Juin 5, 2021
Par Rebellyon
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Le bloc, qu’il soit noir ou de n’importe quelles couleurs est une tactique. C’est ce que rĂ©pĂšte en chƓur toutes les personnes qui ont un jour participĂ© Ă  un bloc quand elles entendent des conneries Ă  base de « les black-bloc ci, les black-bloc ça… Â». Et puisqu’on est au moins tous d’accord pour dire que le bloc c’est d’abord un moyen, il serait peut-ĂȘtre utile qu’on commence Ă  discuter des stratĂ©gies qui nĂ©cessitent son utilisation.

D’abord il faut poser sans aucune ambiguĂŻtĂ© que c’est l’État, et l’État seul qui pose le niveau de violence dans le mouvement social. En disant ça on ne nie pas que les prols soient capables d’ĂȘtre assez vĂ©nĂšre pour avoir envie de tout pĂ©tĂ©. On souligne simplement que le dĂ©sĂ©quilibre des forces est tel que c’est bien l’État via sa police, qui impose le tempo. Ce fait n’est pas seulement important pour contrer les arguments de l’état qui tente de « dĂ©crĂ©dibiliser Â» les mouvements sociaux en insistant sur leur prĂ©tendue violence, mais aussi pour penser les tactiques de manifestation. Ceci est d’autant plus important que le mouvement social est actuellement plutĂŽt faible et mal organiser laissant l’État totalement libre de ces choix en termes de maintien de l’ordre.

Nous en parlions dans un texte prĂ©cĂ©dent, Ă  partir du dĂ©but des annĂ©es 2000 le maintien de l’ordre est devenu une affaire de muscle. Ce processus est devenu clairement visible depuis le mandat socialiste et particuliĂšrement le mouvement contre la loi travail. L’État s’est placĂ© dans une logique de confrontation et de violence collective. C’est dans cette logique que les cortĂšges sont serrĂ©s de prĂȘt par un dispositif policier souvent dĂ©mesurĂ© mais aussi que la moindre action policiĂšre fini par confronter des portions de cortĂšge rĂ©partis sur plusieurs dizaines de mĂštres. Cette indistinction de l’action policiĂšre, et l’extrĂȘme violence dans laquelle elle s’inscrit vise d’une part Ă  faire peur pour dĂ©courager de participer aux manifestations et d’autre part Ă  soumettre les manifestant·e·s Ă  des situations de stress intense qui produisent un dĂ©litement des solidaritĂ©s.

Cette stratĂ©gie marche, les familles qui Ă©taient nombreuses aux manifestations comme celle du premier mai sont dĂ©sormais vues comme des exceptions, et il est devenu commun de voir des scĂšnes de chaos oĂč des manifestant·e·s, tou·te·s aussi impuissant·e·s, s’invectivent parfois jusqu’à la bagarre. Sauf quelques rares exceptions, l’expĂ©rience du manifestant·e est devenu celle du fĂ©tu de paille dans la tempĂȘte, baladĂ© au grĂ© des charges de police.

C’est dans ce contexte qu’il faut interroger notre pratique du bloc car si au dĂ©but des annĂ©es 2000 cette tactique Ă  indubitablement permis d’obtenir des victoires (notamment dans le mouvement altermondialiste), depuis quelque annĂ©e le bilan est au mieux mitigĂ©. La manifestation du 14 juin 2016 Ă  paris illustre bien ce phĂ©nomĂšne. Si la tĂȘte du bloc a rĂ©ussi profitant de l’effet de surprise Ă  en faire voire de toutes les couleurs aux forces de l’ordre (et aux commerces qu’elles protĂ©geaient) le long du parcours, le reste du bloc c’est quant Ă  lui rapidement dĂ©sagrĂ©gĂ© sous la violence des assauts, laissant les trois quarts du cortĂšge de tĂȘte et le dĂ©but de la tĂȘte syndicale Ă  la merci de la violence policiĂšre. Et finalement si le soir les mĂ©dias ont pu donner l’impression d’une victoire tactique du bloc, c’est en ignorant que l’expĂ©rience de la plupart des manifestants ce jour-lĂ  a Ă©tĂ© de subir charge sur charge, gazage sur gazage sans pouvoir souffler suffisamment longtemps pour reprendre ses esprits.

À partir de ce contexte il y a deux remarques qui me paraissent importante l’une sur le plan tactique et l’autre sur le plan stratĂ©gique. Si la partie tactique est un simple rappel technique, la partie stratĂ©gique est beaucoup plus politique et par lĂ  polĂ©mique.

Le bloc est le plus souvent le fruit de l’agrĂ©gation de la volontĂ© de tout un tas de petits groupes qui vont se fixer en un point. Cette nature composite assure une des forces du bloc, son caractĂšre proprement ingouvernable, mais c’est aussi une des raisons de son manque de manƓuvrabilitĂ©. À la diffĂ©rence des nuĂ©es, dont il possĂšde la capacitĂ© de dĂ©composition et de recomposition, le bloc est assez peu capable d’initiative Ă  grande Ă©chelle. Il est Ă  ce titre l’opposer des groupes de policier·e·s qui eux sont relativement peu mobile mais trĂšs facilement manƓuvrable. C’est la logique du cortĂšge pousser Ă  son maximum. De ce fait, le bloc est avant tout une formation dĂ©fensive. C’est une portion de cortĂšge pensez pour assurer la dĂ©fense et l’anonymat de ses membres. La prĂ©sence de banderoles renforcĂ©es, le recours Ă  des tenus relativement similaires sa densitĂ© : tous convergent pour assurer un couvert maximum dans les zones relativement dĂ©gagĂ©es que parcourt une manifestation. Mais comme toute formation dĂ©fensive elle n’a de sens que si elle est capable de se dĂ©velopper sur un espace suffisamment large. Ce genre de formation, perds trĂšs rapidement son utilitĂ© une fois qu’elle est dĂ©bordĂ©e par les forces adverses. Quelques banderoles renforcĂ©es derriĂšre lesquelles s’entassent quelques dizaines de personnes ne font pas une formation dĂ©fensive. Pire, elle supprime la capacitĂ© d’anonymisation et renforce au contraire la visibilitĂ© des Ă©lĂ©ments les plus radicaux/organisĂ©. Sous sa forme folklorique le bloc est d’abord une maniĂšre d’ĂȘtre tricard.

Un bloc c’est une plateforme Ă  partir de laquelle des groupes peuvent effectuer les actions qu’ils ont prĂ©vues. C’est une maniĂšre de permettre par l’effort collectif d’assurer la tranquillitĂ© d’esprit et la marge de manƓuvre des manifestants. Ça faible manƓuvrabilitĂ© devrait nous garder de chercher Ă  rĂ©aliser des mouvements trop ambitieux. Amener les manifestants jusqu’aux endroits oĂč ils ont prĂ©vu d’agir est ce pour quoi le bloc peut se montrer d’une efficacitĂ© redoutable.

Une fois ce rappel tactique posĂ© : un bloc doit d’abord ĂȘtre organisĂ© comme une structure dĂ©fensive Ă  partir de laquelle agir, rentrons dans le cƓur du sujet. Un bloc pour faire quoi ? Et lĂ  bien sĂ»r c’est un peu plus compliquĂ©. D’abord par ce que la rĂ©ponse sera par nature contextuelle, d’une manif Ă  l’autre, les objectifs pertinents ne sont pas toujours les mĂȘmes. Il serait idiot de prĂ©tendre rĂ©pondre une fois pour toutes Ă  cette question. Elle nĂ©cessite de rĂ©flĂ©chir Ă  qui sont nos ennemis et comment nous pouvons les atteindre, et ces rĂ©ponses sont nĂ©cessairement variables en fonction de ceux qui y rĂ©pondent. Il me semble pourtant que pour l’instant ces questions sont anecdotiques tant le bloc parvient de moins en moins a assurĂ© sa fonction dĂ©fensive minimale. De plus en plus souvent la ritualisation du bloc, sous une forme oĂč il tient plus du symbole d’une rĂ©volte radicale que d’un Ă©lĂ©ment tactique, entraĂźne son inutilitĂ©. La vision, parfois empreinte de virilisme, d’une rĂ©volte styliser fait oublier la pertinence au profit de la rĂ©pĂ©tition. Pour nous en sortir il va falloir accepter de remettre en cause le fĂ©tichisme de la confrontation avec la police que nous avons renforcĂ©e depuis 2016 et qui nous enferme parfois dans des affrontements sans objet. La police c’est ce qui se dresse entre nous et nos ennemis, c’est les pions de la guerre de classe. À ce titre elle devrait retrouver la place qui est la sienne, celle d’un obstacle entre nous et nos objectifs.

Mais nous ne saurions accepter d’ĂȘtre laissĂ© en Ă©chec, dans des situations oĂč la police se sent lĂ©gitime pour interdire une manif en cours de route [1]. Notre faiblesse n’est bien sĂ»r pas la seule responsable, la violence militarisĂ©e de la rĂ©pression policiĂšre est incontestable. Il faut que nous trouvions des solutions Ă  ce problĂšme. Ainsi il me semble important que les personnes qui se reconnaissent dans des formes de luttes par la base concentrent leurs efforts sur la dĂ©fense des cortĂšges. Se donner l’objectif de reconquĂ©rir l’espace de la manifestation avant de prĂ©tendre ĂȘtre capable de nous projeter. Ça passe bien sĂ»r par un renforcement de notre capacitĂ© collective Ă  rĂ©sister aux charges mais aussi Ă  assurer la cohĂ©sion sous les pluies de gaz. Nous devons collectivement mettre fin au cycle de terreur entretenu par la police. Il faudra peut-ĂȘtre repenser la maniĂšre dont le bloc s’articule avec le reste du cortĂšge. Trouver des moyens de dĂ©jouer la division entre les manifestants qu’entraĂźne la rĂ©pression. Ce n’est pas dans un texte que nous ferons ça, il va falloir rĂ©ussir Ă  faire tout ça dans la rue, puisque c’est l’endroit oĂč s’agrĂšge notre force. Mais nous ne pouvons pas accepter que manifester continue Ă  signifier ĂȘtre de la chair Ă  matraque.




Source: Rebellyon.info