Est-ce que tu vas perdre ton temps si tu lis Balestrini ? Est-ce que tu perdras plus ton temps Ă  lire Balestrini qu’à lire Bruno Latour ? Pourquoi, pour te prĂ©senter Balestrini, je me sens obligĂ©e de te d’abord dire qu’il Ă©tait membre de Potere Operaio, qui n’était pas une Ă©quipe de poĂštes, comme on dit dans le foot ? Pourquoi, espĂ©rant t’accrocher d’un doigt par le revers d’un pull sans revers, j’ajoute qu’il a dĂ» fuir l’Italie Ă  la fin des annĂ©es 70, pour des raisons que peut-ĂȘtre tu devines ? Qu’est-ce que c’est que ces mĂ©dailles que je me dois d’épingler avant de pouvoir parler ? Est-ce qu’un poĂšte Ă©ditĂ© par une maison qui publie des essais, de la thĂ©orie, est un pĂ©tard au milieu d’un concert, ou alors un grumeau dans le potage, ou plutĂŽt le fil qui pendouille d’un pull jacquard, qu’on tire d’un coup sec ? Pourquoi, pour entrer dans un livre, a-t-on besoin de passer d’abord par le perron, puis le vestibule, ou le hall d’entrĂ©e, et enfin le salon ? Et pourquoi, pour penser, a-t-on besoin d’une exposition de pensĂ©es, Ă  l’accrochage clair, aux lumiĂšres dirigĂ©es, avec un panneau « entrĂ©e Â» Ă  l’entrĂ©e et un panneau « sortie Â» Ă  la sortie ? D’oĂč vient que, mĂȘme dĂ©goĂ»tĂ© du systĂšme scolaire, on adore apprendre plein de choses ? Et d’oĂč vient qu’on suppose (ne se supposant pas supposant) qu’en traversant une exposition de pensĂ©es, on apprendra forcĂ©ment plus de choses qu’en Ă©coutant Erik Satie ou en lisant Balestrini ?

*

Mais peut-ĂȘtre que je me trompe, peut-ĂȘtre qu’une bĂ©nĂ©volance, une Ă©chancrure, te mets tout prĂȘt Ă  accueillir ET Cesarano [1] ET Balestrini, que tu lis le matin Althusser et le soir Alferi — qui sait ce que les lecteurs lisent ? Alors, lectrice bĂ©nĂ©volante, qu’est-ce que c’est que ce recueil au titre guattarien ? Un mĂ©lange, sans doute. Des poĂšmes tardifs, des annĂ©es 90/2000, quand Balestrini venait rejoindre ses potes poĂštes dans tel festival du sud de la France, devant un public d’avance conquis, un public comme de badiouisiens, je dirais, ou d’agambĂ©niens (soyons Ă©quitables), enfin bon lĂ , c’était plutĂŽt un public d’amateurs de poĂ©sie moderne, tous conquis-quises, c’est ce qui arrive quand vous ĂȘtes vieux, tout le monde est conquis, tout le monde est d’accord, tout le monde Ă©carquille, tout le monde bave, et bien sĂ»r Balestrini ça l’énerve, il a quand mĂȘme pas fait tout ça pour ça — tout ça quoi ?

Coups de latte dans le ronron poĂ©tique-artistique sempiternel et sixties (composition de poĂšmes par ordinateur en 62), seventies (montage d’entretiens avec un jeune ouvrier du sud de l’Italie dans Nous voulons tout (71) ou de coupures de presse dans La violence illustrĂ©e (76), oĂč la juxtaposition des points de vue/images du monde forge une critique, gĂ©nĂšre une force, et puis organisation de revues, de festivals, de lectures, autant de poussĂ©es de vies autonomes dans le paysage mortel de l’Italie berlusconienne, sans dĂ©semparer — Balestrini est celui qui ne dĂ©sempare pas.

Et puis tout ce qui suit dans ce recueil, Chaosmogonie, par exemple : des poĂšmes entiĂšrement non-rĂ©digĂ©s de sa propre main, des poĂšmes oĂč il refait Cage par Cage, Bacon par Bacon, Godard par Godard. Il prĂ©lĂšve et coupe des Ă©noncĂ©s de John Cage, de Francis Bacon, de Jean-Luc Godard, il les combine et les alterne et les rĂ©pĂšte, et ça donne que la grande mĂ©lancolie godardienne, eh bien, elle est toute chamboulĂ©e, Godard devient optimiste ! Sans espoir, d’accord, mais optimiste ! Et que les statements cagiens en sont tout lavĂ©s, tout rincĂ©s, tout ragaillardis ! Et encore ces retours Ă©clairĂ©s, captivants, utiles, sur l’Italie des annĂ©es d’or [2] et ses dĂ©faites

nous avions cru que ç’aurait Ă©tĂ© un dĂ©but
nous avions dit il n’y a pas de prohibitions
tout était prohibé sclérosé corporatif
on doit pouvoir tout faire il n’existe pas de limites
ç’aurait Ă©tĂ© un dĂ©but une rĂ©volution
mais c’était trop tard tout Ă©tait dĂ©jĂ  fini

(Ă  bout de)

sans dĂ©semparer :

dans une perspective révolutionnaire

un autre monde est en voie d’apparition

l’attaque doit ĂȘtre minutieusement prĂ©parĂ©e

non plus dominants et dominés mais force contre force

on peut en percevoir la déchirure sonore

couler le sang la nouvelle vie qui arrive

(instructions préliminaires)

*

C’est un peu ça, l’expĂ©rience balestrinienne : vous ĂȘtes au fond de la cuve ; chassĂ© de chez vous ; incarcĂ©rable ; dĂ©fait d’une rĂ©volution elle-mĂȘme dĂ©faite ; votre meilleur ami est mort ou bien entaulĂ© — c’est lĂ , prĂ©cisĂ©ment lĂ , que vous dĂźtes que c’est l’annĂ©e 0, la vĂ©ritable annĂ©e 0, que tout est Ă  refaire et qu’on va tout refaire, parce que, c’est ça que tu dis, il n’y a pas domination mais force, force contre force, et la poĂ©sie est une opposition.

Quand il m’arrive de prĂ©senter Balestrini, j’anticipe. J’anticipe parce que je pense toujours au berger des Abruzzes du film de Nanni Moretti : un public clairsemĂ© assiste Ă  une piĂšce de thĂ©Ăątre avant-gardiste, milieu des annĂ©es 70, et Ă  la fin, question rituelle : oui, mais, le berger des Abruzzes, lui, est-ce qu’il va comprendre votre truc expĂ©rimental ? A ce moment-lĂ  se lĂšve, du fond de la salle, un type avec son gilet en peau de mouton, son grand bĂąton de marche, suivi de ses moutons, et il dit : moi, je suis berger, dans les Abruzzes, et j’ai tout compris de la piĂšce.

A la fois on dit que les gens pensent, et Ă  la fois on les soupçonne d’ĂȘtre abrutis quand mĂȘme
 Donc, j’anticipe. Est-on obligĂ©, pour se faire comprendre, d’écrire des choses de gauche dans une syntaxe claire, linĂ©aire, conservatrice de la langue, globalement de droite ? Est-on obligĂ© de passer par le perron et la porte d’entrĂ©e ? Je cite VallĂšs, Jules, communard zutiste, anar-hydropathe [3], fidĂšle au rĂ©cit communard et blagueur, casseur de prose. Je cite Balestrini, casseur de cailloux dans la bouche de la poĂ©sie europĂ©enne. Il faut ouvrir la pizzeria, changer de pĂąte, coller des bulots dans les aubergines.


Article publié le 18 Oct 2020 sur Lundi.am