspérer de nouveau.

Sadegh Hedayat (1903 – 1951) ; Crédite d’image : laphamsquarterly.org

Je peux citer des dizaines et des dizaines de noms, d’autres vies gâchées, je pense à :

Mohammad Mokhtari, Mohammad-Ja’far Pouyandeh, intellectuels et écrivains morts étouffés.

Ahmad Miralaï, traducteur, exécuté, mort par injection d’insuline qui a causé un arrêt cardiaque.

Daryoush Forouhar et son épouse Parvaneh Eskandari. Deux opposants politiques, assassinés à coups de couteau, puis les seins de Parvaneh Eskandari ont été coupés. Le féminin nié.

Je cite les noms de Karoubi et Moussavi, deux candidats réformistes face à Ahmadinejad en 2009. Les élections sont truquées et Ahamadinejad est réélu, déclenchant le mouvement vert en Iran. Des centaines de millier d’Iraniens sortent protester dans les rues. Quelques mois plus tard, après avoir ouvert le feu sur les manifestants, après avoir torturé, violé, tué les citoyens qui protestaient, on a mis sans procès Moussavi et Karoubi en confinement. Aucune sortie, aucun contact avec l’extérieur, ils sont devenus prisonniers chez eux. Cela dure depuis presque dix ans. Il y a quelque temps, une photo de Moussavi et son épouse, Rahnavard, a été rendue publique : ils sont méconnaissables, détruits. Imaginons, un instant : dix ans enfermé chez soi.

On voit très bien qu’il est impossible d’imaginer un instant le régime Iranien sauvegarder la vie de ses citoyens.

Pendant que le COVID-19 se propageait, le risque de contamination étant élevé, il devenait parfois impossible d’enterrer ses proches. Encore une fois, en Iran, rien de nouveau sous le soleil.

Au cours de l’été 1988, juste après la guerre entre l’Iran et l’Irak, Khomeini émet une fatwa. Si les prisonniers politiques ne se repentissent pas, ils seront exécutés. Sommairement. C’est le but de cette fatwa. Elle permet donc d’exécuter des milliers de prisonniers politiques. Presque 12’000 victimes. La plupart enterrées en cachette. Dans des fosses communes. Il n’y a pas de prisonniers politiques en Iran. Le régime étouffe leur existence.

Ne pas pouvoir enterrer son être aimé. Mort étouffé. En Iran cela existe depuis toujours.

Dans chaque cimetière, là où les vies arrêtées sont conservées, dans chaque ville, dans chaque pays, il y a des gens, il y a des noms. Il y a des sépultures. Pas là bas.

Enfin, un dernier exemple pour parler du COVID-19 en Iran et vous montrer comment ce mal dont je vous parle et qui vient de loin se perdure.

Il y a une vidéo, de mars 2020, dans laquelle on voit de loin un groupe d’hommes. Quelqu’un est en train de filmer avec son téléphone portable. Le groupe paniqué se met à courir comme s’il était poursuivi. C’est sûrement le cas mais on ne voit rien. Comme si c’était l’invisible qui fait fuir ces hommes On apprend plus tard par les médias qu’il s’agit d’un groupe de prisonniers, incarcérés dans une prison en Iran, et qui avait décidé ce jour-là de prendre la fuite. Ils ont dû apprendre que le COVID-19 était là, dans les parages, et n’ayant ni recours ni secours, ils se sont rendu compte qu’ils étaient laissés pour compte. Abandonnés, ils ont compris que leur vie ne valait rien, et que leur sort n’avait aucune importance, après avoir connu l’isolement et la solitude entre quatre murs, seul le COVID viendra les chercher, seul le COVID viendra à leur rencontre.


Donc, au lieu de rester mourir sur place, ces prisonniers s’échappent. Plus tard, ils se font arrêter. Il y a plusieurs versions. On dit que les Kurdes irakiens les arrêtent, puis ils les livrent aux autorités iraniennes. Le régime prétend que ce sont les « habitants » qui les ont arrêtés. Parmi ces prisonniers, il y a notamment Shayan Saïdpour, inculpé quelques années plus tôt pour homicide à l’âge de 17 ans. À titre d’exemple, pour effrayer les autres prisonniers, Shayan Saïdpour et quelques autres du groupe sont exécutés. Le régime fait passer un message clair : soit vous restez mourir en prison soit on vient vous chercher, mais non pas pour vous ramener à la vie. Pour vous donner la mort.

Je reviens à ma question du départ :

Est-il vraiment possible de parler du COVID-19 de la même façon partout dans le monde ?

Dans quel contexte, sous quel régime ce virus surgit-il ?

En Iran, le COVID-19 surgit sous un régime qui nie la vie, qui est toujours du côté de la mort, qui pousse son peuple dans les fosses communes, qui viole ses opposants dans les prisons cachées, tirent sur ceux qui osent le contredire, envoie des mercenaires abattre les intellectuels, écrivains, poètes, aux quatre coins du monde.

Dégh kardan : il s’agit d’un verbe en persan, qui fait partie de notre langage courant. Ça veut dire : mourir de chagrin. Mon ami, Reza Baraheni a écrit un jour un poème, adressé à une femme, elle s’appelle Iraneh, l’Iran. Lui, il est confiné dans cette maison qui ne sera jamais chez lui, et il se confie à cette femme, il lui dit qu’il va mourir de chagrin, loin de cette femme, loin de ce pays. Mourir de chagrin, donc. Dégh kardan. C’est la maladie, le virus des peuples invisibles.

Je voudrais citer à nouveau Reza Baraheni, et lire un extrait de son roman, interdit depuis l’époque du Shah.

« En lui coupant la langue, nous l’avons obligé à entériner son propre étouffement. On a transformé son langage en souvenir dans son cerveau et, du coup, on l’a emmuré dans les ruines muettes de sa mémoire. On lui a appris à contenir notre cruauté dans son seul cerveau et à ne jamais plus pouvoir en dire mot. »

Il faut parler du mal sinon nous mourrons de chagrin.

Pour finir, un mot d’Edmond Jabès :

Ceux à qui on a ôté le droit de vivre ont droit, au moins, à une pensée.

… une pensée qui serait leur droit.

Merci.




Source: Lundi.am