Trois gilets jaunes ont comparu ce
mardi 12 novembre au tribunal de grande instance de Montpellier, pour des faits
remontant au dernier appel national, le 9 novembre, pour l’un et à plusieurs
mois pour les deux autres.

Dès
l’ouverture des débats, sans doute indisposée par la présence sur les bancs des
accusés comme du public de tant de gilets jaunes dans sa salle d’audience, la
juge Bresdin a rappelé à l’assistance d’un ton cassant que les téléphones
devaient être éteints car, « de même
qu’une manifestation doit être déclarée, sinon il y a des conséquences »,

toute personne surprise en train de prendre des photos, d’enregistrer du son ou
simplement de pianoter sur son smartphone subirait les foudres et les « conséquences » de la présidente. Une
sonnerie de téléphone, plus tard dans l’après-midi, a d’ailleurs suscité une
exclamation furieuse de cette dernière, bientôt ravalée quand elle a réalisé
que le propriétaire du téléphone était un des interprètes de la cour.

Après cette
sympathique mise en jambes, les audiences pouvaient commencer.

Interdiction de manifester

Le premier gilet
jaune, arrêté ce samedi est accusé de rébellion, de violences sur personne
dépositaire de l’autorité publique sans avoir entraîné d’ITT, de dissimulation
de visage et de l’incontournable participation à un groupement en vue de
commettre des violences et des dégradations (chef d’inculpation qui reviendra
sans surprise sur les deux autres affaires). Le prévenu a demandé un délai pour
préparer sa défense après avoir initialement accepté la comparution immédiate,
dimanche soir, pour éviter un placement en détention provisoire. Le délai lui a
été accordé mais avec un contrôle judiciaire strict réclamé par le parquet :
interdiction de paraître à Montpellier jusqu’à son procès le 16 décembre,
interdiction de manifester dans toute la France, et pointage hebdomadaire au
commissariat.

Incompétence judiciaire

Un second gilet
jaune, accusé d’outrage sur personnes dépositaires de l’autorité publique, de
rébellion et de participation à un groupement, dont le dossier, rempli de
contradictions et d’absurdités en tous genres, traîne depuis un grand nombre de
mois (avec de lourdes conséquences sur la vie de ce jeune homme qui subissait,
jusqu’à peu, un contrôle judiciaire strict), a vu son affaire renvoyée
une nouvelle fois, à cause de vices de forme, au 19 février 2020.

Le spectre anarchiste

Enfin, une
troisième gilet jaune, Kaori, jeune mère de famille célibataire, comparaissait
pour des faits supposés de violences, dégradations et de participation à un
groupement, qui se seraient déroulés sur différentes manifestations au cours de
l’hiver et de l’été dernier. Les parties civiles – la banque postale et la
banque populaire – n’étaient pas représentées.

Après un
rappel des faits et la lecture des procès-verbaux des auditions, les questions
de la présidente se sont portées sur les revendications et le profil de la
jeune femme. Difficulté à joindre les deux bouts pour une mère célibataire qui
travaille, destruction de la planète, engagement antispéciste… La prévenue a
bien tenté d’expliquer ses motivations, mais c’est son appartenance à la
fameuse « mouvance anarchiste
montpelliéraine »,
souvent brandie avec une sorte d’effroi circonspect
auquel se mêle un léger frisson d’excitation par les juges, les procureurs et
les préfets successifs, qui semblaient surtout focaliser l’intérêt du tribunal
et qui a donné lieu à des questions hautement politiques : « Pourquoi ne portez-vous pas le gilet jaune durant les manifestations
? ».
 

Accusée
d’avoir protégé sa tête à l’aide d’un casque de moto – de vélo, en réalité –,
la prévenue a aussi eu droit à ce commentaire lucide du procureur : « Un casque de moto ? Je croyais que vous
étiez pour la planète ! »

L’affaire
reposant en partie sur deux perquisitions, une à son domicile, autorisée par un
juge et l’autre, sans base légale, dans sa voiture, l’avocate de la prévenue a
tenté d’argumenter sur la nullité d’une partie des éléments du dossier avant
d’être sèchement recadrée par la présidente, décidément mal lunée, et le
procureur, chagriné qu’elle n’ait pas soumis ses remarques en nullité
préalablement par écrit, « par courtoisie
»,
a-t-il expliqué. 

C’est alors
que le procureur, dont le travail avait déjà été bien labouré par une juge
clairement partiale, a livré ses réquisitions. Revenant sur le contexte social
de la France depuis un an, il a rappelé que manifester était un droit, garanti
par la constitution et contraint par des règles. Comme ce monsieur n’a
probablement jamais entendu parler des multiples éborgnés, mutilés et blessés
du maintien de l’ordre à la française ou de Zineb Redouane et de Steve Maia
Caniço, tués par la police, il a proclamé fièrement que de nombreux peuples
enviaient la liberté dont jouissent les français – liberté mise en danger, on
l’aura compris, par des individus comme la prévenue. Contestant jouer un rôle
de police politique, et légèrement ulcéré par les rictus sournois de plusieurs
membres de l’assistance devant ses grandes déclarations, le procureur a demandé
une peine d’avertissement, en raison du profil « inséré » de la prévenue : quatre mois d’emprisonnement avec
sursis sans interdiction de manifester.

L’avocate de
la défense a donné raison au  procureur :
manifester est un droit, encadré par des contraintes. Mais, a-t-elle ajouté,
ces contraintes devraient s’appliquer à tous les acteurs de l’état de droit,
dont la justice. Or, le dossier de sa cliente contient de nombreuses zones
d’ombre qui entachent l’institution policière et judiciaire et soulèvent
quelques suspicions.

D’abord, son
identification, à partir de quelques photos où une personne de noir vêtue, au
sexe non-identifiable, se livre à des exactions contre des vitrines sans
défense. « Qui n’a pas de vêtements noirs
chez soi ? »,
a demandé l’avocate. Pareil pour le sac à dos possédé par la
prévenue et visible sur certaines photos : il s’agit de la marque la plus
répandue de sac à dos en France. De même pour les chaussures ; la marque de
chaussures portée par le/la casseur(e) étant extrêmement populaire, la cour a
eu la surprise de voir plusieurs personnes dans la salle lever les pieds en
l’air pour signaler qu’elles portaient les mêmes.

Autre
élément d’identification : la corpulence de la victime. « Ayant la même corpulence », a rétorqué l’avocate, « ce pourrait tout aussi bien être moi sur
les photos. Rassurez-vous, ce n’est pas le cas »
. Les rires déclenchés par
ce commentaire ont encore une fois déclenché l’ire de la présidente, qui s’est
ensuite murée dans un mutisme bougon, comme ennuyée par l’accumulation de faits
qui fragilisaient le dossier.

Pour
terminer, l’avocate a souligné l’élément le plus inquiétant derrière cette
identification : nulle part, dans le dossier, il n’est précisé quand, comment
et par qui la prévenue a été formellement identifiée, laissant présager une
forme de surveillance généralisée des citoyens sans contrôle des autorités. En
conclusion, la défense en a déduit que sa cliente a d’abord été identifiée
comme appartenant à la mouvance anarchiste, et que c’est dans un deuxième temps
que l’on a cherché à lui mettre sur le dos des faits pour l’incriminer. Elle a
donc demandé la relaxe.

Mais la juge, bien décidée à continuer de marcher
sur les plates-bandes du procureur, a suivi ses réquisitions à la lettre. La
prévenue a donc écopé de quatre mois de sursis, sans réparations à payer aux
banques « victimes ». Le Poing adresse une pensée émue aux familles des
vitrines.


Article publié le 13 Nov 2019 sur Lepoing.net