Juillet 22, 2022
Par CQFD
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Nouvel épisode de la chronique de Denis L., qui nous livre chaque mois des fragments de son quotidien d’auxiliaire de vie dans un Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) public.

Une note de service annonce la date de la réunion pour les agentes des services hospitaliers (ASH), réclamée depuis deux mois. Principal sujet de mécontentement, le décalage de l’horaire du dîner des résident·es. Il était servi à partir de 18 heures dans les étages, du jour au lendemain on nous demande de le repousser d’une demi-heure. En salle, ça démarrait vers 18 h 45 ; maintenant, la consigne est d’attaquer à 19 heures et pas avant. Visiblement, l’Agence régionale de santé (ARS) a estimé que la durée entre le dîner et le petit-déjeuner était trop longue. Et comme il manque du personnel, on nous demande aussi de descendre de nos étages pour assurer le service en salle. Pour nous, c’est la galère : la fin de service se fait au sprint.

En voyant cette note de service, Fatiha a les larmes aux yeux : « Enfin on nous entend  ! » Elle trouve que les ASH sont les oubliées de l’Ehpad. « Il n’y en a que pour les aides-soignantes (AS)  ! » Elle est titulaire au troisième, l’étage le plus dur. Qu’on soit du matin ou de l’après-midi, il y a quinze chambres à faire, trente quand on se tape la journée de douze heures, un week-end sur deux. À un moment il y a eu des renforts, mais ça n’a pas duré. Le soir, vingt personnes mangent à cet étage. À cause de ce décalage d’une demi-heure, il faut laisser en plan la plonge, descendre en courant faire le service dans la grande salle à manger et remonter pour terminer la vaisselle et le nettoyage. Forcément, on a envie de récupérer le plus rapidement possible la vaisselle sale et les plats pour en laver le maximum avant de descendre. Et comme, de leur côté, les AS ont également la pression (faire manger les personnes qui ne sont pas autonomes et les coucher avant que les autres résident·es ne remontent de la salle à manger), le repas est vite expédié.

En plus de ça, la cadre de santé patrouille dans les étages et la salle à manger pour vérifier si les consignes sont bien appliquées. On ne peut pas dire que l’ambiance soit très sereine au moment du dîner.

Le jour de la réunion arrive. Sont présentes la directrice, son adjointe, la cadre de santé, une des deux secrétaires et une quinzaine d’ASH. Naïvement, je m’étais imaginé qu’on allait faire un tour de table pour recueillir nos doléances et propositions. Au lieu de ça, l’adjointe nous informe que l’organisation est en train d’évoluer et nous demande de nous y conformer pour pouvoir l’évaluer et faire des ajustements. Nos récriminations ont été entendues et on nous présente la nouvelle-nouvelle organisation : un ballet bien orchestré dans lequel des ASH apparaissent puis s’éclipsent au cours du repas et courent en coulisses. Si les résident·es y comprennent quelque chose, tant mieux, moi j’ai du mal. Fatiha est satisfaite, elle gagne vingt minutes pour terminer sa plonge le soir.

En revanche, ce qui n’est pas à discuter, c’est la charge de travail du matin. Le besoin de renfort est entendu mais on n’y peut rien. « Pour ça, il faut voir avec notre cher président  ! » nous sort l’adjointe, sur le ton de la plaisanterie. Pas le président du Centre communal d’action sociale (CCAS), elle parle de Macron. Je traduis : « Des renforts  ? Même pas en rêve  ! » Une fois où j’étais allé vider mon sac dans le bureau de la directrice, celle-ci m’avait répondu : « Je suis d’accord avec vous sur toute la ligne, mais vous devez bien comprendre une chose, Denis, c’est que notre avis ne compte pas  ! » La cadre de santé, quant à elle, mentionne un Ehpad privé où l’ASH a cinquante chambres à faire quotidiennement. « Ce n’est pas pour vous demander d’en faire autant, évidemment, mais bon… » C’est bien pratique, le privé : c’est le repoussoir qui permet de faire avaler de mauvaises conditions de travail. « Ce n’est ni mon plaisir ni mon rôle de vous fliquer », ajoute-t-elle. Notre équipe de direction est humaine et à l’écoute, je le reconnais volontiers. La directrice se met souvent en quatre pour trouver des arrangements ou tenir compte des situations personnelles, mais elle est impuissante pour l’essentiel. Nous devons donc nous organiser au mieux pour pallier ce manque de personnel, par l’entraide notamment. Et quand nous y parvenons, au prix que cela suppose (fatigue, stress, usure du corps), cela valide le fait que c’était possible et l’inutilité de moyens supplémentaires.

Je sors de cette réunion plutôt déprimé. « Ah, te voilà  ! » me lance Suzanne, qui errait dans le coin. « Tu l’as trouvé  ? » Allez, je me dis, plutôt que d’essayer de rattraper le temps perdu, passes-en un peu avec elle.
« — Qui ça  ? je lui demande.

— Eh bien, mon vieux grand-père ! Je suis allée aux waters là-haut, ça ferme pas à clé et quand je suis redescendue vite vite, il avait disparu ! » Elle veut que j’appelle sa fille, sa mère, la police. Mais la police s’en fiche éperdument. « Ils se marrent comme des cons  ! » me dit-elle, et comme la porte ne ferme pas à clé…

Le président s’en fiche, la police s’en fiche… On est vraiment mal barrés !

Denis L.

Illustration de Gautier Ducatez

Je vous écris de l’Ehpad est une chronique qui revient tous les mois dans CQFD depuis novembre 2020. Nous les mettons progressivement en ligne. Ci-dessous les précédents épisodes :
1 : « Alors, tu vas torcher les vieux ? »
2 : « Tu commences à avoir la même mentalité que les filles »
3 : « Bonjour Claudie, vous aimez le rap ? »
4 : « Oh la barbe ! »
5 : « On dansait à en mourir »
6 : « Je t’aime comme un frère ! »
7 : « Ça va Denis, tranquille ? »
8 : « Elle a pas fini de vous emmerder, celle-là ! »
9 : « Une vie sociale un peu terne »
10 : « Ça va encore faire des trucs à histoire… »
11 : « On va nous prendre pour des Gitans ! »
12 : « Les pigeons, ils valent mieux que vous ! »
13 : « Quand y a que des nénettes… »
14 : « Les Allemands ! »
15 : « Potage, deux louches ! »
16 : « Elle a tout pour être heureuse ! »
17 : « Ça ne se fait pas de toucher un homme à ces endroits ! »
18 : « Allez-y, faites-moi rire ! »




Source: Cqfd-journal.org