Romain, Monsieur Ours Occitanie Méditerranée 2019 / Photo Alexis Le Roux {JPEG}

Comment définirais-tu la culture bear ? Quand et où est-elle née ?

« C’est une culture qui valorise le corps des hommes gros, avec une pilosité corporelle assumée ainsi qu’un certain débraillement. Elle érotise des traits de masculinité liés aux personnes âgées ou matures, comme la barbe ou la corpulence.

C’est une sous-culture gay qui est née en Californie à la fin des années 1980. Elle rassemblait au départ un mélange de motards gays, de personnes issues de la communauté “cuir” et d’autres hommes qui ne se sentaient pas représentés dans la culture gay américaine dominante : ils ne se reconnaissaient ni dans le quartier Castro à San Francisco, ni dans les films ou les magazines qui montraient toujours des hommes athlétiques, jeunes et glabres.

Cette culture s’est rapidement étendue à d’autres pays. En Espagne, au début des années 1990, il existait déjà des associations comme Gorditos (“Petits gros”), dont je faisais partie, et il y a eu des bars dédiés à cette communauté pendant de nombreuses années. »

Quelle a été la portée subversive des « ours » au sein de la communauté gay mais aussi dans le milieu hétérosexuel ?

« Je pense que cette sous-culture a été subversive parce qu’elle a rompu avec une image stéréotypée du monde gay : jusqu’alors, le gay était le personnage efféminé, à plumes, la “folle” – ou le minet qui fréquente le gymnase. Tout à coup, les hétérosexuels se sont rendu compte qu’un gros homme barbu, ressemblant en tout point à un homme hétéro, pouvait être homo. Qu’un boucher, un chauffeur de camion, un travailleur agricole, un homme qui a l’air très masculin, peut potentiellement être gay.

Cette image est très dérangeante parce que l’homosexuel n’est plus l’autre absolu. Il n’est pas un extraterrestre habillé en rose, il peut être n’importe qui : votre voisin, votre oncle, votre partenaire de travail ou de football. C’est en cela que le bear est subversif. »

En termes de films, de revues ou d’iconographie, quelles sont les principales références culturelles bear en Europe ?

« Le film Cachorro [1] de Miguel Albaladejo, sorti en 2004, a été une référence célèbre dans toute l’Europe. La série TV sur les “ours” anglais Where the Bears are (2012-2018) est vraiment drôle et assez célèbre. Aux États-Unis, il existe des dizaines de revues, de sites web, de rassemblements, etc., ainsi que tout un tas de sociétés de production pornographique spécialisées dans le porno bear depuis les années 1990.

Les images des grands rassemblements bear sont également très connues : la Bear Pride de Cologne, Mad Bear à Madrid, Bearcelona… mais ce ne sont peut-être pas des événements culturels à proprement parler, plutôt des fêtes de plaisir, de danse, de sexe. Il y a aussi les campagnes de lutte contre le sida que j’ai menées en 2003 et 2007 et qui ont eu du succès dans toute l’Europe en termes de diffusion. La première s’intitulait “Pelos sí, a pelo no” [littéralement : “Des poils oui, à poil (sans capote), non”] et la seconde était “Osos : especie protegida” [“Ours, espèce protégée”]. »

La culture bear joue beaucoup sur une masculinité idéalisée, liée à la nature sauvage, l’animalité…

« C’est une relation paradoxale. D’un côté, cela entretient quelque chose d’érotique, une certaine idée de l’homme naturel, de l’homme sauvage de la forêt, de la montagne, du bûcheron… mais en réalité, ce n’est qu’un fantasme. La plupart des gens de la culture bear sont des hommes de la classe moyenne, urbains, qui n’ont jamais vu un arbre de leur vie et qui ne savent même pas faire un feu ou utiliser une hache.

Nous sommes censés être “naturels”, c’est-à-dire ne pas porter de fioritures ou ne pas prendre soin de nous. Mais d’un autre côté, il y a toute une gamme de fringues, de produits de beauté, d’huiles pour barbe, d’accessoires tels que des bretelles, des chemises à carreaux, des slips avec le petit drapeau bear… C’est en fait très artificiel, nous ressemblons à Barbie Bear, Bearbie [rires] !

Bien sûr, il y a des gens qui se passent très bien de tout cela et n’achètent pas ces choses : ceux qui habitent dans des petites villes et qui sont indifférents à ce marketing ; les plus pauvres qui ne peuvent pas dépenser d’argent pour cela… Et il y a les autres, ceux qui passent leurs journées à acheter les derniers accessoires à la mode et assistent à tous les rassemblements bears du monde – des hommes riches qui sont généralement blancs aussi.

Au fond, pour moi, cela démontre le sens performatif de la masculinité, c’est-à-dire qu’elle est le résultat d’une série d’actes répétés, de manières de se comporter, de parler, de s’habiller… Bien entendu, la masculinité hétérosexuelle est comme ça aussi : ses fondements sont fragiles. Dans notre mouvement bear, il est clairement établi que la masculinité est une performance, qu’il n’y a pas d’essence masculine tout comme il n’existe pas de “vrai homme”. Elle se construit au moyen d’objets ou de répétitions, et c’est en quelque sorte paradoxal que les bears récupèrent ces codes pour la culture gay. »

En se réappropriant les codes masculins virils, les bears ne se font-ils pas assimiler par le monde hétéro ?

« En effet, ce qui était au départ très libérateur a une face sombre et, d’une certaine manière, nous participons aussi à renforcer les traditionnels codes masculins machistes. En fait, nous sommes généralement beaucoup plus acceptés que d’autres dans le milieu hétérosexuel parce que nous ne donnons pas l’image typique du gay efféminé. Cela a parfois conduit à des discours follophobes merdiques qui reproduisent le machisme et l’homophobie et s’attaquent à nos frères homosexuels efféminés, victimes de violences. Il faut aussi se rappeler qu’il y a des bears “folles”, ce que j’adore parce que je trouve ça vraiment agréable de voir un homme grand et très masculin qui a en même temps des gestes ou une voix féminine. C’est quelque chose qui m’attire énormément et pour lequel j’ai beaucoup d’affection. »

N’existe-t-il pas le danger que le mouvement bear soit aussi une culture de « dissimulation » en ne remettant pas en cause la masculinité et la binarité du genre ?

« Pour certains gays, être bear peut être une sorte de placard, qui permet de se cacher derrière un aspect masculin ou hétérosexuel afin de passer inaperçu ou de pouvoir insulter et persécuter les pédés efféminés. Il y a un aspect assez macho dans la communauté bear. Il ne concerne pas tout le monde bien sûr, mais on peut y entendre des commentaires contre les femmes, contre les lesbiennes, contre les transsexuels, contre les gays “folles”. C’est un discours très conservateur que j’ai dénoncé à maintes reprises dans des articles. J’ai également rédigé un manifeste [2] pour avertir de ce danger tout en demandant aux associations bears de le signer.

En fin de compte, c’est une culture très traditionnelle ; aujourd’hui, il n’y a que des rassemblements autour du sexe ou de la danse, ce qui est bien, j’y vais aussi, mais je ne vois pas beaucoup de réflexions sur la solidarité, l’homophobie ou les activités culturelles. Je pense donc que le capitalisme a énormément absorbé la culture bear ; il faut le reconnaître et ne pas l’idéaliser. Nous sommes devenus un phénomène de mode dans de nombreux endroits et nous devons désormais vivre avec ce paradoxe.

Aux États-Unis, le mouvement a été très actif contre le sida et pour aider les personnes atteintes du VIH dans les années 1990. Aujourd’hui, c’est fini, nous ne voyons plus de campagnes ou de discours politiques au sein de notre communauté. Mais j’espère toujours que les bears pourront à nouveau se montrer plus solidaires, aller au-delà de la simple consommation. »

Propos recueillis par Mickaël Correia

La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est extrait d’un dossier de 17 pages consacré aux sexualités, publié sur papier dans le numéro 189 de CQFD (juillet-août 2020) et disponible en kiosque jusqu’au jeudi 3 septembre inclus. Voir le sommaire du journal.


Article publié le 02 Sep 2020 sur Cqfd-journal.org